semaine 39
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Beyrouth en flammes

Le 09 août 2020

Samedi 1er août

 Est-ce parce qu’il a beaucoup oeuvré dans le journalisme politique ? Jean-Marie Rouart, né à Neuilly dans une famille de peintres (8 avril 1943), avoue une fascination pour les fortes personnalités qui exercent le pouvoir. Et entre deux romans, il en publie des portraits, la plupart du temps nourris de contacts voire de fréquentations. Une journée d’hiver dans la Nièvre avec François Mitterrand devient sous sa plume un témoignage magistral par lequel apparaissent les caractéristiques les plus affirmées du personnage : connaissance approfondie du Morvan et de Château-Chinon en particulier, tant au plan de l’histoire qu’à celui de la géographie, détachement des choses de l’accessoire au profit de celles de l’esprit, fidélité aux amis, aisance dans les relations avec le peuple, les gens de la terre en particulier, des références littéraires naturelles au fil des échanges, etc. Dominique de Villepin figure à coup sûr parmi ses préférés, grâce à la littérature et à une manière d’admirer « ce grand et bel oiseau des tempêtes qui survole le monde ». Il sait que Villepin est aujourd’hui un homme seul mais que cette solitude est couverte par quelques fantômes qui l’accompagnent partout et tout le temps : Arthur Rimbaud, les surréalistes et Napoléon, autre personnage immense que Rouart affectionne. Dans la multiplicité des ouvrages consacrés à l’empereur, il est parvenu à trouver sa place loin des redondances. Ses chapitres sont des dates qui ont balisé la vie de Napoléon. Bien entendu, la fiction et les dialogues imaginaires s’invitent dans la relation des faits. Et puis, l’audace crée la surprise : la dernière date est celle du 11 décembre 1969, ultime visite d’André Malraux à Colombey où le Général et son poète évoquent l’empereur devant Yvonne, qu’un déjeuner avec Malraux « impressionne ». On sent là une plongée dans « Les Chênes qu’on abat » inspirée par une grande liberté de parole. D’ailleurs, chez l’académicien attiré par les hommes de pouvoir, le portrait de Charles de Gaulle vaut aussi le détour. Dès l’abord de la première phrase, on n’a plus envie de le lâcher : « On ne comprend rien à de Gaulle si on ne considère pas d’abord que c’est un fou. » Rouart se considère, lui, comme un « homme politique manqué ». Il précise : « Je suis un idéaliste, je pense qu’on fait de la politique avec son cœur ». Il aurait dû faire de la politique. Mais peut-être n’est-il pas assez fou. (Jean-Marie Rouart. « Mes fauves », éd. Grasset, 2005 et  Jean-Marie Rouart. « Les Aventures du pouvoir, de Morny à Macron », éd. Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2019) 

Dimanche 2 août

 Le député Guillaume Larivé est inconnu au bataillon du grand public. Depuis 2012, il est l’élu de la 1ère circonscription de l’Yonne, celle de Jean-Pierre Soisson, le plus célère retourneur de veste de l’ère Giscard-Mitterrand-Chirac. Á 43 ans, il est un des plus brillants parlementaires de la droite classique, actif depuis ses débuts dans le parti de Chirac, puis dans celui de Sarkozy. Il faillit même en devenir le président. En 2018, il signa un livre qu’il intitula « Le Coup d’État de Macron », en référence sans doute au célèbre pamphlet de Mitterrand contre de Gaulle, « Le Coup d’État permanent ». Contrairement à tous les membres de son groupe, il vota la confiance au Premier ministre Jean Castex et il ne s’en cache pas : il espérait devenir un secrétaire d’État d’ouverture. Échec. Son prédécesseur, lui, n’aurait pas manqué son coup… Mais pourquoi rester membre du groupe des Républicains ? Vu son âge, ce personnage sans grand intérêt occupera encore les échos politiciens des gazettes. Il importe de remarquer ce turlupin car son exemple se situe à l’opposé d’un réel engagement dans un parti politique, la notion étant souvent tellement décriée. Larivé l’arriviste arrivera tôt ou tard, et le fonctionnement démocratique n’en sortira pas grandi.

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 Le 2 août 1980, Edgar Morin note dans son Journal : « La recherche irresponsable des responsables. L’irresponsabilité, c’est de vouloir croire qu’il y a responsable à tout échec, tout mal, tout accident. C’est le besoin de boucs émissaires. Être responsable, c’est prendre conscience de l’infinie, inouïe irresponsabilité partout où il y a responsabilité ». Poser pareil théorème dans le sommaire d’une assemblée de parti, c’est conduire les membres à une culpabilisation douteuse qui les incitera au départ vers une autre formation.

