semaine 04
Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle

Le disparu

Le 28 décembre 2018

Enfant, il avait été obéissant. A l’école, les enseignants ne prononçaient son nom qu’une fois par an lors de la proclamation des résultats et de la distribution de son bulletin qui était toujours bon. Jamais d’engueulade ni de remarque désobligeante et pas de punition. Un élève modèle, premier de sa classe.Au fil du temps, à force de ne jamais l’appeler,les enseignants oublièrent son nom.Avec les autres élèves, il était toujours d’accord pour tout. Jouer aux jeux des autres ? D’accord. Perdre au jeu même en cas de triche, d’accord.A la maison aussi, il était obéissant. Vers 15 ans, quand il dit non pour la première fois à sa mère, elle l’observa étrangement comme si elle venait enfin de découvrir qu’elle avait un fils. Il ne se disputait jamais avec ses camarades de classe. Toujours d’accord avec tout le monde même quand l’injustice était criante. Jamais de bagarre ni de de bouderie. Les élèves oublièrent qu’il existait, les professeurs aussi. Résultat, il devint transparent à l’école et sur la photo de classe en fin d’année, ses parents le cherchèrent en vain. Il était devenu invisible.

Adulte, il resta dans la norme en se mariant à l’âge où tout le monde se marie et fit 2, 324 enfants, l’exact chiffre statistique par individu en âge de procréer cette année-là.

Au supermarché, sans s’en rendre compte, il achetait les produits les plus souvent consommés dans le pays. Jamais d’alcool, jamais d’excès, il fut un employé modèle, toujours au poste. Son patron le licencia sans état s’âme puisqu’il ne le connaissait pas et qu’il n’était qu’une ligne sur la liste des salariés. Avec sa femme aussi, il se comporta comme il faut. Toujours d’accord sur tout, jamais extravagant. Il fut un mari modèle. Ils partirent en vacances où tout le monde partait et descendirent dans des hôtels All In où ils retrouvèrent des gens comme eux. Les premiers signes du mal apparurent sur les photos de vacances sur lesquelles il n’apparaissait jamais. Fatiguée de vivre avec un type aussi mou, sa femme le quitta. Ce fut le début d’une crise terrible pour notre homme. Toute sa vie, il avait traversé dans les clous et agit comme on le lui avait demandé et quelle était sa récompense ? Le chômage et la solitude. C’en était trop ! Devant tant d’injustice, pour la première fois de sa vie, il éprouva de la colère. Une colère si terrible, si profonde et tellement nouvelle qu’il eut peur de lui- même. Cette colère qui bouillonnait en lui comme de la lave souterraine, il fallait qu’elle sorte. Frapper les murs, casser des assiettes, hurler chez lui ne lui suffisaient plus. Il fallait autre chose. On lui parla d’un groupe de résistance, une organisation de gens qui, comme lui étaient révolté par l’injustice. C’est à cette époque là que, pour la première fois de sa vie, il apparut sur une photographie en une des journaux qui fit le tour du monde. De Libération au New-York Times. Du Figaro à l’AsahiShinbun

Sur le cliché, on le voyait debout sur une barricade, en gilet jaune fluorescent,plus visible que jamais.Le visage concentré, il était sur le point de lancer un pavé vers les forces de l’ordre. Personne ne l’identifia et lui-même ne se reconnut pas.

Image: 
© Serge Goldwicht

Commentaires

Portrait de Jacqueline
Chouette une nouvelle par semaine ! Et toujours d'actualité. Et pour clôturer l'année un dessin couleur de Goldwicht. Si j'étais valide je mettrais un gilet jaune. Merci et bonne année 2019 à tous les deux.

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