semaine 48

La haine et la fraternité

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 04 juin 2020

Ce 2 juin 2020, des policiers américains mettent genou à terre, en signe de soutien aux manifestants. Photo © Shmuel Thaler. Santa Cruz Police.

L’image est insoutenable : un homme désarmé, maintenu au sol, étouffé sous le poids d’un policier qui ignore ses longues supplications, mourant devant des collègues de ce policier, indifférents, devant quantité de gens qui s’arrêtent, supplient qu’on le libère, filmant toute la scène. Un meurtre en direct.

Et l’on se rappelle de tous ces jeunes, de ces hommes tués aux Etats-Unis par des policiers blancs, suspects car noirs de peau. Et l’on se rappelle du long étouffement de la jeune nigériane Semira Adamu, maintenue fermement par des policiers appuyant de toutes leurs forces sur un oreiller posé sur son visage, dans un avion lors de son expulsion du territoire belge.

Et l’on revoit la mort d’un jeune de Molenbeek, coursé par des voitures de police et heurté par l’une d’elles. Son seul crime : n’avoir pas respecté le confinement et être jeune d’origine maghrébine.

Et l’on frémit en apprenant le massacre en Libye d’une trentaine de réfugiés en majorité des Noirs, assassinés en représailles de la mort d’un passeur : c’est la famille de celui-ci qui a commis cette abomination. Et voilà que notre mémoire nous évoque les exécutions de masse de civils apeurés par les troupes allemandes après des actes de résistance.

La haine de l’autre est argumentée par des discours racistes, des propagandes mensongères, des préjugés entretenus depuis l’enfance par des familles, des groupes politiques, des sectes, des religions qui basent leur pouvoir de domination sur la bêtise, la faiblesse psychologique, la lâcheté des humains.

Les techniques de déshumanisation sont nombreuses, anciennes, bien ancrées dans nos sociétés malgré l’immense travail politique et éducationnel qui a abouti à la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme en 1948. Quand la police ou l’armée massacre des civils désarmés, y compris des enfants, cela signifie que les gouvernements qui les dirigent sont criminels.

Quand des Etats refoulent des demandeurs d’asile, ils bafouent un des droits les plus sacrés dans l’humanité : trouver refuge et protection quand on est en détresse. Quand des Etats déversent des tonnes de bombes sur des populations civiles, comme ce fut le cas en Irak, en Afghanistan, au Yémen, (entre autres malheureusement), quand d’autres imposent un sanglant régime d’apartheid comme c’est le cas d’Israël vis-à-vis des Palestiniens, ils commettent des crimes contre l’humanité.

Avec ces multiples manifestations de haine contre l’autre, nous assistons à la perpétuelle négation du premier principe universel : « tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droit. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. »

Heureusement, ce principe reste un phare pour une majorité de la population, y compris des forces de l’ordre, qui, avec l’avènement des moyens de communication mondialisés, peut partager instantanément son indignation, sa révolte et son exigence du respect des droits fondamentaux des citoyens. L’image lumineuse des policiers américains mettant genou à terre en guise de protestation pacifique contre les agissements criminels de certains des leurs et de leur président, constitue en espoir. Celui d’une humanité réunie « dans un esprit de fraternité ».

Henri Kichka nous met en garde

Au moment où se déroulent ces faits, où des milliers de manifestants un peu partout aux Etats-Unis et en Europe se lèvent pour dénoncer le racisme, rappelons le témoignage poignant d’Henri Kichka, rescapé des camps de concentration nazi. Il fut un infatigable passeur de mémoire, jusqu’à ce 25 avril 2020, date à laquelle le livre de sa vie s’est définitivement refermé. Son héritage est important : depuis les années 1980 jusqu’à sa mort, il a témoigné partout, dans les écoles, les associations, les médias, afin que le souvenir des abominations nazies ne se perde pas. « Mon but n’est pas d’apitoyer les lecteurs mais surtout – dans un monde en totale dérive – de les mettre en garde contre ce mal récurrent, la haine et l’esprit du mal. »

Puisque nous ne pouvons plus l’entendre, il nous faut donc lire et relire son récit : « Une adolescence perdue dans la nuit des camps ». Entre les lignes, nous tentons de comprendre comment tant de haine est possible, tant de gens ordinaires ont commis l’impensable à savoir massacrer d’autres êtres humains, innocents, inoffensifs. Il est impossible de comprendre mais il est possible d’agir. C’est ce que nous disent les Territoires de la Mémoire en avant-propos : ce message « réveille en nous l’obligation de rester vigilants et l’urgence de résister à tous ces prédateurs de libertés qui imposent la haine et le mépris (…) ».

  • Henri Kichka. « Une adolescence perdue dans la nuit des camps ». Ed. Luc Pire. Les territoires de la Mémoire. 2007.

 

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