semaine 38

Est-ce la fin de la gratuité mensuelle dans les musées fédéraux?

ConsoLoisirs par Bernard Hennebert, le 06 septembre 2020

La KBR (nouveau nom de la Bibliothèque nationale) inaugure au Mont des Arts son Musée des manuscrits des Ducs de Bourgogne.
Hélas, c’est le premier musée d’une institution fédérale qui renie dès son ouverture la gratuité «pour tous» du premier mercredi du mois qui fêtera bientôt, si elle existe encore, son quart de siècle. (photo Bernard Hennebert)

Cette newsletter vous détaille le nouveau pavé dans la mare lancé par l’ASBL «La Ligue des Usagers culturels»: pendant les mois à venir, pas de gratuité mensuelle (le premier mercredi du mois) pour 9 musées fédéraux sur 14 (voir le point 4). Le début de la fin?

Il est utile de mentionner que Bernard Hennebert, l’auteur de cette lettre Consoloisirs, a été nommé, au cours de cet été 2020, Président de La Ligue des Usagers Culturels, suite au décès de son prédécesseur, Philippe Schoonbrood-Bartholomeus: http://la-luc.blogspot.com/2020/06/deces-de-notre-president.html

SOMMAIRE

1. Nous revoilà
2. Philippot agite l’emploi pour tenter d’empêcher la diminution de la pub RTBF
3. L’asphyxie des musées Meunier et Wiertz s’amplifie
4. Vers la fin de la gratuité mensuelle des Musées fédéraux?

1. Nous revoilà

Comme vous nous l’annoncions à la sortie du confinement dans notre newsletter N°4 qui vous est parvenue le 18 mai 2020, notre vie a changé, et pour longtemps.

Nous avons classé près de 40 ans de documentation. Environ 250 kilos d’articles, de plaintes, d’échanges avec des ministres, etc. Finalement, la moitié a été jeté pour conserver la substantifique moelle: une cinquantaine de classeurs pleins à raz bord, environ 20.000 documents classés dans près de 150 sections qui peuvent constituer autant de sous-chapitres du livre qui est maintenant en écriture.
Nous classons aussi de courts documents sonores, à valeur historique sans doute. Il faut absolument les sauver pour les générations actuelles, et futures! Nous en avons déjà publié six (environ de 3 à 8 minutes par document). Dick Annegarn et Jacques Martin, François Béranger et le Ministre de la Défense nationale Paul Vanden Boeynants, Lou Deprijck, William Sheller, Michel Lancelot, François Ruffin. Les voici: http://www.consoloisirs.be/audio/

La conception de ce livre nous prend beaucoup de temps: les 70.000 signes du début de sa première partie sont déjà en relecture. Il y a encore pour plusieurs mois d’écriture, aussi la lettre Consoloisirs va paraître moins régulièrement, mais nous ne vous oublions pas.

Nous prendrons le temps de nous adresser à vous chaque fois que nous aurons des documents exclusifs et importants à partager. Comme aujourd’hui.

2. Philippot agite l’emploi pour tenter d’empêcher la diminution de la pub RTBF

Ce 3 septembre 2020, l’agence BELGA et plusieurs quotidiens reprennent sans une once de distanciation critique l'éternel discours de l’administrateur général de la RTBF Jean-Paul Philippot considérant, aujourd’hui, que le début de la diminution de la présence publicitaire, quasi millimétrique comparée à ce qui est prévu dans l’accord gouvernemental PS-MR-Écolo, est déjà de trop et, bien sûr, menace l’emploi, l’éternel épouvantail pour faire reculer le pouvoir politique. Pour lui, la pub ne fait que rapporter, comme si elle ne coûtait rien. Un discours vieux, et faux, de près de vingt ans.
Faites donc l’exercice. Lisez donc la prose menaçante de la direction de la RTBF: https://www.sudinfo.be/id245179/article/2020-09-03/la-rtbf-craint-le-pire-la-restriction-de-la-publicite-menera-des-pertes-demploi

Et comparez donc avec notre nouvelle carte blanche parue dans «La Libre» le 9 juillet 2020: https://www.lalibre.be/debats/opinions/sauvons-la-rtbf-et-rtl-5f05e8797b50a66f8e1316ab

3. L’asphyxie des musées Meunier et Wiertz s’amplifie

Pour faire simple, les musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique (MRBAB) se composent de cinq musées.
Trois pratiquent des entrées payantes: les Musées Oldmasters, Fin de Siècle et Magritte. Deux ont leur accès gratuit tous les jours où ils sont accessibles: établis sur Ixelles, les Musées Constantin Meunier et Antoine Wiertz.

