semaine 38

“Mon voile c’est mon identité”

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 08 juillet 2021

Ihsane Haouach est non seulement une femme brillante mais elle est bonne comédienne dans le théâtre Ras El Hanout et active dans le Collectif les cannelles. Photo © Collectif les cannelles.

Chère Ihsane Haouach, dans la longue interview parue dans le journal Le Soir des 3 et 4 juillet 2021, vous déclarez, à propos du voile qui vous enserre étroitement le visage sans que le moindre cheveu apparaisse : « C’est une partie de mon identité qui n’a pas à être débattue publiquement ni à être justifiée. Je ne viens pas parler de religion, moi. »

Disant cela, vous donnez à voir une seule facette de votre identité dont vous refusez de parler, ce qui est votre droit mais qui n’empêche pas que nous, qui vous côtoyons, nous tentons de découvrir les autres facettes de votre identité tout simplement parce que nous sommes des êtres relationnels. Par la vue, nous entrons en dialogue muet. Nous nous positionnons en fonction des informations que chacun de nous communique, même silencieusement, par notre seule apparence. Ce sont des codes multiples enrichis par les diversités culturelles, qui nous permettent de nous comprendre, de nous situer socialement et culturellement.

Ce voile qui est une partie de votre identité ainsi que vous l’affirmez, n’est pas qu’un simple élément de mode ; il a une signification bien ancrée dans notre présent et une symbolique à la longue histoire. Il signifie une conviction musulmane que la femme doit être pudique, s’effacer devant le regard des hommes, se soumettre à l’ordre patriarcal instauré par des religieux et des guerriers malgré le fait que l’instaurateur de cette religion, le prophète, n’ait jamais obligé aucune femme à porter ce voile.

Vous ne « parlez » pas de religion, c’est un fait. Vous « montrez » une facette de votre identité qui est lue par tous comme un des symboles d’une des déclinaisons de la religion musulmane.

Puissance du symbole

Nous connaissons bien ce symbole de soumission à un ordre établi : nous avons connu l’époque où une femme « bien » à savoir blanche, bourgeoise, catholique, se devait de porter un chapeau à l’extérieur du logis où sa fonction d’épouse et de mère la cantonnait trop souvent. A l’inverse, une femme « en cheveux », c’est-à-dire nu-tête, exhibant ses cheveux comme un signe sexuel triomphant, était considérée comme une femme facile, une prostituée, pas une femme « bien » même si comme les autres elle se mettait un voile, un foulard, une mantille ou quoi que ce soit sur la tête lorsqu’elle entrait dans une église…

Le chapeau a été mis bas, comme d’ailleurs les diverses formes de foulards, de voiles, de cornettes ont chu des têtes des religieuses, en même temps que les prêtres tombaient la soutane… Curieux paradoxe des habillements : la robe pour les hommes, le chapeau pour les femmes… Cela c’était notre folklore symbolique d’avant la réforme de l’église catholique, il n’y a pas si longtemps que cela : en 1962, lorsque le pape Jean XXIII lança un concile œcuménique Vatican II. On y affirmait enfin l’égalité des droits entre hommes et femmes mais aussi les droits collectifs de solidarité.

Cela se passait au moment où avec les décolonisations, les indépendances des peuples, des millions de femmes de pays à culture musulmane tombaient le voile, symbole de soumission, pour affirmer leur liberté d’êtres humains, égale aux hommes. Et cela ne signifiait pas qu’elles renonçaient à leur religion. Simplement, elles la modernisaient, elles conquéraient l’espace public, elles devenaient des citoyennes à part entière, elles exerçaient leur libre arbitre. Aujourd’hui, ne sont-elles pas belles ces femmes iraniennes musulmanes qui protestent contre les ayatollah, cheveux au vent ? Une émancipation dont toutes les femmes bénéficient aujourd’hui, dont vous, chère Ihsane, qui occupez un poste supérieur dans la gestion de notre société belge.

Autre paradoxe amusant de la libération par les cheveux : à l’époque où les femmes dévoilaient cet important élément de leur beauté, beaucoup d’hommes laissaient pousser les leurs, en guise de protestation contre le service militaire, contre la guerre du Vietnam, contre l’obligation qui leur était faite de couper barbes et cheveux pour ressembler à des bourgeois respectables. Souvenons-nous des hippies, des révoltés contre l’ordre établi, des homos, des trans, qui affichaient enfin leur genre en mettant en valeur leur beauté capillaire.

Passons sur le symbole de la barbe, notamment chez les radicaux islamistes, c’est une autre histoire.

Nos identités multiples

Revenons sur le concept d’identité. Vous dites que votre choix n’a pas à être débattu. OK. Mais qu’est-ce que l’identité ?

