semaine 49

« Démocrature » à la tunisienne (II)

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 15 septembre 2022

60% de la population se trouve sur la bande littorale qui n’a que 20 km de large mais détient 80% de la richesse du pays. Photo © G.L.

En ce début septembre 2022, des militants syndicalistes, professeur.e.s d’universités, enseignant.e.s, hommes d’affaire, femmes et hommes représentant des associations culturelles progressistes, anciens mandataires politiques se sont réunis pendant trois jours afin d’analyser la situation actuelle du pays et envisager un nouveau modèle de gouvernance. (Voir notre article précédent).

Des jeunes conservateurs

Divers exposés ont démontré l’exactitude des observations faites dans le précédent article. Un sondage effectué auprès de plus de 4.200 jeunes de 21 à 29 ans (sur une population de 10 millions de Tunisiens) dans les différentes régions du pays et de toutes les classes sociales révèle que 90% sont célibataires et parmi eux 23% veulent migrer illégalement. 81% d’entre eux estiment que la religion est importante, plus que la nation (69%). 37 % sont contre l’avortement (dont 46% des garçons et 28% des filles), 22% ont une opinion négative sur les droits des femmes et 17% très négative (26% des filles sont contre la liberté des femmes).

84% estiment que l’élite politique sert ses propres intérêts, et pour 50% des sondés la politique n’est pas importante, d’ailleurs 78% estiment que les partis ne servent pas le peuple, 77% pensent que les députés servent leurs propres intérêts et donc, la démocratie n’est pas utile pour 31% des jeunes sondés. Ils sont extrêmement méfiants (67%) vis-à-vis des élites politiques, surtout les jeunes du niveau du primaire (87% contre) et 76% des diplômés du supérieur. 51% se prononcent pour la séparation religion / Etat et 27% contre. 75% des jeunes sont d’accord avec le programme du président Kaïs Saïed et 39,2% ont voté pour lui.

La conclusion de cette étude n’est pas optimiste: « cette jeunesse ne pourra pas construire une démocratie à l’occidentale », constate un des participants à l’université d’été. Mais surtout, les élites politiques ont démontré leur incapacité à créer un système démocratique. Elles n’ont pas entendu le message lancé par la « multitude populaire » qui était « travail, liberté, dignité ». Elles ont servi leurs propres intérêts et manœuvré pour reconquérir leurs pouvoirs d’antan. Pas étonnant que l’actuel président se présente comme propulsé par les masses populaires et comme opposant déclaré à toutes les élites politiques.

Le défi est gigantesque : la Tunisie compte 21% d’analphabètes, 70% d’analphabétisme de connaissance, un million de familles pauvres et précarisées, 82% des élèves atteignent un niveau médiocre à l’âge de 15 ans, l’accroissement du chômage et la diminution de la population active à cause de l’émigration, le non investissement dans l’agriculture (clef de la survie économique des populations) et les moyens accrus au tourisme alors que cette activité a été bloquée par la pandémie Covid-19 … On assiste à la faillite de l’Etat national. L’arrivée d’un président, expert en droit constitutionnel, n’ayant aucune compétence de gestion de l’Etat et qui s’attaque à toutes les élites du pays y compris universitaires, artistiques, fait craindre le risque d'un leader populiste briguant le pouvoir absolu. Un point positif : le discrédit politique des islamistes d’Ennahdha qui semblent incapables de revenir au pouvoir.

Une économie en faillite

Ce président a accepté les conditions ultra-libérales du FMI pour obtenir un prêt de quatre milliards de dollars : diminution des subventions aux produits de base, privatisations de services publics et d’entreprises d’Etat. Des recettes économiques qui pourtant ont clairement montré leur faillite dans de nombreux pays du monde. 

