semaine 04

Résistance

Une édition originale par Thierry Robberecht, le 27 novembre 2020

© Serge Goldwicht

Il est vieux, il ne le nie pas, quatre-vingt-quatre ans mais pas au point d’être mis à la retraite par l’orchestre classique dans lequel il est percussionniste depuis plus de trente ans. De même pour la maison de retraite où ses enfants l’ont traîné de force en lui déclarant » C’est pour ton bien, tu verras, tu t’habitueras ». Au réfectoire où la direction du home a programmé une horrible musique censée rappeler des souvenirs aux résidents, il répète sans cesse qu’il n’est pas vieux ce qui revient à hurler, il s’en rend compte, « Je ne suis pas fou ! » dans un asile d’aliénés. La vie est une impasse dont il heurte le mur du fond. Bien avant sa mort, il est exclu du monde des vivants Seul, dans sa chambre, il se souvient des grands concerts auxquels il a participé. Beethoven surtout qui, dans l’écriture de sa musique faisait résonner les tambours trop fort parce que, dans sa tête, il ne les entendait pas. Il se souvient également de son cours de percussion au Conservatoire dans lequel son professeur a évoqué l’histoire des steelbands à Trinidad et Tobago, ces percussionnistes, esclaves africains, qui ont résisté aux lois des blancs en renouant avec leur musique traditionnelle et les percussions africaines en utilisant tout ce qui était à leur portée : vieilles casseroles et bidons vides. Les esclaves et Beethoven ont résisté à leur sombre destin. Lui aussi, il résistera. Il commence par dérober un plat en fonte à la cuisine et un marteau à l’ouvrier chargé de réparer les pannes et d’entretenir le bâtiment. Après le repas du soir, il monte dans sa chambre et joue la partition des percussions de l’opéra Elektra de Richard Strauss dont il connait encore la partition par cœur. Après cela, on lui répètera quand même qu’il est vieux et bon à jeter à la poubelle. Avec le marteau sur la fonte et sur un meuble en bois, il parvient à s’approcher au plus près de la partition originale d’Elektra. Le lendemain, il est convoqué dans le bureau du directeur de l’établissement. Des résidents se sont plaint du bruit.

- Je pensais que tous les résidents étaient sourds, avance-t-il pour sa défense mais je vois que les jeunes ronchons font des vieux ronchons. La réponse du vieil homme ne plait pas du tout au directeur qui l’engueule vertement, lui fait la leçon et lui interdit de nouveaux concerts. Le vieillard écoute le fonctionnaire tête baissée en se disant qu’il ne risque pas grand-chose. Que peut-on lui faire ? Le mettre à la porte ? Le priver de dessert ? Le soir même, il joue la partition des percussions de la cinquième symphonie de Beethoven et les percussions de « Sympathy for the devil » des Stones En jouant Beethoven sur sa casserole, il entend les violons, les bassons et revoit les indications de Daniel Barenboïm, le chef d’orchestre. Le lendemain, au petit-déjeuner, il sent dans son dos les regards noirs et réprobateurs des vieillards et du personnel mais il s’en fiche. Voilà deux soirs qu’une jeune aide-soignante pénètre dans sa chambre et s’assied sur une chaise pour l’écouter.

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