Lundi 3 août

 Alexandre Loukachenko, l’autoritaire président de Biélorussie, qui ressemble à un chef soviétique des années ’30, brigue un sixième mandat. Il a pris soin de faire emprisonner son principal opposant pour deux ans, mais l’épouse de l’écroué a décidé de se porter candidate. Deux de ses amies l’accompagnent dans sa lutte qui s’avère libératrice pour la jeunesse et une grande partie de la population. Au vu de l’enthousiasme qu’elles suscitent, il est permis de se demander si le président sortant, ami de Poutine, ne risque pas d’être mis en difficulté. Mais une observation approfondie invite à la prudence. Tout ce bouillonnement rafraîchissant se déroule à Minsk. L’ensemble du territoire biélorusse n’est pas sensibilisé à la mobilisation spontanée des opposants au régime. On pourrait découvrir un phénomène semblable à celui de la Turquie où Erdogan avait été réélu en ayant été battu à Ankara et à Istanbul. La fougueuse Svetlana Tikhanovskaïa pourrait bien être majoritaire à Minsk sans pour autant l’emporter à l’échelle nationale. Le scrutin est prévu dans 6 jours.

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 Un centenaire qui ne sera pas occulté. Celui du Festival de musique, d’opéra et de théâtre de Salzbourg, créé en 1920 par Hugo von Hofmannsthal, le Rimbaud de l’Autriche. Il n’y aura « que » 110 spectacles au lieu de 200, « seulement » 80.000 billets ont été mis en vente au lieu de 240.000, les distances physiques et autres recommandations sanitaires seront imposées, mais le Covid n’empêchera pas le fantôme du cher Amadeus de dominer la ville de son auguste gloire tout au long de ce mois éponyme.

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 Deux ans moins douze jours depuis l’effondrement du viaduc dont 43 personnes furent victimes, un nouveau pont réputé le plus solide d’Europe est inauguré à Gênes. L’exploit mérite d’être souligné eu égard à une Italie si souvent décriée pour l’aspect bordélique de son organisation. Notons le nom de l’architecte pour la postérité : Renzo Piano, qui brillera aux côtés de nombreux enfants du pays célèbres comme Christophe Colomb, mais aussi Vittorio Gassman, Nino Ferrer, ou encore quelques papes…

Mardi 4 août

(Ce 217e jour de l’année, ancré dans l’insouciance estivale, contient de nombreuses références historiques importantes parmi lesquelles l’abolition des privilèges par l’Assemblée nationale constituante de 1789 ; la victoire des Prussiens à la bataille de Wissembourg en 1870, annonçant la fin du règne de Napoléon III ; l’invasion de la Belgique par l’Allemagne en 1914 avec pour conséquence l’entrée du Royaume-Uni dans le conflit ; l’arrestation d’Anne Frank par la Gestapo d’Amsterdam en 1944 ; la réélection de Paul Kagame à la présidence du Rwanda en 2017…)

 Beyrouth est en flammes. Deux explosions du côté du port. De nombreux morts et de multiples blessés. Accident ou attentat ? Si c’est un attentat, les vibrations, déjà perçues à des dizaines de kilomètres, pourraient embraser toute la région. L’Iran, par exemple, a déjà pris position en annonçant son soutien au Liban.

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 Loukachenko dirige la Biélorussie depuis 26 ans. Ce n’est pas l’ami de Poutine. Les photographies sont trompeuses, comme celles que le parti communiste publiait sous Staline. Il est temps pour le bon Alexandre de trouver au moins un bouc émissaire pour éviter l’hémorragie de ses suffrages vers l’opposition en pleine euphorie antisystème. Méthode classique. On nous en veut, resserrons les rangs autour du chef.  Le bouc émissaire doit venir de l’étranger pour que l’opération soit crédible et rentable. Eh bien c’est Poutine !, celui-là même que l’on croyait l’ami de Loukachenko !  Il est vrai que si Vladimir avait la possibilité de réaliser son rêve et de reconstituer l’ancien empire soviétique, ce ne serait pas une mauvaise idée de commencer par l’annexion de la Biélorussie.

Mercredi 5 août

  Beyrouth : il y a au moins 150 morts, 5000 blessés, et surtout 300.000 sans-abri. Mais le vrai désastre, c’est que l’économie de la ville était déjà exsangue. Le port, à présent détruit, était le seul élément qui activait encore l’économie. La diaspora libanaise commence à se mobiliser, démontrant aux yeux du monde le principe de solidarité. Certains chefs de gouvernement européens pourraient en prendre de la graine et méditer. Cela dit, on peut aussi prévoir que la communauté internationale apportera aide et secours. Le Liban disposera toujours d’un atout primordial : sa situation géographique. Le monde occidental se doit de maintenir l’existence et, si possible la prospérité de « La Suisse du Moyen-Orient ».

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 L’Union européenne passe à l’action en Lybie. En mobilisant quelques vaisseaux, elle bloque l’acheminement d’armes par la mer. Oui mais quid de celles qui parviennent dans les combats en provenance de l’Égypte frontalière. C’est une question terre à terre.

