semaine 51

Climat : l’indignation en marche

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 11 octobre 2018

L’initiative « Yalla Let's Bike » en Syrie: les femmes promeuvent la bicyclette comme mode de transport sain et durable dans la ville de Damas, ravagée par la guerre. Photo © https://unfccc.int/climate-action/momentum-for-change/women-for-results/...

Le 8 septembre dernier, des centaines de milliers de personnes ont marché pour le climat, un peu partout dans le monde. Ils ont formé une belle mosaïque d’indignations et d’appels pressants à nos gouvernements pour assurer un avenir à notre humanité. Ce 13 octobre, nos voisins français marcheront aussi, afin de rappeler à leur république que l’environnement doit être au cœur de toute politique économique et de développement.

Car l’enjeu est bien là, ainsi que le démontre le récent rapport du GIEC, présenté ce 8 octobre. Selon le chercheur Henri Waisman, interviewé par Actu Environnement, « L'objet de ce rapport est d'évaluer l'écart des scénarios actuels par rapport à l'objectif de stabiliser la hausse moyenne de la température à +1,5°C à l'horizon de la fin du siècle. Le GIEC estime que l'évaluation des émissions telles qu'elles sont rapportées dans les contributions nationales dans leur volet atténuation nous amène à un scénario de 52 à 58 gigatonnes de CO2 à l'horizon 2030. La première conclusion est que cette trajectoire n'est pas cohérente avec l'objectif de 1,5°C, même avec des changements drastiques après 2030. »

Autrement dit, il nous faudrait émettre 30 gigatonnes de CO2 plutôt que 52 si l’on veut arrêter la hausse catastrophique des températures. Et c’est possible, constate le GIEC, en priorité en réduisant la demande d'énergie et en recourant à des solutions à séquestration de carbone par les puits forestiers, entre autres.

Donc, les combustibles fossiles doivent rester en terre et il faut allier toutes les sources possibles d’énergie renouvelable pour compenser cela.  Cela signifie une révolution technologique et économique que nos décideurs n’ont manifestement pas envie de lancer.

Car, souligne Henri Waisman, le rapport du GIEC considère les systèmes plutôt que les secteurs : systèmes énergétiques, systèmes de transports, systèmes agricoles, systèmes urbains. Ainsi, « les changements des modes de planification de l'usage des sols et le développement urbain sont des déterminants fondamentaux pour suivre la trajectoire à 1,5°C. On parle de changement structurel, et non à la marge, de l'ensemble du fonctionnement de l'économie, avec un volet fondamental sur l'évolution des infrastructures, en particulier les infrastructures urbaines. »

Des politiques décevantes

Face à cette révolution nécessaire, les avancées politiques sont décevantes. Ainsi, les pays de l'UE ont trouvé – difficilement - un compromis, mardi 9 octobre, pour une baisse de 35% des émissions de CO2 des voitures neuves en 2030. Or, le Parlement européen avait voté, lui, une  baisse de 40%. Déception, donc, des ONG qui se battent pour la mise en œuvre des solutions préconisées par le GIEC.

Le monde des décideurs politiques et économiques reste conditionné par les doctrines économiques qui prônent la théorie de la croissance comme moteur de progrès. La preuve,  le récent « prix Nobel d’économie », en réalité le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, a été attribué à William D. Nordhaus pour « avoir intégré le changement climatique dans l’analyse macroéconomique à long terme » et à Paul M. Romer pour « avoir intégré les innovations technologiques dans l’analyse macroéconomique à long terme ». On ne peut attendre d’une banque qu’elle mette en avant des analyses qui bouleverseraient le système actuel !

La revue Science a donc lancé la « controverse » autour de ce Nobel : « Si les travaux de Romer et Nordhaus sont si unanimement loués, dit le magazine citant plusieurs économistes dissidents, c'est parce que leur travaux permettent de préserver, dans le chaos climatique qui nous menace, le totem d'une croissance de long terme. Or « la croissance, comme ultime élément de mesure des succès de nos économies, c'est justement cette approche qui a conduit à l'aggravation de la crise climatique », lit-on dans Science. Les travaux de William Nordhaus, ces trente dernières années, y lira-t-on aussi, « n'ont fait que permettre aux gouvernements de retarder une vraie réponse à la hauteur des impératifs climatiques », en se réfugiant derrière des dispositifs comme la taxe carbone.

