semaine 47
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Quand le violoncelle remplace la mitraillette

Le 07 novembre 2019

Vendredi 1er novembre

 Sous la direction du jeune Premier ministre socialiste Pedro Sanchez, l’Espagne revit une véritable « Movida ». Le Chili, qui devait accueillir la COP 25, vient d’y renoncer, contraint de faire face à d’importants troubles sociaux. Sans hésiter, Madrid s’est porté volontaire afin de maintenir le rythme de ces rassemblements essentiels pour l’avenir de la planète. Non seulement l’Espagne reprend le projet au vol, mais en plus, elle s’engage à maintenir les dates prévues, du 2 au 13 décembre. Et tout cela en pleine campagne électorale brève puisque des élections législatives auront lieu le 10 novembre. Arriba !

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 Franz-Olivier Giesbert se baladait avant-hier sur le site du journal Le Monde. Stupéfait, il découvre l’annonce de la mort de son copain Bernard Tapie. Sans plus attendre, il saute sur son téléphone, forme le numéro du domicile, et tombe sur Bernard Tapie qui décroche… C’était une fausse information. Le journaliste à sanctionner est Gérard Davet Tiens ! Celui qui, avec son complice Fabrice Lhomme, avait écrit le livre qui plomba François Hollande … Celui qui, la même année, fut condamné pour diffamation en ayant, à tort, prétendu que John Malkovitch possédait un compte caché en Suisse. Gérard Davet enseigne le journalisme d’investigation dans plusieurs hautes écoles.  

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 Propos de Toussaint. Puisque la femme de charge est devenue technicienne de surface, puisque l’aveugle est désormais un non-voyant, le sourd un malentendant et l’invalide une personne à mobilité réduite – on en passe … -, il n’y a pas de raison pour que les croque-morts continuent de supporter cette appellation ignominieuse. On les nommera désormais « agents funéraires ». Bientôt, grâce aux réseaux sociaux, les délateurs seront des « rapporteurs civiques ».

Samedi 2 novembre

 Après 10 ans de présidence de la Chambre des Communes, le speaker John Bercow démissionne. C’est un véritable événement dans la vie parlementaire britannique, un effet collatéral lié aux soubresauts multiples et bizarreries parfois cocasses entraînées ou provoquées par le Brexit, que la presse d’Outre-Manche et du continent commente abondamment. Puisque les débats du Brexit ont souvent porté Bercow à l’image, on retiendra aussi - ce qui n’est pas négligeable – que l’homme portait toujours des superbes cravates criardes, de couleurs éclatantes. Le conservateur Bercow était-il un adepte d’Oscar Wilde ? (« Une cravate bien nouée est le premier pas sérieux dans la vie ») ou s’était-il imprégné de « Psychologie du vêtir » d’Umberto Eco ? (« Le fait que je me présente le matin au bureau avec une cravate ordinaire à rayures est parlant, parlant également le fait que je la remplace à l’improviste par une cravate psychédélique, et parlant le fait que j’aille à la réunion du conseil d’administration sans cravate. »)

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 On sait des artistes qui ont consciemment collaboré avec l’occupant nazi. Il en est d’autres, comme Beauvoir et Sartre, qui ont continué leur tâche de création. Le comportement est plus flagrant dans le domaine du cinéma qui exige une implication économique. Sans pouvoir les appeler collabos, Denis Rossano les nomme des « suivistes récalcitrants », expression qu’il emploie en commentant la biographie romancée qu’il vient de consacrer à Douglas Sirk (« Un père sans enfant », Allary éd.), l’une des grandes figures d’Hollywood, dont le fils devint une star du cinéma nazi. Parmi les Français, on cite souvent Henri-Georges Clouzot (Il tourna « L’Assassin habite au 21 » en 1942 et « Le Corbeau » en 1943, soutenu par Goebbels). Marcel Carné tourna « Les visiteurs du soir » en 1942. Dès 1939, il s’était fait traiter de « fasciste » par Jean Renoir pour « Le Quai des brumes » tandis que Lucien Rebatet lui attribuait une influence de la culture juive dans un journal collaborationniste. Pendant les années Mitterrand, Carné, qui mourut en 1996, faisait remarquer que son nom était l’anagramme de « Écran ». Il précisait aussi, amer, que Jack Lang l’avait ignoré de tous les honneurs dont il gratifia le monde culturel. Fallait-il y voir une réminiscence de son comportement sous l’Occupation ?