Dans son livre « Identité et violence », Amartya Sen, économiste indien, explique que la violence provient du choix par les individus et les groupes d’une identité exclusive censée les définir entièrement : française pour Marine le Pen, musulmane pour les intégristes islamistes, hutue pour les génocidaires rwandais massacrant les Tutsis, etc. Or, explique Amartya Sen, des exemples historiques démontrent qu’on peut avoir une identité religieuse forte et des opinions politiques très tolérantes. Il cite notamment l’empereur Saladin qui combattit les Croisés au nom de l’islam au XIIe siècle mais qui ne voyait aucune contradiction à accueillir à la cour d’Egypte le philosophe juif Maïmonide fuyant une Europe particulièrement intolérante. Au XVIe siècle, lorsque la Rome catholique brûlait l’hérétique Giordano Bruno, le grand empereur moghol Akbar, musulman convaincu, venait d’achever à Agra son grand projet de codification du droit des minorités, accordant à tous la liberté de religion. 

Le pari de la sagesse et de la raison est de reconnaître nos identités multiples qui font de nous des citoyens du monde tout en restant fiers de nos origines et de nos cultures partagées. Amartya Sen se définit lui-même comme asiatique, citoyen indien, bengali d’origine bangladeshi, résider au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis, être économiste, enseigner la philosophie, écrire des livres, connaître le sanskrit, croire dur comme fer en la laïcité et la démocratie, être un homme, féministe, hétérosexuel, défendre les droits des homosexuels, exclure la religion de son mode de vie, être de culture hindoue, ne pas être brahmane, ne pas croire en une vie après la mort (et ne pas croire non plus à une vie avant la vie). Il est tout cela et plus encore.

Un bel exercice de définition de soi-même que chacun peut faire, chère Ihsane : quelles sont nos identités multiples ? Quelles sont celles que nous choisissons ? Il s’agit de notre liberté fondamentale malgré ces déterminismes historiques, culturels, économiques et sociaux.

Neutralité : terrain de rencontre

Vos identités multiples entrent ainsi en résonnance avec nos identités multiples et c’est bien ce qui fait le plaisir de rencontrer, de dialoguer avec nos semblables tous si différents. Pour cela, il nous faut un terrain de rencontre, un langage commun, des symboles partagés sinon personne ne peut comprendre l’autre. Cette base-là, ce sont les espaces neutres dans notre vie sociale. Ces espaces qui favorisent la rencontre des différences autour d’un socle de valeurs que nous acceptons tous car ce socle n’enferme pas mais il protège et il libère la parole.

 Le socle des valeurs de la Déclaration universelle des droits de l’Homme est réellement universel dans le sens où ces valeurs proviennent de toutes les cultures humaines depuis le début des civilisations. La première déclaration des droits de l'Homme connue serait celle transcrite sur le Cylindre de Cyrus, rédigé par Cyrus le Grand, fondateur de l'empire Perse en l'année -539. Il ne s’agit pas d’un néocolonialisme civilisationnel commis par les Occidentaux, ainsi que le décrivent certains pouvoirs politiques - notamment musulmans et principalement les « Frères musulmans » - s’appuyant sur des identités exclusives afin de dominer des populations.

A propos des Frères musulmans, dans cette même interview du Soir, vous dites : « je ne connais pas cette mouvance, ni de près ni de loin. » Pas de raison d’en douter. Le problème est ce que vous avancez un peu avant : « La discussion n’est pas : est-ce qu’on remet en cause la séparation de l’Eglise et de l’Etat, C’est : comment la décline-t-on avec un changement démographique ? » ; ce qui sous-entend que dans notre société belge et l’importance croissante d’une population de culture musulmane, on devrait modifier ou adapter ce principe de séparation de l’Eglise et de l’Etat. Ce qui est précisément la tactique des Frères Musulmans analysant les évolutions démographiques et la montée de l’islam en Europe. 

Je vous invite donc, chère Ihsane, à découvrir en profondeur cette mouvance politique très active dans nos pays. Il vous apparaîtra alors que ces espaces de neutralité à laquelle nous tenons tant, sont la seule sauvegarde des libertés individuelles et collectives auxquelles vous tenez tant.

L’universel des droits humains, choisi librement par l’humanité, pour autant que les peuples en soient informés, ne vise pas à diviser ni à créer la violence. Il permet cependant de justifier des rébellions, des insurrections de la pensée des personnes mais aussi des peuples qui veulent conquérir leurs droits reconnus par cette universalité. Il permet d’être citoyens du monde mais aussi de son pays, de sa ville ou de son village, de son quartier. Il s’agit d’une grille d’analyse et de références aidant à évaluer les choix politiques et philosophiques personnels et collectifs, quel que soit le cocktail doux ou amer que représente l’accumulation de nos identités singulières.

