semaine 14

Quand la Belgique mourra

Edito par Jean Rebuffat, le 19 janvier 2020

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Pensez-vous vraiment que les journées de septembre ressemblaient à ça, en 1830, sur la Grand-Place de Bruxelles? (Tableau de Gustave Wappers)

L'histoire de la Belgique est relativement courte (elle n'a même pas deux siècles) mais elle est émaillée de crises centrifuges qui, contrairement aux idées reçues, ne sont pas exclusivement communautaires. Ainsi en va-t-il déjà de son indépendance. Pourquoi les Pays-Bas ont-ils explosé de cette façon en 1830, quinze ans à peine après avoir remis en selle par le traité de Vienne, qui entendait, à la veille de la bataille de Waterloo, restaurer l'Ancien Régime en des frontières relativement délibérées et supposées stables ? Pour toute une série de raisons qui touchaient plus à la façon de vivre et d'appréhender le monde qu'à l'usage des langues. Résultat d'une soustraction opérée à la suite d'une révolution improbable, le jeune royaume essaya de se donner une unité en réadoptant un système politique centralisé jacobin. Il est vrai que celui-ci avait été appliqué durant vingt ans avant 1815. Il faut croire qu'il avait fonctionné convenablement mais il y manquait quelque chose, un sentiment national qu'on tenta de créer de toute pièce en racontant l'histoire de façon téléologique, cherchant dans les siècles précédents des preuves de la sous-jacence d'un sentiment national qui ne demanderait à s'exprimer lorsque le Belge sortirait du tombeau après des siècles d'esclavage, comme l'affirme son hymne national.

La guerre de 1914-1918 put un moment donner l'illusion que la Belgique existait mais rappelons-nous, au sortir de celle-ci, le mot de Jules Destrée au roi Albert : « Sire, il n'y a pas de Belges ! ».

L'instabilité est endémique dans un état qui à l'inverse de bien d'autres, ne tend jamais vers plus d'unité, serait-elle en trompe-l’œil, qui multiplie les révisions constitutionnelles, les crises politiques et les lignes de scission. Celles-ci ne sont toujours pas que linguistiques, d'ailleurs. Le problème est complexe car ce qu'il y a en commun, parfois, transcende en partie la frontière linguistique. Prenons l'exemple des problèmes éthiques et de la puissance du clergé : la sensibilité chrétienne fonctionne à l'identique, certes avec une puissance différente, de part et d'autre de cette ligne fictive – fictive comme d'ailleurs le sont toutes les frontières.

Il y a toujours eu des incantations belgicaines qui partent d'une crainte jusqu'ici infondée et démentie dans les faits : la Belgique pourrait mourir et (sous-entendu) ce serait horrible, une sorte de crime abominable, de forfait honteux.

Dans les commentaires que l'on lit actuellement à propos de la longue crise fédérale et de la revendication confédéraliste d'une bonne partie du personnel politique de la Flandre, on ne perçoit pas la leçon que cette mise en perspective historique peut donner. À l'inverse, on note la répétition d'un raccourci qui était fait voici cinquante ans dans le même royaume. À l'époque, le mot fédéralisme était frappé dans bien des milieux d'une sorte d'indécence et de suspicion. Le fédéralisme, c'était sûr, allait engendrer la destruction de la Belgique. Qui prônait celle solution était taxé de mauvais patriote ou de traître.

Remplaçons le mot fédéralisme par confédéralisme et nous voici en 2020. Tant que le présupposé confédéralisme égale éclatement du pays existera, il sera compliqué de s'en sortir. Or l'éclatement de la Belgique est peu probable à court terme pour d'évidentes raisons européennes. L'Union européenne est autrement plus efficace que le traité de Vienne pour éviter que ses membres (pourtant souvent issus d'éparpillements, comme en ex-Yougoslavie ou en ex-Tchécoslovaquie) aient des tentations séparatistes, comme l'a même paradoxalement montré le récent exemple écossais. Qu'on le regrette ou qu'on s'en réjouisse, c'est un fait. Qui amène à cohabiter des états très différents, de tailles très différentes, de systèmes politiques très différents, d'histoires très différentes, en gelant des situations acquises à l'instant T, c'est-à-dire celui de la création ou de l'adhésion.

Certes l'histoire en général est-elle, malgré tous les plans, toutes les espérances et tous les traités, quelque chose d'imprévisible d'où peut sortir l'inattendu. Mais souvent, le plus probable se produit néanmoins. Gardons-nous dès lors de pronostiquer deux choses : la mort imminente de la Belgique et la certitude de sa pérennité à terme plus long.

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