Dimanche 3 novembre

Cette année, une trentaine de militants écologistes soucieux de préserver la forêt amazonienne, dont de nombreux indigènes, ont été tués par des trafiquants du bois. D’après Greenpeace, ces assassinats se commettent avec l’assentiment du pouvoir, le président Jair Bolsonaro décelant au sein de la forêt une source d’enrichissement pour le pays, sans se préoccuper de l’éventuelle catastrophe écologique sous-jacente.

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 Les mots des langages. Dans les conversations ordinaires, l’usage abusif de « voilà » est toujours détecté. Dans les brefs reportages sur le fait, les « eh bien » commencent à être prononcés à tort et à travers.

 « C’est avoir tort que d’avoir raison trop tôt » précisa Marguerite Yourcenar dans les « Mémoires d’Hadrien » (1951). En 1982, Edgar Faure publia ses mémoires sous le titre : « Avoir toujours raison… c’est un grand tort » (éd. Plon). Á la première occasion, on questionna François Mitterrand afin d’obtenir son avis à propos d’un adversaire politique souvent fréquenté, surtout sous la IVe République. Il répondit qu’il n’avait pas lu le livre et qu’il n’aimait pas beaucoup son titre. « Je n’ai pas toujours raison » ajouta-t-il. Comme il était amène quand il était modeste, ce charmant ensorceleur…

Lundi 4 novembre

 La semaine s’ouvre à nouveau sur des activités commémoratives. Le trentième anniversaire de la chute du Mur de Berlin se profile et nourrit les programmes dans l’audiovisuel quotidien. Par-delà les multiples analyses du passé qui doivent nourrir les réflexions sur le présent, il y a les images de l’événement, la foule qui prend possession de cette frontière de béton infâme, un moment de liberté absolue à méditer. Mais par-delà toutes les émotions que l’on percevra en revivant les scènes de liesse, il y a celle que suscitent les images de Mstislav Rostropovitch venu à Check point Charlie égrener des notes harmonieuses. Le violoncelle a remplacé la mitraillette. C’est de cela qu’il importe de traiter aujourd’hui, de Hong Kong à Rio de Janeiro, en passant par le Moyen-Orient et peut-être même par l’Europe.

Mardi 5 novembre

 Pendant qu’à Washington le gouvernement étatsunien entérine la décision présidentielle de sortir de l’accord de Paris et donc de renier la signature du prédécesseur, Barack Obama (nommons les choses comme il se doit), à Pékin, le président Xi Jinping réaffirme devant Macron son « ferme soutien à l’accord de Paris, processus irréversible et boussole. » Chez le cow-boy, un bredouillis stupide et conséquent ; chez le mandarin, une parole forte, simple et claire. Des accords commerciaux devraient être prochainement conclus entre la Chine et les États-Unis. Ce sera l’occasion de vérifier la dissemblance (parler de nuance entre la bigarrure de l’un et la coriacité de l’autre serait trop faible).

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 Les soixante-huitards se souviennent qu’ayant rompu avec les socialistes en 1970, en désaccord avec François Mitterrand sur son rapprochement avec les communistes, Jean-François Revel devint un pourfendeur du marxisme et se lança dans l’éloge des États-Unis, en négociant le tournant de sa vie à 90 degrés. Commercialement, bien lui en prit puisque le livre qui naquit de cette reconversion devint un succès de librairie traduit en 26 langues. C’était « Ni Marx ni Jésus » (éd. Robert Laffont). Le 30 octobre dernier, Luc Ferry publia dans Le Figaro une tribune intitulée « Ni Marx, ni Jésus, Greta ! » par laquelle il postule que l’écologisme est devenu la religion du XXIe siècle, « le communisme et le christianisme étant dépassés ». Cette prise de position devient une référence, tant elle est commentée, après avoir été soulignée dans les revues de presse. Il faut donc s’attendre à ce que Luc Ferry la développe en un livre. Aura-t-il autant de succès que Revel ? En tout cas, sa prédiction paraît plus sérieuse. Car outre les doutes sur ses rêveries étatsuniennes, Revel accumula quelques bonnes perles. Ainsi, il prétendit que Mitterrand allait être « phagocyté » par les communistes. C’est le contraire qui se produisit. Il ricana sur le fait que de Gaulle s’obstinait à parler des « Russes » alors que les Soviétiques étaient occupés à changer l’Histoire. Un an après, le Mur de Berlin s’effondrait…