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 Le 14 juin, lors de sa dernière adresse télévisée à la nation, le président Macron déclarait : « Notre pays va connaître des faillites et des plans sociaux multiples en raison de l’arrêt de l’économie mondiale ». Le 3 juillet, Marc Landré, responsable des services EcoFrance au Figaro, signait dans son journal une analyse sous un titre en forme d’avertissement : « Macron a tort : la rentrée ne sera pas difficile, elle sera apocalyptique ». Cet article figure toujours en bonne place sur le site du Figaro qui est renouvelé chaque jour en fonction de l’actualité. C’est dire que l’illustre quotidien - qui n’est pas a priori éloigné du pouvoir -, on tient à conserver intacte pour l’automne la formule « On vous l’avait bien dit ! »

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 « L’absurdité du monde est une chose établie. Il n’est pas besoin d’en donner des preuves factuelles ». (Luc Dellisse)

  Demain, à 8 h 15, la vie au Japon s’arrêtera en souvenir de la bombe qui rasa Hiroshima il y a 75 ans. Il paraît que par rapport à celles qui dorment dans les stocks, celle qui causa la mort de 80.000 personnes en un souffle serait plutôt une bombinette.

Jeudi 6 août

 L’aide afflue au Liban. Macron arrive à Beyrouth dans la matinée. Toute la Francophonie doit se sentir atteinte par la catastrophe et le geste du président français en représente un signe fort. Reste désormais à veiller (à souhaiter) que la matérialisation de tous ces gestes s’inscrive dans la durée.

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 Un glacier dont le volume est estimé à 500.000 mètres cubes menace de se détacher du Mont Blanc, côté italien, sur les hauteurs de Courmayeur. Une conséquence du phénomène climatique sûrement, et des déclarations autant que des débats en perspective. Des accusations aussi, mais sans doute pas de victimes : on évacue déjà la population, par mesure préventive de sécurité.  

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 Le soir, les journaux télévisés informent le monde sur la présence du président Macron à Beyrouth. Il est le premier dirigeant étranger à visiter les lieux ravagés par l’explosion. Explications devant les dégâts, échanges avec les sauveteurs, compassion, engagement de solidarité, dialogues et propos réconfortants, etc. Il arrive dans les quartiers les plus déshérités. Les habitants hurlent leurs accusations contre ceux qui les gouvernent. Ils invectivent Macron qui leur crie, devant les attroupements et les caméras, qu’il exige un plan politique et des réformes. Et il ajoute : « Je reviendrai le 1er septembre et si ce n’est pas fait, je prendrai mes responsabilités ». Quelles responsabilités monsieur le Président ? Ancienne colonie française, le Liban est une nation indépendante depuis 1943. N’y aurait-il pas là dans vos propos un tantinet d’immixtion d’un président dans les affaires d’un État qui n’est pas le sien ?

 Dommage, l’initiative était louable et généreuse. Tout en son honneur.

Vendredi 7 août

 La maison patricienne de Carlos Ghosn a été complètement détruite par l’explosion de Beyrouth. L’homme devrait avoir les moyens de bâtir une nouvelle demeure. Sinon, il peut retourner au Japon. Il trouvera un toit.

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 Pour ne pas affronter idiot la fin de la semaine caniculaire, le journal est le bienvenu à l’heure du petit déjeuner. Regard sur les nouvelles du monde.

 Quelles sont-elles ? On ne sait pas.

 On ne sait pas quand le Covid-19 quittera cette planète. On ne sait pas quand on pourra découvrir un vaccin pour l’éradiquer. On ne sait pas si on trouvera entretemps un médicament pour y résister. On ne sait pas si la Belgique aura un jour un gouvernement. On ne sait pas quand Beyrouth pourra se reconstruire. On ne sait pas quelles seront les conséquences du saut de Macron sur les décombres et parmi les désespérés du Liban. On ne sait pas où le roi Juan Carlos a choisi de s’exiler. On ne sait pas si Trump sera réélu ou s’il sera battu. On ne sait pas si la guerre sévit toujours en Syrie. On ne sait pas si la forêt amazonienne flambe encore. On ne sait pas si Fabio Jakobsen pourra encore faire de la compétition cycliste après sa terrible chute au Tour de Pologne. On ne sait pas si Eden Hazard jouera ce soir avec le Real Madrid contre Manchester City. On ne sait pas si Harry et Meghan sont vraiment heureux Outre-Atlantique.

 Nous voilà plus instruits.

 Au fait, quel jour sommes-nous ?

  • Ah ! Ça on le sait ! On est le 7 août ?
  • C’est où ?
  • On ne sait pas.

 

Image: 
Le 4 août, une explosion dévaste le port de Beyrouth et une vaste zone de logements. Un désastre pour la population libanaise. Photo © D.R.

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