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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

« La peur devenue folle »

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 07 septembre 2018

L’Australie teste la reconnaissance faciale comme substitution au passeport © D.R

Le racisme  n’est qu’un paravent idéologique et politique. Derrière, il y a la peur, le sentiment d’insécurité, la crainte de l’avenir, des catastrophes naturelles et humaines. C’est la peur qui domine les sentiments et, plus grave, la raison. « Le racisme est une peur devenue folle. Et c’est ce qu’il faut éviter à tout prix si l’on veut que l’humanité survive. », écrivait la française Germaine Tillion, ethnologue et résistante héroïque pendant la dernière guerre mondiale et rescapée de Ravensbrück. Les conséquences dévastatrices et l’industrialisation du racisme, elle en connaît les pires horreurs, y compris celles commises pendant la guerre d’Algérie où elle avait dénoncé le racisme colonial français pendant ses études. 

Et si l’on veut que « l’humanité survive », il faut que nos populations se ressaisissent et s’emparent à nouveau des leviers politiques. Or, nous assistons au contraire à la diffusion de propagandes « sécuritaires », à la création d’ « ennemis » dangereux pour notre identité nationale – à savoir les immigrés musulmans principalement -   pour le plus grand profit des industries de l’insécurité que sont les fabriques d’armements en tous genres.

« La smart city policière »

Ainsi, pour notre sécurité,  disent-ils, nous sommes de plus en plus suivis, filmés, contrôlés, identifiés, traqués jusque dans nos moindres retranchements. Espaces publics et privés se confondent selon le modèle prémonitoire du sinistre « big brother » de Georges Orwell. Ainsi, « la police prédictive et les centres de surveillance policière dopés aux Big Data pullulent désormais sur le territoire français », lit-on sur le site que je vous recommande chaudement « la Quadrature du Net ». Dans un article très documenté, on y décrit la « smart city policière expérimentée à Nice par son maire d’extrême-droite. Déjà, Christian Estrosi, annonçait avec fierté un contrat passé avec une entreprise israélienne pour « permettre, via une application smartphone, aux citoyens de se faire auxiliaires de police ». La délation à l’ère 3.0, donc. Plus grave, ce maire a passé des contrats avec de grandes entreprises françaises commeThales et Engie-Inéo, une filiale Big Data du groupe Engie (Suez) pour, explique la Quadrature du Net, équiper la ville de « centres de contrôle-commande équipés de tout l'attirail moderne pour sonder quantités de bases de données issues des services publics ou d'entreprises privées, surveiller en temps réel l'espace public urbain et ce qui se dit sur les réseaux sociaux, faire de la police « prédictive»...

Cet attirail c’est la table tactile et tactique « DECIDE » et la plateforme SenCity permettant aux policiers d’assurer une coordination globale en temps réel, « (...) En s’appuyant sur les ressources locales et sur l’ensemble des données collectées par la méta plateforme SenCity, (caméras, bornes escamotables, feux de circulation, boutons d’alerte, contrôles d’accès des bâtiments) ce dispositif révolutionne les solutions de sécurité mises à disposition des décideurs. »

Suivant le modèle chinois - dont on ne peut dire qu’il est le plus démocratique, la France s’engage résolument dans les technologies de reconnaissance faciale qui permettent notamment de repérer les individus « aux comportements bizarres » dixit le ministre de l’Intérieur français Gérard Collomb,  notamment dans les mouvements sociaux. Le tout lié aux fichiers biométriques (vous l’avez peut-être expérimenté en passant par les contrôles dans les aéroports) et vous avez un vaste filet de données sur les personnes et les mouvements divers, y compris ceux qui seraient susceptibles de contester des politiques gouvernementales

Exemple : à Nice, dans le cadre du « Projet d'expérimentation Safe City » (pdf) , Thales et le consortium qu'il dirige veulent créer le « Waze de la sécurité » à la sauce Big Data, écrit la Quadrature du Net. Il permet de « collecter le maximum de données existantes et d'en chercher les corrélations et les signaux faibles » (p. 23), de « développer les nouveaux algorithmes d’analyse et de corrélation permettant de mieux comprendre une situation et de développer des capacités prédictives » (p. 24). Comme à Marseille, la surveillance des réseaux sociaux et autres « données ouvertes » sont en ligne de mire, notamment pour les « textes courts et mal écrits » chers à Twitter qui passeront à la moulinette d'outils d'analyse sémantique pour aider à la gestion des foules, à l'analyse des rumeurs, et le « suivi des actions de certains individus ou groupes de personnes » (là, le spécialiste du consortium est l'entreprise GEOLSemantics). »

Si, en effet, les pouvoirs publics doivent lutter contre les mafias de toutes sortes qui prolifèrent et minent les réseaux démocratiques de fonctionnement des collectivités, ils doivent garder la maîtrise de ces technologies de surveillance et de contrôle de plus en plus déléguées aux mains d’entreprises privées. Ce qui coûte de plus en plus cher, on le sait.

Investir plutôt dans la vie associative

Avec quel argent nos Etats pourraient-ils se payer cela ? On le constate, ce ne sera pas avec celui de l’évasion fiscale organisée par ces mêmes entreprises qui contrôlent les évolutions technologiques sécuritaires.  La tendance est plutôt la diminution des moyens alloués à la vie associative culturelle, d’éducation à la santé, d’éducation permanente. Cette vie des quartiers, des collectivités locales, des segments de la société qui seuls peuvent créer un « vivre ensemble » dans la solidarité mutuelle, dans la coopération entre citoyens, le meilleur remède que l’on ait trouvé jusqu’ici pour assurer plus de sécurité ! La plate-forme citoyenne qui assure depuis de nombreux mois l’accueil des migrants à Bruxelles, en coopération avec des pouvoirs publics locaux, en est un exemple admirable.

Qu’il faille une coopération aussi avec les forces de police et assurer une meilleure sécurité, est une évidence. Car il est vrai que toute arrivée de personnes démunies, apeurées provoque des troubles. Les agissements  de mafieux et de trafiquants doivent être poursuivis. Un bon renseignement est le  meilleur moyen d’empêcher des délits et – surtout – des attentats et autres actions violentes. La collecte des informations se fait d’abord par les bonnes relations entre la police de terrain et les populations dans le cadre d’une politique « sécuritaire » commune et approuvée par les instances démocratiques et sous contrôle de la justice.  Pas par l’espionnage de toute une population. A cet égard, l’abandon par le gouvernement du projet de visites domiciliaires chez les particuliers qui accueillent des migrants va dans le bon sens, celui du respect des droits humains avant le sécuritaire à tout prix.

https://www.laquadrature.net/fr/nice-smart-city-surveillance

https://www.laquadrature.net/fr/surveillance_big_data_marseille

https://www.usine-digitale.fr/article/l-australie-teste-la-reconnaissance-faciale-comme-substitution-au-passeport.N716804

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