semaine 49

Van Gogh et les images de Béatrice du Vinage, à Petit-Wasmes

Chemins de traverse par Marcel Leroy, le 27 septembre 2022

Béatrice du Vinage, venue en reportage à Wasmes en 1943, a photographié les gens comme peut-être Vincent Van Gogh les voyait, dans les années 1870. (Photo D.R.)

Yves Vasseur a retrouvé un exemplaire de la revue germano-suisse Atlantis, publiée à Zurich à partir de 1939. (Repro ML)

A Wasmes, les images de Béatrice interpellent Amar Belghezli. Ancien éducateur il a travaillé avec des jeunes sur le thème de Van Gogh, dans cette maison même. Tout est lié. Photo © Marcel Leroy

Vincent Van Gogh, arrivé en 1878 à Wasmes, dans le Borinage, loua une chambre dans une petite maison de la rue Wilson appartenant au boulanger Jean-Baptiste Denis. Bien plus tard, dans la mouvance de Mons 2015, capitale européenne de la culture, la demeure a pu être sauvée de l'oubli. Elle se trouve à un coin de rue d'où l'on voit se dessiner dans le lointain le charbonnage de Marcasse. Le futur peintre, alors pasteur très apprenti, descendit dans cette fosse en mars 1879. Puis il partit et revint à Cuesmes. Là où une autre maison a été sauvée. Là où il se mit à dessiner les gens. C'est que la trace de Van Gogh reste empreinte de mystère. Fasciné par l'énigme, Yves Vasseur a publié "Vincent Van Gogh, Questions d'identités" où il reprend des éléments de l'enquête qu'il n'abandonnera jamais. Il en a parlé dans la maisonnette de Wasmes, un soir de ce mois de septembre 2022. Son exposé se déroula au milieu d'une exposition revenant de loin. Celle des photos en noir et blanc réalisées en 1943 par Béatrice du Vinage, envoyée spéciale de la revue Atlantis, publiée à Zurich. 

Retour en arrière: découvrant l'exposition majeure consacrée à Vincent Van Gogh, à Mons, en 2015, quelqu'un signala qu'un magazine germano-suisse avait publié pendant la guerre 40-45 des images de la maison où Van Gogh séjourna lors de son premier passage dans le Borinage. Intrigué, des années plus tard, Yves Vasseur, qui bouclait alors son livre sur Vincent, se mit en piste et réussit à récupérer un exemplaire de la revue Atlantis. Les images étaient de grande qualité, témoignant de l'empathie éprouvée par l'auteure pour les personnes rencontrées. Mais les négatifs des photos de Béatrice du Vinage s'étaient égarés dans la nuit des années et des archives perdues. D'où l'idée de réaliser une exposition avec des reproductions soignées des images naguère publiées.

Xavier Canonne, le directeur du Musée de la Photo, inlassable chercheur, aussi intrigué que Vasseur, décida de tenter le coup.  Et c'est gagné! Appuyées par des légendes précises, les photos scannées avec soin par les spécialistes du musée carolorégien restituent le Borinage d'autrefois. On a le vertige en lisant la traduction des textes. La photographe s'est arrêtée dans la maison où son oeuvre qu'elle croyait éphémère est désormais remontée au jour, comme les mineurs remontaient du fond. Elle est passée chez Delsaut, à Cuesmes, dans l'autre maison de Vincent. Et en bien d'autres lieux que les gens reconnaissent en visitant l'exposition, qu'ils commentent en connaisseurs d'un. grand décor. On voit des hommes jouer aux cartes dans la rue, une famille dans une cuisine, des visages creusés, marqués. C'est très beau, un témoignage fort et rare. 

Par quel hasard Béatrice du Vinage aura-t-elle découvert le Borinage? Née en 1911 à Berlin, elle était de nationalité suédoise. Son père avait été  consul de France en Allemagne. Sa mère était médecin. Elle s'est éteinte en 1993 à Kalleguta, un village de l'île d'Oland, dans le comté de Kalmar, en Suède. Graphiste, peintre et journaliste elle avait cette capacité d'humanité qui va droit à l'âme. Nomade elle aura bourlingué un peu partout. Ses oeuvres ont été exposées çà et là mais personne ne sait comment le destin la conduisit en Belgique, à Wasmes. Reporter free lance, elle avait trente ans quand elle débarqua au pays des terrils. Le reportage qu'elle y effectua n'était pas un travail de propagande, même s'il devait être destiné à montrer que l'on extrayait du charbon malgré la guerre qui faisait rage. Elle a fait son métier...

Créée en 1929 à Berlin par le photographe suisse Martin Hürliman, décédé en 1984, la revue Atlantis a continué à paraître pendant la tourmente. Son siège avait été transféré à Zurich. Hürliman était un photographe voyageur. Est-ce lui qui a dépêché Béatrice à Wasmes? Devant ces images qui auraient sommeillé dans un magazine oublié, pour l'éternité, en observant la manière dont elle a saisi la vérité des êtres qu'elle croisa, on s'interroge. Comment la jeune femme aura-t-elle éprouvé le choc de ce pays étrange? L'aventurière venue se perdre dans un pays noir de suie en a retenu ses collines de déchets de charbon, ses joueurs de cartes, ses rues aux maisonnettes biscornues, et la vision de cet homme qui faisait cuire une pomme de terre sur le feu surgissant d'un crassier. Il faut faire le voyage vers les hauteurs de Wasmes, pour croiser les regards des images qui jamais n'auraient dû nous arriver.   

 

- Maison Van Gogh, 221 rue Wilson, à Wasmes. Exposition ouverte jusqu'au 23 décembre 2022. Une réalisation du Centre culturel de Colfontaine, du Musée de la Photographie de Charleroi et de Station Culture ASBL.  

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