Après le confinement, les MRBAB ont rouvert les musées payants et ont fait silence sur l’avenir de deux institutions qui ne leur rapportent rien en terme d’entrées du public.

Aujourd’hui donc, alors qu’on ne sait pas pour combien de temps encore le Musée Antoine Wiertz va garder volets clos, le Parlement européen vient de contribuer à la préservation de ce patrimoine bruxellois en restaurant le jardin qui borde le musée et le rend accessible au public.
De plus, jusqu’à la fin octobre 2020, tous les jours de la semaine, de 13H à 13H30, un concert gratuit y est organisé dans le kiosque à musique. Un grand auvent permet à une centaine de personnes d’y assister en évitant la pluie ou les coups de soleil (programme et la localisation).

Et donc l’asphyxie des deux musées - les Musées Wiertz et Meunier - se poursuit. Plus de 3.000 personnes se sont déjà opposés à cette étrange gestion de ces merveilleux ateliers d’artistes… qui remporteraient un énorme succès s’ils étaient établis à Paris ou à Berlin!
Continuons donc de diffuser et de signer la pétition: https://www.change.org/p/michel-draguet-stop-à-l-asphyxie-de-musées-constantin-meunier-et-antoine-wiertz

4. Vers la fin de la gratuité mensuelle de nos Musées fédéraux?

La KBR (nouvelle appellation de la Bibliothèque royale de Belgique) inaugure son musée au Mont des Arts le 18 septembre 2020: une «Librairie» qui vulgarise les manuscrits des Ducs de Bourgogne. Hélas, ce sera également le premier musée appartenant à une institution fédérale qui renie dès son ouverture une «pratique» en faveur des publics qui existe depuis vingt-trois ans: la gratuité «pour tous» du premier mercredi du mois.

Gratuit tous les jours comme à Londres ou Washington

Jadis, Bruxelles ressemblait à Washington ou Londres en cultivant la gratuité quotidienne de ses grands musées. Ce qui permettait notamment à nombre de ses habitants d’y revenir régulièrement, de se familiariser avec telle ou telle œuvre, de ne pas se sentir obligé de tout voir en une seule visite interminable «parce qu’on avait payé». C’était le triomphe de la découverte «contemplative» plutôt que celui d’une «course contre la montre-consommation».
Demeurent payantes bien sûr les expositions temporaires qui proposent au regard des visiteurs surtout des œuvres prêtées par d’autres institutions muséales. Le fond permanent applique, quant à lui, la gratuité quotidienne parce que beaucoup considèrent que les habitants ne doivent pas «payer deux fois» le patrimoine présenté, celui-ci ayant déjà été acquis avec les financements de l’État.

Le 28 janvier 1997, le Ministre de la Politique Scientifique Yvan Ylieff (PS) met fin à la gratuité quotidienne et fixe l’entrée plein tarif à 150 FB pour, officiellement, permettre aux institutions muséales fédérales d’élargir leurs sources de financement... afin notamment de recruter des caissiers. Dans la foulée, les dotations annuelles sont réduites de plusieurs millions de francs belges. L’effet de la décision, en terme de fréquentation, sera dévastateur: en quelques années, deux tiers environ du public belge manqueront à l’appel, la perte des visiteurs étrangers étant moins conséquente. Pour les Musées d’Art Ancien et Moderne (ce dernier exposant déjà la majorité des œuvres du Magritte qui intégreront par la suite, en 2009, le nouveau Musée Magritte), on passe de 953.316 visiteurs en 1996 à 306.321 pour l’année 2001. Pour tenter de compenser quelque peu cet effet néfaste, les musées fédéraux sont invités par leur autorité de tutelle à mettre en place une gratuité mensuelle destinée à l’ensemble du public dès le mercredi 3 septembre 1997. Il s’agit non pas d’une journée entière, comme cela se passe habituellement dans les autres musées du monde entier, mais d’un «service minimum»: une demi journée, chaque premier mercredi du mois à partir de 13H00, les matinées dès 10H00 restant payantes, probablement avec l’intention d’éviter trop d’entrées gratuites pour le scolaire.
À l’époque, Helena Bussers dont aujourd’hui Michel Draguet assure la succession à la direction des MRBAB (Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique) s’insurgea publiquement contre ce choix, dans un entretien publié par l’hebdomadaire de «La Ligue des Familles» (Le Ligueur): «Pourquoi le mercredi? Nous avons reçu des consignes de l’administration. La tradition veut que les enfants étaient en congé le mercredi après-midi. On a peut-être oublié que les adultes qui travaillent en journée visitent aussi les musées! Bien entendu, les retraités peuvent venir mais ils ont déjà droit à des réductions. Ce n’est pas un cadeau, le choix de ce jour. De plus, peu de gens sont au courant de cette gratuité».

