semaine 33

Et toujours le petit chaperon rouge…

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 06 janvier 2020

Le Petit Chaperon Rouge par Jessie Willcox Smith (1863 – 1935) © Commons.wikimedia.org.

Elle court sur le chemin qui serpente à travers les grands arbres noirs. Elle cible une petite lumière accrochée au-dessus de la porte d’un chalet en bois.  Elle ouvre et débute le grand air de la séduction d’une fausse mère-grand au menton vraiment très poilu. Le crâne est rasé mais recouvert d’un bonnet, donc la petiote ne le remarque pas. Et sur un ton, doucereux, le loup – car c’est bien lui – attire la petite afin de l’initier aux félicités de l‘amour charnel car en effet, son chaperon rouge indique qu’elle est pubère. Un met délicat et délicieux pour ce roublard qui aime la chair fraîche.

Le loup déguste, en écrit la chronique grivoise qu’il publie avec succès tant les journalistes et chroniqueurs de livres, eux-aussi des hommes aux goûts délicats, apprécient cette perversité langagière de grand talent. De la petiote abusée on ne s’émeut point. Elle l’a bien cherché en tombant amoureuse d’un grand méchant loup au parlé si doucereux. Elle était consentante car amoureuse, aveuglément, de cet homme si gentil qui la comblait de caresses. Il est évident qu’on est parfaitement conscient de cela à 14 ans…

Le problème est qu’à 14 ans on est mineur d’âge donc aucun consentement éclairé. On est une enfant. Légalement et souvent mentalement. Même si on s’efforce de jouer les grandes filles glamour. Faire l’amour avec un enfant c’est de la pédophilie. Donc, c’est contraire à nos lois qui concrétisent une morale communément acceptée depuis que notre société se préoccupe des droits des enfants.

L’affaire Gabriel Matzneff réveille le mythe du petit chaperon rouge, façon contemporaine.

Et je me souviens fort bien, dans les années 70, au moment où cet écrivain était interviewé avec grande complaisance à la télévision française, par de beaux esprits qui ne regardaient que le style et pas la situation réellement vécue par ces enfants (garçons et filles) séduits puis abandonnés, une partie de l’opinion publique s’était déjà indignée. C’était l’époque où précisément se multipliaient les révélations de faits–divers sordides à savoir des trafics de très jeunes filles « louées » par leurs parents, le temps de parties fines chez de respectables et inattaquables esthètes de l’amour avec de très jeunes personnes. Des viols au sens légal du terme, déguisés en divertissements entre copains lubriques.

Cela, dans les milieux bourgeois voire huppés. Mais il existait aussi une version pauvre, campagnarde, où des petites filles étaient utilisées par des proches, voire même des voisins après avoir été « inaugurées » par leur propre père. Beuveries et lubricité souvent décrites dans des romans à la Zola. Un phénomène ancien, parfaitement connu. Et qui ne soulevait pas beaucoup d’indignation chez nos confrères journalistes majoritairement masculins. Des crimes peu poursuivis par les polices et relativement peu pénalisés par la justice.

Et puis, il y eut l’affaire Dutroux qui n’était pas pédophile mais pervers psychopathe, sa première victime était une femme âgée qu’il a impitoyablement torturée, puis il a tenté de monter un trafic de prostitution avec des jeunes femmes de l’est avant de se rabattre sur des enfants, plus faciles à capturer. Mais on ne retient que cet aspect pédophile, le plus scandaleux, le plus douloureux pour la conscience de tous. A la suite de cela, les révélations sur les faits d’abus sexuels sur mineurs d’âge ont abondé avec en tête de ce score odieux, la pédophilie très répandue dans les milieux ecclésiastiques. Principales victimes : des petits garçons. Précisons que le même Gabriel Matzneff se vante d’être aussi pédéraste, c’est-à-dire amateur de petits garçons. Mêmes drames, même honte vécue par nos sociétés.

Au fil de années, la répression s’est faite heureusement plus forte, la prévention de ces faits s’est améliorée grâce notamment au travail et à la vigilance des assistants sociaux, des enseignants, du personnel médical, de la police. La presse mettait plus souvent en lumière ces drames. Il ne s’agissait plus de simples narration de faits-divers. Elle mettait en lumière le phénomène sociétal complexe qu’est l’abus sexuel sur des mineurs d’âge.

Avec, toujours, cette interrogation persistante :  que faut-il dire ? Que faut-il publier ? Le journalisme possède sa déontologie qui sert de guide et de limites à la liberté de la presse. Autre chose est la liberté d’expression de tous, une valeur essentielle à la démocratie et qui interdit la censure de livres ou de films sauf si la publication enfreint des articles très précis de la loi. Donc, Gabriel Matzneff et ses éditeurs (Gallimard notamment) pouvaient parfaitement publier une œuvre de fiction au nom de la liberté d’expression. C’est la morale propre de l’éditeur qui lui dicte sa conduite. Les journalistes devaient mettre ces faits en perspective, enquêter sur la réalité des faits et critiquer ce contexte des années 70, très permissif par rapport à la sexualité avec des enfants, garçons et filles. Cela n’a pas été fait dans le cercle intellectuel fermé et bavard des chroniqueurs littéraires parisiens de l’époque. Une faute qui leur revient en boomerang tant d’années après, avec un livre témoignage d’une des victimes.

Au public de réagir, d’entamer le débat, de critiquer au nom de cette même liberté d’expression. Au public de sanctionner ces livres en ne les achetant pas. Aux victimes de porter plainte. C’est essentiel. Mais personne, hormis les juges, n’a le droit de faire justice soi-même. Sinon, on assiste aux actes sanglants type Charlie Hebdo commis par des terroristes islamistes radicalisés ou aux auto- censures imposées par la peur comme des annulations d’expositions picturales quand des catholiques intégristes se sentent blessés dans leurs valeurs.

Ce débat sur la sexualité et l’enfance nous plonge au cœur même de la question fondamentale : quelle protection accordons-nous aux plus faibles, qu’ils soient garçon ou fille, riches ou pauvres ?

 

 

 

 

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