Voilà pourquoi, dans une fonction publique et particulièrement dans une relation d’autorité avec la population, il faut être vu et compris comme représentant de la fonction publique ou d’un.e chargé.e de mission publique. C’est cette identité là qu’il vous faut afficher dans votre relation avec les concitoyens, ce qui n’empêche en rien d’afficher vos autres identités en dehors de cette mission publique. Nous avons connu cela en tant qu’écolière portant un uniforme censé gommer les différences de classe et de richesse entre nous. La classe devenait un lieu neutre où l’on se concentrait sur l’apprentissage. Il y avait aussi l’uniforme de scouts/guides nous mettant tous sur pied d’égalité tout en nous permettant de découvrir et de révéler des facettes de notre identité que nous ne connaissions pas : c’était le rôle de l’équipe des chefs/cheftaines de débusquer le « totem » en nous, apparaissant grâce aux relations avec les autres.

Identité : l’humanité

Pour conclure cette lettre, chère Ihsane, j’aimerais vous dire que je déplore les attaques que vous avez subies ; elles ne peuvent que briser ce relationnel apaisé auquel nous aspirons tous. Je préfère me référer à un merveilleux écrivain, véritable humaniste, érudit, sage et doux : Amin Maalouf. Il a écrit un livre que je vous recommande si vous ne l’avez pas lu : « Les identités meurtrières ». Il y déplore « ces habitudes de pensée et d'expression si ancrées en nous tous, à cause de cette conception étroite, exclusive, bigote, simpliste qui réduit l’identité entière à une seule appartenance. »

Voilà en synthèse ce qu’il propose :

« L'identité n'est pas donnée une fois pour toutes, elle se construit et se transforme tout au long de l'existence. »

« Il faudrait faire en sorte que personne ne se sente exclu de la civilisation commune qui est en train de naître, que chacun puisse y retrouver sa langue identitaire, et certains symboles de sa culture propre, que chacun, là encore, puisse s'identifier, ne serait-ce qu'un peu, à ce qu'il voit émerger dans le monde qui l'entoure, au lieu de chercher refuge dans un passé idéalisé. Parallèlement, chacun devrait pouvoir inclure dans ce qu'il estime être son identité, une composante nouvelle, appelée à prendre de plus en plus d'importance au cours du nouveau siècle, du nouveau millénaire : le sentiment d'appartenir aussi à l'aventure humaine. »

Belgo-Marocaine

Enfin, chère Ihsane, puisque votre identité est à la fois belge et marocaine, que votre père est diplomate marocain, pourriez-vous intercéder auprès du Roi du Maroc et commandeur des croyants pour faire libérer au plus vite une jeune italo-marocaine condamnée à trois ans de prison ferme pour « atteinte à la religion islamique » et dont le « crime » est d’avoir publié ou partagé sur Facebook des phrases satiriques imitant des versets du Coran.

Et tant qu’on y est, merci d’aider à la libération de mes confrères journalistes Souleiman Raissouni et Omar Radi, le premier en prison depuis mai 2020 et en grève de la faim depuis plus de 85 jours et l’autre, arrêté quelques semaines après Souleiman mais il a arrêté sa grève de la faim à laquelle il n’aurait pas survécu. Ils sont inculpés sans plainte et sans preuves. Simplement, ils sont journalistes pas aux ordres et cela gêne un pouvoir autoritaire de plus en plus acculé par la révolte des plus pauvres dans votre deuxième pays.  

Voilà, chère Ihsane. Travailler à la libération immédiate de ces trois personnes serait une belle façon d’honorer votre statut de commissaire du gouvernement belge auprès de l’Institut pour l’égalité entre les femmes et les hommes. Merci pour ce que vous ferez en ce sens.

Pour en savoir plus:

Qui est Ihsane Haouach :

https://expertalia.be/users/ihsane-haouach

Que sont les Frère musulmans :

https://www.erudit.org/fr/revues/ltp/1992-v48-n3-ltp2144/400722ar.pdf

https://orientxxi.info/magazine/les-freres-musulmans-genese-et-ideologie-d-un-mouvement,0731

Répression au Maroc :

https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/societe-africaine/maroc-une-jeune-italo-marocaine-condamnee-a-3-ans-et-demi-de-prison-ferme-pour-des-posts-sur-facebook_4689851.html?fbclid=IwAR1Le_JkRtVtWCWj-GcV3qJZcauEvnQMSWuY4qadUd430myCBDk-xiyOb1I#xtor=CS2-765-[facebook]-

https://www.ifj.org/media-centre/news/detail/article/maroc-declaration-de-la-federation-internationale-des-journalistes-fij-et-du-syndicat-national-de.html

La neutralité de l’Etat:

https://www.laicite.be/neutralite-a-stib-centre-daction-laique-relance-processus-judiciaire/

Un autre Islam:

https://fr.wikipedia.org/wiki/Seyran_Ate%C5%9F

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