La promotion d’une gratuité est capitale puisque souvent l’une des raisons invoquées pour son instauration est la recherche, puis la fidélisation de nouveaux publics. Et si ceux-ci ne sont pas au courant de la mesure…

La gratuité concurrente, celle du «premier dimanche du mois» qui est pratiquée par 150 musées belges, l’a parfaitement assimilée: un site internet et une newsletter mensuelle touchant des dizaines de milliers de visiteurs potentiels, une brochure d’une cinquantaine de pages insérée une fois par an dans un de nos quotidiens et largement diffusée dans les bibliothèques ou dans les salles d’attente de nos médecins, des fêtes mensuelles de gratuité pour éveiller mois après mois l’intérêt.

Rien de semblable au Fédéral où on en vient même jusqu’à oublier un geste qui coûte zéro euros, l’indiquer dans les dépliants de présentation. Par exemple, celui du Musée Magritte qui fut diffusé à plus de 500.000 d’exemplaires.

Pour illustrer l’utilité d’informer sur les gratuités mensuelles, sont significatifs les chiffres de fréquentation en 2017 du Musée BELvue, situé à côté du Palais Royal à Bruxelles (donc un lieu de passage intéressant). Pendant cette période où il pratique la gratuité du premier dimanche du mois, 106 visiteurs en moyenne le fréquentent chaque dimanche payant; 419, chaque premier dimanche du mois gratuit, SANS panneau d’annonce; et 636, chaque premier dimanche du mois gratuit AVEC un seul petit panneau d’annonce à l’entrée sur la voie publique.

Pour annoncer le tout premier mercredi gratuit, le 28 août 1997, nos journaux quotidiens expliquent de concert que cette mesure est prise «dans le souci de favoriser la visite au musée pour le plus grand nombre». Il n’est donc pas du tout question de s’adresser en particulier aux enfants escortés de leurs grands-parents comme certains voudront le faire croire par la suite. Et cet argument est de nos jours d’autant moins crédible que désormais de nombreux musées belges développent la gratuité quotidienne pour les jeunes: pour les moins de 16 ans dans les musées fédéraux, les moins de 26 ans dans les musées de la ville de Liège, etc.

Et «le plus grand nombre» a un goût amère quand on découvre que le jour et l’horaire choisis empêchent de façon discriminatoire plus de la moitié de la population (travailleurs et étudiants) d’utiliser cet avantage.

On veut des tirelires

Élargir à toute la Belgique la gratuité du 1er dimanche grâce aux musées fédéraux donnerait un impact sans précédent à cette option qui se porte déjà à ravir. Le MR a travaillé assez récemment, avant le confinement, à cette hypothèse, notamment grâce à une investigation menée par l’ancien sénateur et ancien ministre de la culture Richard Miller.

Bien entendu, pour que pareille hypothèse n’égratigne pas l’économie fragile de nos institutions muséales, il convient de développer le projet de la tirelire. Celle-ci est proposée à la sortie des activités gratuites, comme le font notamment la quinzaine de musées gratuits (tous les jours) de la ville de Paris dont le célèbre Musée d’Art Moderne. À Gand, une enquête en ce sens réalisée au SMAK (Musée d’Art Contemporain) a montré que les montants récoltés par ces dons de visiteurs dépassaient la somme des tickets tarifés à leur prix moyen. Les résultats de cette recherche indiquent également que le public donne 1 euro de plus si la tirelire est placée plutôt à la sortie qu’à l’entrée (bien sûr, dans le cas où le musée est accueillant), que les visiteurs les plus généreux sont les touristes et aussi ceux qui découvrent le musée le week-end plutôt qu’en semaine.