Mercredi 6 novembre

 Tout artiste est un malaise en chair et en os. Celui qui, spécialiste du seul en scène, a fait de l’humour et de la dérision la base de ses monologues développe une indispensable rigueur dans l’actualité qui lui offre un terrain de moqueries. Qu’il soit de gauche comme Guy Bedos ou de droite comme Thierry le Luron, la même qualité s’impose : l’exigence. Exigence vis-à-vis de soi-même, mais aussi exigence vis-à-vis de ceux qui défendent ses options. Le cher Guy Bedos ne laissait rien passer dans les comportements des gens de gauche. Au besoin, il les étrillait devant le public ravi de son indépendance d’esprit. Le politique, l’homme d’action est plus lié à la poésie qu’au monde des chiffres. Aujourd’hui, il est nécessaire qu’un comique le lui rappelle. Chez les Bedos, discuter de politique, c’était débattre de littérature, et vice versa. Les enfants, Victoria et Nicolas qui, comme tous les enfants, sont des éponges, ont dû s’imprégner d’un cadre familial particulièrement riche dont les fruits mûrissent ces temps-ci avec des superlatifs. Fanny Ardant, à propos de Nicolas : « C’est quelqu’un qui écrit. Dès qu’on écrit, on fait naître un monde. Avec des leitmotivs profonds, en soi, que les autres voient ou ne voient pas. Des références, des obsessions. Il est très littéraire, Nicolas, il a beaucoup lu. Il est intelligent, très cultivé. C’est quelqu’un qui aime le cinéma, qui a réfléchi. » Après le désopilant « Monsieur et Madame Adelman », sorti voici deux ans et demi, « La Belle époque », le deuxième film de Nicolas Bedos, est à l’affiche. Jusqu’à présent, il a enregistré des critiques positives, voire dithyrambiques. Depuis Éric Neuhoff dans Le Figaro (oui, Le Figaro !...) jusqu’à Fabienne Bradfer dans Le Soir, ce ne sont que gerbes de compliments. On notera néanmoins une petite réserve chez Véronique Cauhapé, dans Le Monde, qui termine son article en soulignant « certaines pesanteurs du scénario », comme s’il fallait absolument trouver un point négatif. Et l’on mettra en garde Luc Chessel qui, dans Libération, démolit cette « satire lourdingue ». Il évoque Nicolas Bedos comme Les Cahiers du Cinéma parlèrent de Claude Lelouch à la sortie de son premier film.  Á partir de demain viendront les magazines hebdomadaires. Tel qu’on le connaît, on peut déjà deviner que Jérôme Garcin, dans L’Obs, sera lui aussi élogieux. 

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 Patrick Balkany, maire de Levallois-Perret, a été condamné le 13 septembre à 4 ans de prison ferme pour fraude fiscale et le 18 octobre pour blanchiment aggravé. Il aimerait qu’on fasse preuve à son égard « d’un peu d’humanité ». Il sollicite donc sa mise en liberté. La caution judiciaire est de 500.000 euros. Les Levalloisiens ont lancé un appel aux dons et le « Balkanython » semble fructueux. Des juristes planchent déjà sur la possibilité, pour le maire condamné, à se porter candidat en vue de sa réélection en mars prochain. Peut-être sera-t-il réélu… Un peu d’humanité…

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 Marie Laforêt, qui sera enterrée demain, lisait beaucoup les Anciens. Elle tira de ses lectures l’inscription d’un légionnaire à la mort d’Agrippa, en 12 av. J-C. Ce sera son épitaphe : « Chasser, rire, pêcher, s’amuser au bain ». Beaucoup de titres de ses succès auraient cependant pu figurer sur sa tombe, à commencer par « Viens ! », belle adresse au passant ou à ceux qui viennent s’y recueillir.

Image: 
Le 11 novembre 1989, le violoncelliste d'origine russe Mstislav Rostropovitch interprète à Berlin, devant le mur détruit, les Suites pour violoncelle seul de J.S. Bach. Photo © Reuters.

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