semaine 43

RD Congo : le défi de la laïcité

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 29 décembre 2016

Nicaise Chikuru, président de la Maison de la Laïcité Kinshasa. Photo © Gabrielle Lefèvre

Au moment où la République démocratique du Congo vit de fortes turbulences politiques et que l’Eglise catholique s’implique dans ce débat, voici le témoignage de citoyens pour qui le concept de laïcité et de séparation de l’Eglise et de l’Etat représente une clef pour la citoyenneté moderne.

« Si l’on en croit les linguistes qui semblent avoir un critère plus fiable, il y aurait 216 langues parlées au Congo. Cela veut dire autant d’aires culturelles différentes. Cela signifie aussi autant de valeurs diverses. Si le vol, le détournement de biens sociaux, l’infidélité conjugale, le mensonge, etc., ne sont pas des fautes dans une aire culturelle, ils peuvent se retrouver l’être dans l’une ou dans d’autres aires. Les visions du monde de ces communautés seront également différentes. Comment concilier ces écarts pour organiser un vivre ensemble harmonieux entre citoyens ? »

Telle est la question posée, il y a un an déjà, par André Lukusa Menda, directeur de la publication « Congo Libertés », magazine de liaison de la Maison de la Laïcité de Kinshasa.

Il détaillait un des innombrables problèmes de cet énorme pays aux richesses naturelles abondantes, à la diversité humaine étonnante, au nationalisme exceptionnel mais où la gouvernance est coincée entre corruption et féodalisme, sous la haute surveillance de l’Eglise catholique qui entend bien garder sa prééminence face aux nombreuses églises du réveil et autres prêcheurs évangélistes, importés des Etats-Unis et qui se partagent l’argent des plus pauvres. Le pactole de la crédulité et de la désespérance s’enfuit hors des frontières de la RDC, en même temps que les sommes énormes détournées par les élites au pouvoir et les exploiteurs des richesses du Congo, au lieu d’être réinvesties dans le développement du pays. 

Auguste Buisseret : architecte de la décolonisation

L’histoire du pays démontre combien l’influence catholique est profonde : depuis 1908, en fait, lorsque le roi Léopold II céda l’Etat du Congo, en faillite, à la Belgique. « Pendant toute la période coloniale, jusqu’en 1960, le Congo fut géré par des ministres catholiques », explique Nicaise Chikuru Munyiogwara, président de la Maison de la Laïcité de Kinshasa, unique en son genre en RDC et soutenue activement par le Centre d’Action Laïque. « Il a fallu attendre 1946 pour que des écoles officielles laïques soient instituées, pour les Blancs d’abord, ensuite pour les « évolués » et enfin pour tous les indigènes. Le tournant décisif eut lieu en 1954 lorsque le libéral Auguste Buisseret créa les écoles laïques mixtes pour Congolais, mixtes à savoir Blancs et Noirs, hommes et femmes, ainsi que la sécurité sociale pour tous. Il a aussi favorisé l’émergence de cercles de réflexions pour les Noirs ce qui a donné naissance aux partis politiques. Cela déchaîna l’ire de l’Eglise catholique qui organisé des neuvaines afin, que la foudre de Dieu atteigne ce sataniste de Buisseret ! »

Ces événements se déroulaient parallèlement à la guerre scolaire: c’était la première fois que le monde laïque gouvernait en Belgique.

Quant aux universités, explique Nicaise Chikuru, celle de Lovanium, catholique,  date de 1954. En 1956, exista la première université officielle du Congo, à Elisabethville devenue Lubumbashi. Patrice Lumumba, qui deviendra le premier héros du Congo indépendant, soutiendra cette action du ministre Buisseret. Sans doute est-ce grâce à cette influence que la première constitution de l’Etat indépendant définit le Congo comme un Etat laïque, démocratique, gouverné par le peuple et pour le peuple. Cependant, le président Mobutu, après l’assassinat de Patrice Lumumba, délaissa l’enseignement public qui n’était pas subventionné, au contraire de l’enseignement catholique qui, en 1976, se vit chargée de l’enseignement dans tout le Congo-Zaïre. La laïcité ne pouvait plus exercer de contrepoids par rapport à l’Eglise catholique.

