semaine 47

L’Afrique du droit de vivre et d’aimer

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 15 octobre 2019

Jeuniafrica, émission radio réalisée par Jeunialissime à Kinshasa pour un monde d’égalité et de liberté. Photo © Jeuniafrica.

Emotion et respect. Ces sentiments ont bousculé les participants aux rencontres avec des femmes et des hommes africains qui militent, au péril de leur vie parfois, pour les droits fondamentaux des humains : disposer d’une vie digne, d’une enfance protégée, de l’intégrité de leur corps, du droit de vivre et d’aimer selon leurs inclinaisons sexuelles propres.  

Ces droits sont indissociables du combat pour un développement juste qui doit apporter des revenus suffisants aux peuples. Leur application à tous n’est possible que dans des régimes politiques démocratiques assurant la liberté aux citoyens. Voilà pourquoi la table-ronde « africaine », lors des 50 ans du CAL à Liège, renforçait encore l’exigence de laïcité dans ces pays soumis à l’héritage colonial et à l’emprise des églises parmi lesquelles nous trouvons les plus rétrogrades, les plus oppressives.

Le combat est donc politique, économique, social et culturel. Il est complexe et ne peut réussir qu’en se basant sur l’éducation aux droits humains.

Comment ne pas s’indigner lorsqu’on entend Aimée Nshombo Furaha détailler les nombreux viols qu’elle a subis tout au long de son enfance, dès l’âge de 5 ans par ses cousins et des garçons du voisinage de la maison de sa tante à qui elle avait été confiée par une mère trop pauvre pour s’occuper de ses trop nombreux enfants. Fuyant sa famille, elle continue à étudier mais pour payer sa survie et sa scolarité, elle se prostitue puisqu’elle n’a pas d’autres moyens que cela. Elle a tout vécu : l’humiliation, la honte de la famille, le racket des policiers, les menaces, les viols et tortures des milices armées dans ces zones minières de la RDC où elle tentait de gagner un peu plus d’argent. Et puis, la décision de se regrouper entre victimes de la prostitution, dans une « Alliance congolaise pour les droits humains - projet travail du sexe », au Kivu. Des victimes qui ne sont pas seulement des femmes mais aussi des hommes, des lgbti méprisés et rejetés par les sociétés africaines en général.

Edinédi Essiomle, du Togo, raconte comment les parents jettent à la rue les enfants qui se découvrent autres. Là, ils sont violentés, agressés, contaminés par le VIH, l’hépatite et autres maladies graves. Ils n’ont évidemment pas droit à l’école ni à aucune protection. Beaucoup sont condamnés à la prostitution pour survivre. Les pires violences se passent aussi en prison. L’« Association togolaise pour les femmes abandonnées », présidée par Edinédi, entend changer les mentalités par des actions de sensibilisation et d’informations sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre. On y mène des enquêtes dans les familles afin de trouver quelqu’un qui aime l’enfant, le jeune, tel qu’il est. On leur procure des papiers d’identité, on leur apprend leurs droits face à la police et en prison. Cependant, l’association n’a pas les moyens de créer un centre qui fournirait un abri pour ces enfants et ces jeunes pendant la nuit. Elle espère aussi qu’une éducation à la vie sexuelle et affective puisse se mettre en place dans les écoles car rien de tel n’existe dans ce pays.

C’est avec un sourire charmant que Patou Izai Kepna évoque le drame du VIH qui a cependant permis de briser le silence autour de l’homosexualité à Kinshasa et de découvrir les associations luttant à la fois contre cette maladie mais aussi pour les droits humains qui ne représentent pas toujours ceux des homosexuels, des transgenres et autres. Il milite pour qu’on élargisse le débat hors du problème de santé. L’enfant qui découvre une autre orientation sexuelle n’a personne à qui se confier ; il est chassé de la maison et de l’école. L’association « Jeunialissime », créée en 2012, a pu bénéficier d’un peu d’argent de l’Afrique du Sud pour travailler à Kinshasa et développer un plaidoyer dans divers pays africains.

Atroces sont aussi les souvenirs de Junior Basosila, dont l’association MOPREDS (Mouvement pour la promotion du respect et de l’égalité des droits des minorités sexuelles) est basée à Goma. Il raconte les guerres terriblement meurtrières qui ont touché les familles, plus particulièrement les femmes et petites filles horriblement violées et mutilées, mais aussi, ce que l’on dit moins, les homosexuels torturés à mort par ces criminels des milices armées. Par rapport aux autorités et aux services de santé, la seule question ouverte est celle du SIDA mais on ne prévoit pas de distribution de préservatifs pour les homosexuels. Il a fallu d’autres morts pour qu’on reconnaisse la problématique des rapports entre même sexe. Beaucoup d’associations prennent prétexte du VIH afin d’obtenir de l’argent plus abondant lorsqu’il s’agit de santé que lorsqu’il s’agit de défense des droits humains et particulièrement de ceux des lgbti. D’ailleurs cette question n’est pas évoquée dans le Pacte des droits civils et politiques de RDC. Par contre, la question a enfin été posée dans le cadre de l’examen périodique universel de la RDC par le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU à Genève.

