semaine 48

Couleur des pommes, vent d'équinoxe et bel canto

Chemins de traverse par Marcel Leroy, le 21 novembre 2016

Une rose des vents en plastique, rescapée d'une plage, tourne au vent d'équinoxe, les pommes se détachent des arbres du verger. Photo © Marcel Leroy

Personne ne parle de la récolte des pommes. Et pourtant l'automne avance vers l'hiver, avec ses escadrilles de nuages qui roulent sur les rafales du vent d'équinoxe, comme dimanche, tiens. Quand le rideau du ciel se déchire, même pour quelques minutes, la lumière se fait presque blanche. Elle mousse sur les lignes des paysages. Elle moire les tons allant du rouge chaud au jaune délavé des reinettes qui se détachent des branches, dans les vergers. Le vent peigne les campagnes, les pluies nettoient les ruisseaux, les forêts bruissent d'un mugissement que l'on dirait sorti des pages d'un roman de Jim Harrisson, paix à son âme. Oui, un autre temps. Et des marcheurs cheminent en pointillé sur la ligne d'horizon.

En Avesnois, dans cette contrée de bocages et de vergers, blottie entre Hirson et Solre-le-Château, des routes étroites épousent les sinuosités des collines au pied desquelles on tombe sur des hameaux dont les cheminées des maisons fument une sorte de brume chaude. C'est là que l'on se surprend à prendre un peu de distance avec ce monde que l'on observe à travers les écrans des télés, avec des personnages comme Donald Trump, Marine Le Pen, Erdogan, avec des discours de rejet des autres et de repli sur soi. Parler, à Sars-Poteries, avec des gens de la terre qui vivent au rythme des pommiers et des poiriers, des chataignes et des visites de clients qui connaissent la petite route qui aboutit à la ferme, donne le sentiment qu'autre chose existe, que des actes valent bien des discours agités. 

Saison après saison, avec son épouse, il entretient son verger, protège ses arbres, les taille, les soigne, les aime, puis regarde grossir les fruits, avec leurs couleurs chatoyantes et  leurs formes parfois bizarres, et cette saveur que l'on penserait perdue. Même là, il est question des primaires des républicains, mais la conversation revient vite sur le temps. Celui qu'il fait, celui qu'il faut pour faire pousser des arbres et récolter leurs fruits, le soin qu'il convient d'apporter à un potager pour renouer, le moment venu, avec le goût des poireaux et des pommes de terre. Quelque part, dans la maison, la soupe mijote. Sur la table un pain dense, presque noir, attend midi. Il vient de chez un autre artisan qui lutte pour continuer à trouver la meilleure farine de seigle. Tope-là, on embarque des caisses de pommes et de poires. En route vers le pressoir, de l'autre côté de la frontière.

La camionnette cahote sur le chemin, traverse Bousignies-sur-Roc, après une courte halte au Canari où le beaujolais nouveau est arrivé, où un agriculteur se souvient d'avoir labouré avec quatre chevaux de trait brabançons. Non loin des éoliennes d'Estinnes, un autre agriculteur est au boulot. Il explique que la ferme se situe dans un couloir du vent. On se croirait sur le pont d'un  navire en haute mer, la charpente de la grange grince, fait le gros dos, résiste, elle en a vu d'autres, depuis le temps. Les pommes du jardin et du verger remplissent vite une énorme caisse. Dans dix jours, le jus de pommes sera prêt. Avec ses parfums d'été et d'automne, le goût du vent, une douceur tonique. Le bonheur de son partage.

Sortir de chez soi pour aller récolter des pommes et en faire du jus parce que l'on ne pourrait laisser pourrir des fruits fait du bien. Dans les gestes de ce rituel qui relie à la terre, on se sent apaisé. Un peu comme quand, à Charleroi, en face du BPS 22, l'autre jour, alors que l'on parlait dans la rue, heureux de dériver en déchiffrant les affiches et les signes du décor urbain, une vieille auto s'arrêta. La fenêtre était ouverte. Au volant une jeune femme, et, à côté d'elle, une fillette qui souriait. La radio crachotait, mal réglée, ou parce que les baffles avaient vécu. Un air de bel canto s'éleva, tranchant sur la rumeur de la cité. Et cet air d'Italie, l'éclat d'un instant, avait la même chaleur que la couleur des pommes à l'automne quand tu te laisses aller à la dérive et que tu perçois cet étrange sentiment de liberté qui te rend léger et te fait voir les autres avec confiance. Eh oui. Confiance. On en manque souvent, par ces temps égoïstes, par ces temps de repli nationaliste.

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