Une Maison de la Laïcité à Kinshasa

Voici près de vingt ans, fut créé « Humanisme et Solidarité » en RDC et « Laïcité et Humanisme en Afrique Centrale » (LHAC), son partenaire en Belgique. A leur actif : la reconstruction et le suivi de huit écoles publiques au Congo dont la plus récente, l’Athénée de la Victoire. En 2010, avec l’appui de 18 associations de la société civile non confessionnelle, « Humanisme et Solidarité » lança un appel pour la création d’une Maison de la Laïcité à Kinshasa, ce qui fut fait le 23 juillet 2011. En Belgique, depuis six ans, LHAC s’est assuré du soutien d’une dizaine d’associations laïques afin de financer la location d’un lieu et le salaire d’un permanent.

« Il s’agit en effet, explique Nicaise Chikuru, de contrer la domination des écoles conventionnées, celle des églises du réveil et des écoles évangéliques. Trop nombreux sont nos élus qui croient que tout pouvoir vient de dieu et pas des électeurs. Résultat : l’analphabétisme croît,  la déculturation sévit. La Maison de la Laïcité de Kinshasa (MLK) a entrepris de grands efforts en matière de santé pour tous, de lutte contre le sida, de planning familial, de travail des femmes, de syndicalisme et bien entendu d’appui aux rares écoles officielles. Nous avons élaboré un cycle de formation des enseignants,  une série de fiches pédagogiques sur des thèmes laïques comme la tolérance, la protection sociale, la laïcité politique, des fiches sur les valeurs au lieu des prières », sourit Nicaise Chikuru. « Nous publions un magazine semestriel « Congo – Libertés » qui en est déjà à son septième numéro, un bulletin de liaison électronique ainsi qu’une BD sur la laïcité et ses valeurs. »

Un travail remarquable malgré les difficultés nombreuses : « nous sommes accusés d’être des occultistes, des sorciers par les plus fanatiques. Nous sommes considérés comme des suppôts de Satan parce que nous nous occupons aussi des LGBT. Mais surtout, nous avons le projet d’acheter une maison afin d’assurer notre indépendance car les loyers sont très élevés à Kinshasa ce qui représente 50% de nos frais de fonctionnement. ».

Prix Henri La Fontaine 2016

La MLK est aidée en Belgique par plusieurs associations mais surtout, elle  vient de recevoir le Prix international Henri La Fontaine pour l’Humanisme 2016, à Bruxelles, ex-aequo avec « Avocats sans frontières ». En effet, ces deux associations mettent en œuvre, chacune dans sa spécificité, les valeurs prônées par ce grand humaniste et prix Nobel de la paix : la paix, la justice sociale, l’émancipation des citoyens et le libre-examen. Soulignons le geste d’Avocats Sans Frontières qui a donné à la MLK sa part du prix. Une contribution importante à cette démarche citoyenne d’autant plus nécessaire au débat politique en RDC.

Lors de la remise du prix, Fadila Laanan, ministre-présidente du Collège de la Commission communautaire française (Cocof), remercia les associations humanistes, autant de « jalons pour faire avancer le monde ». Un monde en proie aux « tourbillons extrémistes ». Contre cela, nos armes sont « le dialogue, la connaissance de l’autre, la recherche de la paix. » Ce sont des « armes de reconstruction massive, pacifiques, de puissants leviers du faire ensemble contre l’obscurantisme et le repli sur soi, contre le racisme, l’antisémitisme, la misogynie. »

 Pour la MLK, l’arme pacifique contre les inégalités, contre la violence sociale et politique est l’éducation permanente. Une éducation à la citoyenneté tellement nécessaire à ce grand pays en proie à toutes les convoitises et tous les troubles politiques.

 

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