semaine 44

Des boulons (de "déboulonner") dans mon cacao

Pasta par Michel Noirret, le 24 juin 2020

Dessin © Wich

Feuilleton.

(Lire l’équivalent de plus de deux pages sur un écran est une épreuve. Le sujet étant assez vaste, je scinde !)

1er épisode

Quand j’étais petit, pour mon quatre heures, après l’école, je pouvais sur la table de la cuisine contempler sur un emballage rectangulaire, le visage épanoui d’un zouave africain qui disait « Y a Bon ! ». Il s’appelait Banania. Et le bol de cacao confirmait que « Y avait bon ! ».

« Du petit nègre », comme disait l’instituteur lorsqu’on ne s’exprimait pas clairement. Parce qu’évidemment, même comme vaillant combattant venu de son plein gré depuis sa lointaine forêt tropicale, faire la guerre en France dans la tradition de ses ancêtres les Gaulois, c’était quand même un petit nègre. On n’échappe pas au destin que le désir de certains de s’en mettre plein les fouilles vous a assigné.

Ça me rappelle mes débuts en Belgique, lorsque ma copine m’avouait qu’elle « avait eu bon » (sans me vanter !) : je pensais brièvement à mon pote Banania. Je me suis rapidement habitué et je n’ai jamais considéré que les Belges étaient des zouaves. Sauf Georges-Louis Bouchez-Double, naturellement.

Tiens, je verrais bien une pub pour la frite belge avec un portrait de Jambon tenant un cornet estampillé Vlaamse frites et disant, « j’ai bon ! ». Serait-ce du racisme ?

Je dois avouer que la figure hilare de mon pote Banania ne m’a pas rendu raciste (j’avais de la famille qui y veillait), je pensais plutôt que les Africains devaient être des gens sympas et souriants. En Ardèche, on n’en voyait pas souvent. Pas le temps de lier conversation.

Avec le temps, j’ai découvert l’abominable réalité qui se cachait derrière le sourire de mon ami Banania : le colonialisme.

M’éveillant aux réalités du monde humain, j’ai d’abord été persuadé que le colonialisme était une invention des blancs. Y avait de quoi ! j’ai été contemporain de la guerre d’Indochine, j’ai raté d’un cheveu le plaisir d’aller crapahuter dans les djébels algériens et y casser du fellagha pour le bien du peuple algérien lui-même, et puis, et puis…

J’ai bien dû admettre que le colonialisme était une spécialité humaine et que toutes les civilisations l’avaient pratiqué peu ou prou, secondé de son acolyte invétéré : le racisme . 

Voler, c’est mal, tout le monde vous le dira, tous les livres de morale, de sagesse, de religion vous le confirmeront. Si bien que lorsqu’on envisage de voler la terre de son voisin, fût-il lointain, il convient d’abord de le discréditer, d’affirmer qu’un con pareil, un sauvage sans culture, féroce, cruel, ne mérite pas d’aussi belles terres dont il tire si peu, que c’est du gaspillage ! Voilà déjà une raison objective et parfaitement morale de prendre possession de la terre du voisin. Gaspiller, c’est mal ! Etre un sauvage sans culture, féroce et cruel c’est encore plus mal. Ça mérite le camp de rééducation à régime sévère. On appelle ça apporter la civilisation. Et ça dure longtemps ! car le sauvage sans culture, féroce et cruel ne comprend rien à la civilisation. Même la trique, le fouet, l’ablation des mains n’arrivent pas à lui faire comprendre qu’il doit cesser d’être un sauvage sans culture, féroce, cruel. Au mieux un grand enfant, mais, faut bien le reconnaître, quel sens du rythme! En dépit des graves tourments métaphysiques que son devoir lui impose, le colonialiste applique sans faiblir les méthodes éducatives prescrites par sa religion ou autre idéologie.

Avant le colonialisme, il y avait plus simple : l’esclavagisme — l’un n’empêchant pas l’autre. Il suffisait de capturer, pour un motif quelconque, sans même se justifier moralement, monsieur Dupont, madame Lacaille, (bien sûr, on ne les appelait pas monsieur ou madame) puis de les revendre à quelqu’un qui en avait besoin. Les rois eux-mêmes faisaient ça très bien avec leurs propres sujets, et ce partout dans le monde.

Il est intéressant de noter que ce ne sont pas les esclaves qui ont aboli l’esclavage, mais, en France, par exemple, ce furent, durant la révolution, des gauchistes irresponsables, vite remis au pas par Napoléon, ce bienfaiteur de l’humanité, qui rétablit l’esclavage dans les « colonies ». Mais vous savez comment ça va avec les gauchistes ! jamais contents ! Ils remirent le couvert avec à leur tête un certain Victor Schœlcher et obtinrent gain de cause.

Fini l’esclave ! Heureusement, il restait le prolétaire, mais on avait eu chaud.

Exception tout de même à Saint-Domingue où les esclaves eurent la peau des esclavagistes et établirent un Etat à eux, aux mœurs et aux pratiques sinon pires, c’est difficile à mesurer, du moins équivalentes au régime précédent.

C’est la vie.

Soulignons aussi que le colonialisme et l’esclavagisme ne manquent pas d’humour, noir, bien sûr. En 1822, le Liberia ( en Afrique) est fondé par une société américaine de colonisation (American Colonization Society, « la société nationale d’Amérique de colonisation »), pour y installer des esclaves noirs libérés. (Wikipédia). C’est une idée qu’elle est bonne, non ? Ça ressemble à Israël, si ce n’est la couleur de peau dominante. L’auriez-vous cru ? « Cest le début de tensions entre les Américano-Libériens et la population autochtone », poursuit Wikipédia qui a le sens de l’euphémisme lorsqu’il parle de « tensions ». Dans les cent cinquante mille morts, au bas mot, ce sont de belles tensions. Je ne connais pas le score actuel entre Israël et la Palestine, mais il est important de souligner qu’Israël n’est pas un état colonialiste. C’est un état tout surpris que des Israéliens aient créé des colonies chez les voisins. Ça alors ! Et sans rien nous dire !!! Que voulez-vous qu’il fasse, Israël, sinon annexer formellement ces colonies à son territoire ? Faut être humain ! Et de mauvaise foi, malgré ces colonies reconnues comme telles, de taxer Israël de colonialisme. C'est de l'antisémitisme. C’est pas pareil.

L’antisémitisme, c’est mal.

Le colonialisme… ben quoi, on allait quand même pas laisser ces territoires à des feignants corrompus, qui n’en tiraient rien (sinon sur les soldats israéliens, parlez d’un culot !), des cons, des sauvages sans culture, féroces, cruels et ne comprenant rien à la civilisation.

Fin du premier épisode.

Deuxième épisode : Les aventures de Capitalisme et Colonialisme en ménage à la maison.

Que le Monstre en Spaghetti Volant vous touche de son appendice nouilleux.

Ramen.

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