La nécessaire transition vers d’autres modèles de développement ne peut se faire que dans une profonde transformation des mécanismes économiques internationaux et par des politiques équitables de coopérations : tous les pays du monde doivent se mobiliser pour atteindre la limitation  à 1,5% de hausse de la température. Mais il faut tenir compte des difficultés sociales et économiques des pays les plus pauvres, les plus menacés par les catastrophes prévisibles. Les discussions sur l’équité des transitions se font dans le cadre du Dialogue de Talanoa en marge de la COP 24 qui se tiendra en décembre de cette année en Pologne.

Les citoyens à la manoeuvre

Sur le site Climate Change des Nations Unies, nous découvrons quantité d’initiatives enthousiasmantes réalisées par des citoyens dans le monde entier. 15 projets « révolutionnaires » ont été sélectionnés comme lauréats du prix « Élan pour le Changement 2018 » des Nations Unies pour l'Action climatique. Exemples : créer le club de football le plus écologique au monde (Forest Green Rovers au Royaume-Uni); la Bank of America Merrill Lynch travaille avec des partenaires pour mobiliser environ 9,5 milliards de $ en faveur d'investissements novateurs, éco-responsables et à fort impact dans l'atténuation du changement climatique ; la compagnie des eaux, Aguas Andinas, convertit les trois stations d'épuration des eaux usées de Santiago au Chili en "bio- usines" capables de transformer les eaux usées et les boues d'épuration, sous-produits du traitement des eaux usées, en énergie propre ; en 2010, la Colombie-Britannique est devenue le premier gouvernement provincial, territorial ou d'État en Amérique du Nord à assumer l'entière responsabilité de sa pollution par les gaz à effet de serre ; Seacology, une organisation à but non lucratif de protection de l'environnement, aide le Sri Lanka à devenir la première nation de l'histoire à préserver et à replanter toutes ses mangroves.

Autant de démonstration que beaucoup de choses peuvent être concrètement réalisées si les moyens étatiques étaient réellement mis en œuvre.

Les citoyens disposent aussi d’autres moyens d’action sur leurs gouvernements : ainsi, en France, 78 associations écologistes et de médecins poursuivent une nouvelle fois l'Etat dans le dossier de la pollution de l'air.  Les Amis de la Terre ont déposé un recours le 2 octobre devant le Conseil d'Etat. Ils veulent obliger l'Etat à respecter une précédente condamnation et  demandent une astreinte de 100.000 euros par jour de retard.

Car, en juillet 2017, le Conseil d'Etat avait déjà estimé que le dépassement des valeurs limites en particules et en oxydes d'azote viole la directive sur la qualité de l'air. Il avait imposé au gouvernement d'adopter au plus vite des plans permettant d'y remédier. Rien n’a été fait et même la Commission européenne a engagé en mai 2018 un recours contre la France devant la Cour de justice de l'Union européenne (CJUE) pour non-respect des valeurs limites fixées pour le dioxyde d'azote. Pour la patrie de la COP21, quel camouflet.  En 2015, un autre gouvernement était aux commandes de la France ! Il savait bien que le coût de la pollution de l’air en France est estimé à près de 100 milliards d'euros par an, selon un rapport sénatorial.

Une catastrophe financière prévisible

Et puisqu’on est dans les gros chiffres, lisez le rapport Stern II de la Commission mondiale sur l’économie et le climat, et l’analyse qu’en donne l’avocate Corinne Lepage : les allégements fiscaux et subventions dont bénéficient les industries des combustibles fossiles ont représenté en 2015, 373 milliards de dollars (chiffres OCDE) ; les subventions agricoles qui soutiennent une production alimentaire néfaste pour le climat s'élèvent à 620 milliards de dollars par an.

Si on investissait  90 billions de dollars dans les infrastructures (y compris, les sols, l’eau, les forêts), on pourrait limiter l'augmentation de la température moyenne en dessous de 2°, mais aussi générer un gain économique de 26 billions de dollars jusqu'en 2030 et créer 65 millions d'emplois, explique Corinne Lepage. Et l’on éviterait 700.000 décès prématurés dus à la pollution de l'air.

Mais si on ne fait rien, une catastrophe financière à côté de laquelle la crise bancaire de 2008 n’est que du pipeau nous attend. En effet, « les actifs de combustibles fossiles susceptibles d'être réduits à néant représentent 12 billions de dollars d'ici 2035 soit 12.000 milliards de dollars, ce qui implique un coût de couverture colossal. »

Ne pas résoudre le problème climatique serait donc bien un suicide économique. Et la mort de notre humanité.

 

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