Un conférencier trace les grandes lignes de ce que pourrait être le « développement durable » qui manque cruellement à la Tunisie. « 60% de la population se trouve sur la bande littorale qui n’a que 20 km de large mais détient 80% de la richesse du pays. Une frange de la population profite de cette richesse et les 4/5ème du pays sombrent. » En effet, le capital naturel du pays est très fragile et mal exploité. « Les eaux souterraines qui servent à l’agriculture sont exploitées à 130 voire 140% de leur capacité de renouvellement. La pollution continentale et marine s’aggrave sans cesse, même les eaux très poissonneuses de Gabès sont en péril. Ajoutons à cela la dégradation du mode de vie urbain. » Pour contrer cela, il faut une nouvelle vision de l’aménagement du territoire, conciliant tourisme et agriculture. Cela nécessite une nouvelle gouvernance revalorisant le travail, la performance mais surtout la continuité du fonctionnement des instances nationales, régionales, locales partageant un nouveau schéma d’aménagement du territoire tout en décentralisant les pouvoirs : les régions et localités doivent devenir autonomes et, pour disposer de plus de moyens, devraient pouvoir lever des impôts locaux et encourager l’emploi et les entreprises locales.

Cette vision nécessite bien entendu une amélioration de l’enseignement : élèves et étudiants devraient pouvoir disposer des outils modernes d’analyse et d’acquisition du savoir afin de développer plus leurs capacités d’autonomie et d’initiative. Dans ce cadre, l’accès aux moyens informatiques est essentiel. Ce sont les meilleurs moyens de freiner l’émigration des jeunes et d’affronter la crise climatique.

Un intervenant attire l’attention sur l’importance excessive accordée aux nouvelles technologies de l’information qui bloquent la pensée économique et sociale progressiste. Le vrai problème de la Tunisie est le blocage de la transition sociale vers un nouveau modèle de société, contraire à celui de l’ « Etat tutélaire » existant depuis l’indépendance du pays. Ici, patrons et syndicat (UGTT, dominant et qui fut partenaire du pouvoir) sont opposés à une nouvelle gouvernance sociale. Il préconise une économie sociale et solidaire où la société se reprend en charge.

La question est cependant posée clairement par plusieurs intervenants : quel modèle choisir et avec qui s’aligner dans un monde multipolaire en pleine recomposition ? Certains sont partisans d’une nouvelle alliance avec l’Europe malgré la non-assistance européenne après la révolution et à cause de la proximité culturelle. D’autres incitent à réfléchir à l’évolution de l’Afrique, continent de toutes les transformations possibles et aux ressources gigantesques. La Tunisie en fait partie géographiquement mais aussi économiquement et culturellement. Malgré le sombre panorama dressé ici de la Tunisie, le pays ne manque pas de potentiel d’innovation, de jeunesse, d’esprit d’entreprendre. Certains le voient comme un pays-relais africain dans le domaine pharmaceutique, par exemple.

Un autoritarisme assoupli

On se trouve donc, explique un des conférenciers de cette université d’été, face à une « démocrature », un autoritarisme assoupli, qui concilie deux forces contraires, la démocratie et la dictature. Ce président détient les pouvoirs exécutif, législatif, judiciaire et constitutionnel. Restent quelques libertés dont la liberté d’expression, en l’absence de partis politiques forts et structurés.

« On assiste dans le monde à la montée de « démocratures justicialistes » qui entendent défendre les déshérités de la terre, voire la religion comme en Iran, ou la grandeur du pays comme en Russie. », analyse un conférencier. « Et les détenteurs de ces pouvoirs se présentent comme des hommes intègres au niveau personnel alors que l’intégrité est une vertu civique consistant en le respect de l’Etat de droit. Quant aux libertés, elles dépendent d‘un équilibre fragile entre les pouvoirs et non pas d’un système suspendu à la volonté d’un homme », conclut-il.

Bien d’autres choses ont été évoquées lors de ces trois jours. Et toujours, même dans les débats les plus passionnés, transparaissait la grande gentillesse d’une population courageuse, combattant pour une réelle démocratie, ouverte sur le monde, sensible aux expressions artistiques occidentales et orientales. Cette rencontre s’est terminée le soir en chansons romantiques du répertoire tunisien et celles, émouvantes, de « l’Astre d’Orient », la diva Oum Kalthoum.

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