La Ligue des Usagers Culturels interpelle le Ministre Clarinval

Début juillet 2020, le vice-premier ministre MR, David Clarinval, également ministre chargé de la Politique Scientifique (dont les institutions muséales), a permis le déblocage de moyens financiers issus des réserves financières de 2019 pour venir en aide aux établissements scientifiques fédéraux.
Hélas, au même moment, sous ses yeux se détricote un des rares droits acquis par les visiteurs des musées fédéraux: la demie journée de gratuité mensuelle «pour tous» instaurée à la demande des autorités de tutelle, appliquée et jamais remise en question depuis 23 ans.

Depuis le déconfinement, nombre de nos musées ont perdu près des deux tiers de leurs visiteurs. L’absence massive de touristes étrangers les poussent à tenter de (re)conquérir les visiteurs de chez nous. Dès lors, rabougrir cette gratuité mensuelle n’est vraiment pas l’idéal pour valoriser leur image.

La Ligue des Usagers Culturels interpelle donc le Ministre Clarinval pour lui demander de rétablir entièrement cette «pratique» de gratuité mensuelle pour tous: dans un premier temps, rendre immédiatement sa pleine application à celle du premier mercredi du mois, et ensuite, le plus rapidement possible, lancer une réflexion avec une concertation entre institutions et usagers afin de développer des collaborations étroites avec les initiateurs de la gratuité du premier dimanche du mois.

Près des deux tiers des musées fédéraux ne pratiquent pas la gratuité mensuelle

Pour les mois à venir, 9 institutions fédérales sur 14 ne pratiqueront pas ou plus la gratuité du premier mercredi du mois (à titre temporaire ou définitif)

  • 1. L’Africa Museum a entamé le détricotage de la gratuité fédérale du premier mercredi du mois en la supprimant sans aucune explication lors de sa réouverture après travaux. De plus, comme cet arrêt n’est pas signalé dans la tarification, de nombreux visiteurs se sont sentis piégés, s’étant déplacés à Tervueren ces jours-là, n’ayant pas conscience de cette évolution tarifaire.
  • 2. Le Musée de la Porte de Hal présente pendant une année complète une expo temporaire «Back to Bruegel» dans son fond permanent, ce qui interrompt pendant de nombreux mois l’exercice de sa gratuité mensuelle.
  • 3 et 4. Après le confinement, les MRBAB n’ont pas communiqué la date de réouverture de deux parmi leurs cinq institutions, plus précisément leurs deux seuls musées qui sont gratuits tous les jours. Donc à Ixelles, le Musée Wiertz (dont le jardin vient d’être rendu accessible au public par le Parlement européen) et le Musée Meunier restent fermés, ce qui ne leur permet plus d’appliquer leur gratuité du premier mercredi du mois.
  • 5. Les Musées d’Extrême-Orient (Tour japonaise et Pavillon chinois) ne pratiquent plus la gratuité du mercredi du mois, car fermés pour restauration (depuis 2013).
  • 6 et 7. Le Musée des Sciences Naturelles et le Muséee d'Art et d'Histoire, depuis leur réouverture d’après confinement, de passent de la gratuité du premier mercredi du mois.
  • 8. Le Musée des Instruments de Musique est fermé pour travaux de rénovation.
  • 9. Le nouveau musée de la KBR (nouvelle appellation de la Bibliothèque royale de Belgique) a décidé de ne pas pratiquer la gratuité mensuelle fédérale.

La gratuité fédérale n’est donc plus actuellement pratiquée que par cinq institutions fédérales: trois musées des MRBAB (les Musées Oldmasters, Fin de Siècle et Magritte), le Musée BELvue et le Musée de l’Armée.

Découvrez donc le blog de La Ligue des Usagers Culturels. Concernant ce reportage, vous y trouvez 4 photos qui rendent plus explicite ce texte.

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