semaine 39
Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle

En l'air

Le 06 octobre 2016

Bon, dans un premier temps, il s’est pendu au plafond du salon et c’était bien. Il en parlait depuis longtemps de son suicide mais il l’avait toujours reporté. Pas le temps, jamais le bon moment. Il commençait à désespérer. Ce n’est qu’après, quand ses pieds ont cessé de dessiner des ronds dans l’air qu’il s’est senti ridicule. Depuis, son corps pend dans le salon, à la verticale, bien droit, parallèle au lustre dans la salle à manger, bien droit lui aussi sauf que le lustre apporte de la lumière alors que lui, non. A peine pendu, il a cherché à retrouver les raisons de son geste dès fois qu’on lui poserait la question. Son cerveau fonctionne probablement moins bien depuis qu’il n’est plus irrigué car il n’a pas retrouvé les raisons de son suicide. Un peu comme quand ils s’engueulent, sa femme et lui. Il lui lance des insultes à la tête, mais il ne sait plus ce qui a déclenché sa colère. Pareil pour sa pendaison. Sa seule certitude, c’est qu’il fallait en finir, là, tout de suite. Le suicide est la grande affaire de sa vie, sa bouée de sauvetage et la promesse d’une sortie de secours le jour où plus rien ne sera possible. Ce matin-là, prendre la porte paraissait être la seule solution. Il a cherché et mis très vite la main sur une corde dans le garage. La confection du nœud coulant lui a pris un temps fou. Le nœud ne coulissait pas. Il avait beau amorcer la boucle, la corde restait dénouée. C’est tout lui, çà. De belles idées mais aucun pragmatisme. On aurait dit qu’elle ne voulait pas qu’il meure, cette corde. Heureusement, il s’est souvenu qu’un de ses fils gardait dans sa chambre un manuel de scoutisme sur les différentes espèces de nœuds. Ses fils sont scouts, une activité très saine pour leur âge, pense le père. Pour fabriquer le nœud, il lui a suffi d’imiter le dessin étape par étape. A la fin de l’opération, il a remis le bouquin à sa place parce qu’il craignait que son fils se sente responsable. Ensuite, il a attaché l’extrémité de la corde à un crochet vissé au plafond du salon et qui, dans les vieilles maisons, était anciennement réservé aux lampes à gaz. L’idée du crochet, il l’avait depuis l’achat de la maison. Il s’est toujours dit : « ce crochet sera utile le jour où je me pendrai ». La corde en place, il a évité les lettres d’adieu. Il avait bien trop peur d’être un peu moins sûr de vouloir mourir en expliquant à chacun des membres de la famille pourquoi il avait mis fin à mes jours. Il est monté sur le tabouret et n’a pas hésité trop longtemps de peur de changer d’avis. Pour tout dire, il craignait aussi que leur voisin ne remarque son manège. Ce voisin a l’habitude de débarquer chez eux sans prévenir. Il n’avait pas trop envie d’être dans l’obligation de lui expliquer ce qu’il trafiquait au plafond. Il a horreur des situations embarrassantes. Il a positionné le bout de ses pieds à l’extrémité du tabouret un peu comme quand il était gosse et qu’il apprenait à plonger à la piscine. Il a avalé une grosse goulée d’air, réflexe plutôt absurde avant de mourir, et puis, il a sauté. Très vite quelque chose en lui a désiré ardemment remonter à la surface de la vie, mais il était trop tard. L’oxygène et le sang n’ont plus trouvé le passage entre son cerveau et son corps. Il ressenti un désagréable mal de crâne et une terrible douleur au niveau des cervicales. Son corps a bien tenté quelques contorsions ridicules, sa bouche a émis des borborygmes impuissants, ses pieds ont commencé une danse ridicule et puis, très vite, plus rien. C’était fini. Son cadavre a dessiné longtemps des cercles dans le vide, des grands d’abord et puis, imperceptiblement, de plus en petits. Il ne pensait plus à rien et c’était doux. Au bout d’une corde, il n’y a pas grand-chose à faire. Il s’est demandé si c’était ça, la mort. Comme la vie : Attendre, les pieds dans le vide. Au bout de quelques heures, il a entendu une clef tourner dans la serrure. C’était sa femme qui rentrait après avoir fait les courses au supermarché et cherché les gosses à l’école. Elle a enlevé son manteau et a commencé à débarrasser la table du petit-déjeuner en pestant à voix haute parce que son mari ne l’avait pas fait. C’est vrai qu’il aurait pu y penser. Une erreur regrettable. Il aurait tellement voulu avoir débarrassé cette table histoire de partir sur une bonne impression mais bon. Il a d’abord pensé que sa femme ne l’avait pas vu mais quand elle est passée devant lui avec une manne remplie de linge, il a compris qu’elle avait décidé de ne pas rentrer dans son jeu. - Pas trop dure, ta journée ? elle a demandé. Du plafond du salon, il n’a pu répondre à cette attaque injustifiée vu que la corde lui serrait la gorge et l’empêchait de parler correctement. Elle n’a plus rien ajouté et s’est attaquée au repas du soir. Du salon, il entendait le bruit des casseroles et des couverts. Ce tintamarre lui était destiné. Elle était à bout de nerfs. Les enfants se sont installés dans le salon. C’était l’heure des dessins animés. Son cadet a eu un regard pour corps de son père qui pendait. - Maman, Papa s’est encore pendu ! - Je sais, mon chéri, que veux-tu ? Monsieur est fragile. Il a vu de la pitié dans le regard de son fils et ça lui a fait mal. De la cuisine, sa femme a encore ajouté quelque chose du genre : « Monsieur n’a probablement que ça à faire ! Se pendre ! ». Son aîné est monté dans sa chambre faire ses devoirs sans que sa mère le lui demande et il a pensé non sans fierté que, finalement, son éducation portait ses fruits. Le cadet a allumé la télé pour visionner les dessins animés. Quand il était en vie, le père aimait beaucoup regarder les dessins animés avec ses enfants mais malheureusement, ce jour-là, son corps tournait le dos à la télé et il a tout raté. Le fils s’est emparé de la télécommande. Zut ! Les jambes de son père masquaient complètement l’écran. Celui-ci n’a même pas eu le temps de s’excuser car, en trois mouvements très précis, le gamin a modifié l’emplacement du meuble télé heureusement équipé de roulettes et s’est rassis dans le canapé. - A table ! a crié la mère au bout d’un long moment. Le cadet s’est levé comme une bombe et l’aîné est sorti de sa chambre. - Lavez-vous d’abord les mains, a ordonné leur mère. Ils ont commencé à manger. Du plafond, il entendait des bribes de conversation et des cliquetis de couverts. - Allez ! Descends de là et viens manger avec nous, a dit sa femme sur un ton qui se voulait apaisant. Il n’a pas bougé du plafond. Ce soir-là, il manquait d’appétit. Tout le monde est monté dormir juste après le repas car le lendemain, il fallait se lever tôt. Il est resté à sa place dans le noir. Son inutilité était criante. Peut-être qu’en ajoutant quelques ampoules, se dit-il. Ici, là et là. Un lustre dans le salon, sa femme en rêvait depuis si longtemps.

entreleslignes.be ®2022 designed by TWINN Abonnez-vous !