Une laïcité de résistance

La laïcité doit devenir une réalité chez nous, souligne Modeste Mambo Amisi pour son association « Homme pour les droits et la santé sexuelle » à Bukavu. Car la laïcité est bel et bien inscrite dans la Constitution de RDC comme dans celles d’autres pays africains mais elle n’est pas concrétisée. « Elle était voulue par Patrice Lumumba qui voulait aussi un enseignement qui ne soit pas vecteur de la catholicité au Congo », explique Danny Singoma, directeur de la Maison de la Laïcité de Kinshasa. « Un espace d’échanges et de rencontres, de formations et d’actions, précise-t-il, ouvert aux associations et aux citoyens porteurs des valeurs de la laïcité. C’est aussi un lieu de refuge pour ceux qui veulent exprimer ce qui est interdit à cause de l’intolérance de la société. » Cette Maison de la laïcité est soutenue par une association membre du CAL « Laïcité et Humanisme en Afrique centrale » et en RDC par « Humanisme et Solidarité », qui ont déjà réhabilité plusieurs écoles publiques à Kinshasa, dans les quartiers les plus pauvres. « Notre laïcité est une résistance contre les églises catholiques, protestantes, du réveil, évangéliques qui se disputent le monopole du bien et du mal, de la morale. Il est donc difficile d’obtenir une séparation de l’église et de l’Etat. » Mais le moment est propice avec l’avènement d’un nouveau président. « Il nous faut dissocier l’Etat du chef de l’Etat, analyse Danny Singoma. L’Etat doit se conformer à la laïcité et un président, quelles que soient ses croyances, doit se conformer à l’Etat. »

« La laïcité c’est aussi un esprit de réussite, d’épanouissement, de développement qui met à profit les valeurs et les compétences pour une société où règnerait une égalité véritable, grâce à la liberté et au respect des droits de chacun », souligne Nicole Akiapo Adepo, commissaire nationale des Eclaireuses laïques de la Côte d’Ivoire. Une association apolitique, sans propagande religieuse et qui a créé un centre accueillant des jeunes femmes avec enfants en rupture de famille et de scolarité afin d’apprendre un métier. « Le problème est la méfiance des familles qui veulent retirer les enfants de ces structures non religieuses ; ils ne veulent pas d’« enfants athées » et la ministre de l’Education nous empêche d’aller dans les établissements scolaires afin de mener des actions visant à l’autonomie des enfants, à leur ouverture d’esprit, en dehors de la religion. » Or, la Côte d’Ivoire est officiellement laïque.

La laïcité belge a donc 50 ans. Autant d’années de combats pour faire triompher les valeurs de liberté, d’égalité, de solidarité. Après avoir entendu ces témoignages africains, l’écrivaine française Tania de Montaigne, dira : « Justice, Egalité, Liberté sont trois notions en dialogue en laïcité ». « Que l’on soit femme, lesbienne, homo, transgenre, etc., l’être humain est opprimé. C‘est ensemble que se mène le combat. Ces valeurs sont des inventions humaines, elles existent par nous, par ces témoignages, par ces actions. Si on ne les regarde plus, elles n’existeront plus. Avortement, morale, religion, homosexualité… Tout cela nous questionne partout où nous serons. Sinon, cela se défera immédiatement. Restons éveillés, restons debout. Nous inventons ensemble l’égalité. C’est ainsi que nous sommes des êtres au monde. »

Laïcité : principe universel

À l’issue de trois jours de réflexion menés à l’occasion du 50e anniversaire du Centre d’Action Laïque belge, un appel, auquel a souscrit dans son intervention à Liège l’ancien Président de la République française François Hollande, est lancé aux défenseurs des droits fondamentaux pour promouvoir la Laïcité comme un principe universel, garant des libertés individuelles et d’une coexistence pacifique des opinions philosophiques et convictions religieuses.

Voir le texte de cet « Appel de Liège » que vous pouvez signer :

http://50ans.laicite.be/?utm_source=sendinblue&utm_campaign=Appel_de_Lige__Merci&utm_medium=email

 

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