semaine 22

Qui veut mon pétrole?

Edito par Jean Rebuffat, le 24 avril 2020

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Il n'y a plus d'avion, plus d'usine et plus d'auto pour brûler mon pétrole. Photo © Jean-Frédéric Hanssens

L'événement à la fois hautement pittoresque et éminemment prévisible de la semaine a été le prix négatif du baril de pétrole américain. Souligner le phénomène, c'est bien, mais y réfléchir, ce serait mieux encore, surtout, encore une fois, que des tournants comme celui-ci ne se produisent pas souvent, et que qui veut continuer tout droit aura tôt fait de ne pas l'avoir vu.

Pourquoi est-ce pittoresque? Parce que payer pour se débarrasser de quelque chose qui a en théorie de la valeur entre peu dans nos mœurs. Jeter des excédents agricoles, par exemple, choque énormément les opinions. Pourtant c'est le phénomène du vide-grenier: contre une modeste rétribution, le brocanteur vous débarrassera du fatras des héritages familiaux. Et on a déjà vu des emprunts à taux d'intérêt négatif: l'emprunteur y souscrit parce qu'il est sûr de retrouver la somme de départ moins la location du coffre-fort.

Pourquoi était-ce prévisible? Parce que le marché pétrolier est soumis à une forte concurrence, qu'il est à la limite systématique de la surproduction dans un monde qui en consomme beaucoup – et que soudain, il en consomme moins, alors que l'inertie de la production est grande et que les capacités de stockage sont limitées. Hors de question de faire avec le brent ce qu'on a vu faire avec le lait et les tomates: le jeter dans la nature. (Enfin, espérons-le...)

Tout le monde sait pourtant plusieurs choses. Les réserves de pétrole sont encore vastes mais limitées et certaines, difficiles à exploiter sans dégâts et risques écologiques (pensons aux gaz de schiste). Or le pétrole est une matière première très utile et qui vaut mieux qu'être transformée en CO2. Penser que tout plastique et que toute fibre synthétique est par nature quelque chose de nocif est une idée simpliste. En gaspillant les énergies fossiles pour produire, se mouvoir et se chauffer, bref comme principale source d'énergie, on commet en outre une mauvaise action: les quantités sont telles, surtout dans un monde en cours de déforestation, que le réchauffement climatique est irréversible et que la seule chose à tenter est de le limiter.

Eh bien si ceci n'est pas l'occasion de commencer la décrue, quand sera-ce l'occasion?

Bien sûr cela signifie des choix douloureux. Mais est-il légitime de privilégier le transport aérien? Certes les carnets de commande se rempliront moins vite. (Cela évitera peut-être de mettre prématurément sur le marché des avions qui bradent la sécurité et qui se plantent.) Des reconversions sont possibles. C'est vrai pour l'automobile aussi.

À Bruxelles-ville, dans le centre historique qu'on appelle généralement le pentagone, le déconfinement va être l'occasion de tester l'ensemble en zone 20 avec priorité aux piétons et aux cyclistes. Mesure qui aussitôt suscite l'émoi sur les réseaux sociaux avec des arguments allant de l'injure à l'égoïsme. Mais bien sûr qu'il faut faire ça, et à Paris, créer des autoroutes pour vélos! Non seulement pour la période qui vient et où la distanciation sociale restera nécessaire jusqu'au vaccin, mais pour la suite! Si la majorité des citoyen.nes veulent exprimer une sorte de syndrome comparable au célèbre Nimby (pas dans mon jardin) en voulant limiter l'usage de l'avion et de la voiture à tout le monde, sauf à eux-mêmes, qu'on sache qu'au bout du chemin, il n'y aura pas un virus, mais un mur vers lequel on roule à toute vitesse. Freiner aujourd'hui serait moins brutal et même mieux accepté puisque paraît-il, c'est le temps de la réflexion. Tiens, un sujet de dissertation: l'intérêt collectif est-il la somme des intérêts individuels? Qui le détermine? Est-ce en fonction de ce qu'on appelle la loi du plus fort?

Vous avez jusqu'à la semaine prochaine...

 

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