semaine 46

Tunisie : révolution, mon amour

L'as-tu lu,lulu? par Nous on l'a lu, le 20 septembre 2019

En 2011, les Tunisiens marchaient vers l'espoir.

Ils se rencontrent, ils se découvrent et s’aiment au milieu des turbulences de la révolution de la dignité à Tunis en janvier 2011. Elie, jeune cinéaste belge, est guidé dans sa découverte de la Tunisie, sa jeunesse, ses révoltes sociales et politiques par Alyssa, enseignante. Elle lui ouvre l’âme tunisienne et son cœur. L’amour éclot et frôle le tragique illustré par l’opéra « Didon et Enée » de Henry Purcell, ou l’amour flamboyant de la reine de Carthage avec le prince de Troie. Un amour qui se libère grâce à la libération de la parole, des sentiments de tout un peuple écrasé par des années de dictature politique mais aussi culturelle, le poids de la religion pesant surtout pour les femmes.

Daniel Soil, ancien diplomate a représenté Wallonie-Bruxelles au Maroc et en Tunisie pendant de longues années. Il connaît admirablement ces associations, ces mouvements culturels, créatifs et artistiques révolutionnaires qui se sont développés dans les villes. Il a aussi rencontré le désespoir des jeunes des régions plus pauvres, diplômés ou non mais trop nombreux à être confrontés à la misère due au manque d’emploi dans un pays où règnent les inégalités les plus inacceptables.

Pour ce sixième roman, « L’Avenue, la Kasbah », il adopte la forme originale du reportage romancé, mêlant les choses vues par lui-même lors de la révolution de 2011, les réflexions partagées avec des Tunisiens et l’histoire d’amour qui permet d’entrer en empathie avec Alyssa, symbole de cette jeunesse qui se libère.

« Mon fil conducteur c’est l’agitation sociale, le tumulte, le bouleversement des vies », dit-il lors de la présentation de son livre. « Cela a commencé en décembre 2010 par l’immolation par le feu d’un jeune désespéré à Sidi Bouzid. Le pouvoir a tout de suite été inquiet face à ce phénomène qui mettait en lumière le système oppressant d’autorisations et de délations mis en place par le président Ben Ali. On a vu le déroulement inéluctable des révoltes jusqu’à la révolution. Tous ont été dépassés par les événements. »

L’auteur met aussi en évidence « l’effet amplificateur de Facebook », à la fois dans le déroulement des événements mais aussi dans l’amour entre les deux jeunes gens. Les réseaux sociaux ont contourné les blocages qu’imposait le régime de Ben Ali. « Ainsi, les images des jeunes manifestants avec parmi eux des juges et des avocats en toge ont eu un effet énorme. Parallèlement, Facebook permet d’individualiser les relations personnelles en dehors du regard de la société. Les amoureux se découvrent en même temps qu’ils découvrent le pays tout entier. »

L’auteur souligne aussi cette « fraternité qui naît du tumulte ». Il décrit comment le peuple s’approprie le pouvoir, comment les habitants partagent leurs ressources, comment se constituent des comités de protection des quartiers contre les nostalgiques de l’ancien régime, comment des comités locaux contrôlent le passage des voitures.

Un beau moment décrit par ce roman est cette longue marche (600 km !) de milliers de jeunes des régions très pauvres vers Tunis où ils arrivent burinés par le soleil, sans chaussures car usées par la marche, accueillis grâce à une « solidarité révolutionnaire » avec de la nourriture, des couvertures. Tous dénoncent la corruption, tous crient « dégage » au personnel politique complice de la dictature. Ils se méfient de l’étranger et notamment des Européens qui ont soutenu le régime de Ben Ali. Aucun ne faisait référence à la religion pour justifier ce combat. « Il s’agissait vraiment d’un mouvement social hors religion », explique Daniel Soil. « Ceci dit, l’islam est une religion qui prône l’intégrité, voilà pourquoi son message passe bien dans la population », ce qui explique les succès électoraux du parti islamiste Ennahdha.

Des élections très décevantes

Ce « roman – reportage » est publié au moment où la Tunisie vit une étape cruciale de son destin. Le président Béji Caïd Essebsi est mort et des élections présidentielles (à deux tours) se déroulent quasi en même temps que des élections législatives. Les élections du 15 septembre ont vu l’émergence d’un candidat populiste Nabil Karoui, un homme d’affaire comparé à Berlusconi, président d’un tout nouveau parti « Qualb Tounes (cœur de la Tunisie) qui joue sur les œuvres sociales et surtout sur sa chaîne de télévision Nessma TV. La révolution dénonçait en premier la corruption des anciens dirigeants. Ce candidat est en prison pour fraude fiscale et blanchiment d’argent. Il a obtenu 15,58% des voix.

Il est devancé par Kaïs Saïed, un constitutionnaliste indépendant de 61 ans, austère, très conservateur, partisan de la peine de mort, contre les avancées en faveur des femmes et des homosexuels. Il a obtenu 18,4% des votes. Il a bénéficié du report des voix des déçus d’Ennahdha qui arrive quand même en troisième position avec 12,88% des voix.  

Le deuxième tour des élections présidentielles sera donc kafkaïen ! Tout ce que la population révolutionnaire de 2011 dénonçait risque d’arriver au pouvoir.

Le peuple a été déçu par les complexités et les atermoiements politiques. Il croyait en l’élaboration d’une démocratie moderne représentant les aspirations des populations. Il a constaté la poursuite de la mal gouvernance, les inégalités croissantes, la pauvreté des jeunes toujours au chômage malgré leurs diplômes, l’absence d’aide économique de l’Europe malgré ses promesses…

Les Tunisiens se sentent abandonnés alors qu’ils ont été le modèle des « printemps arabes », qu’ils ont porté l’espoir d’une renaissance démocratique, inspirant ainsi les révolutions en Egypte, au Soudan, en Algérie. En Egypte, une dictature militaire soutenue par les Occidentaux s‘est rapidement mise en place. On attend de voir l’évolution du modèle révolutionnaire en Algérie.

Les Tunisiens ont entre leurs mains l’avenir politique de tout le Maghreb car ils ont montré l’exemple qu’une autre citoyenneté progressiste, moderne était possible. Sauveront ils la démocratie ?  (Gabrielle Lefèvre)

https://www.alternatives-economiques.fr//qua-lunion-europeenne-soutenir-tunisie/00090336?utm_source=emailing&utm_medium=email&utm_campaign=NL_Quotidienne%2F16092019

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