semaine 22

L’autre pandémie

Les indignés par GL, le 17 avril 2020

Photos saisies sur les pages Facebook de AsPeCaF et de La santé en lutte

Ma femme est infirmière. Elle travaille dans l’un des grands CHU de Wallonie. Durant des années, elle est rentrée le soir complètement exténuée, au terme de journées marathon qui succédaient les unes aux autres. Très régulièrement, au cours de son service, elle n’avait eu le temps ni de s’asseoir, ni de manger, ni même d’aller aux toilettes certains jours.

Victime du manque constant de personnel dans son unité, il lui fallait prodiguer des soins à la chaîne, s’efforçant malgré tout de les administrer selon l’art de sa profession, à défaut trop souvent de ne pouvoir y ajouter ce qui fait pourtant la beauté et la dignité de ce merveilleux métier de soignant : saisir la main ouverte d’un patient en détresse, s’asseoir cinq minutes sur son lit pour le réconforter ou simplement l’écouter, s’arrêter pour rassurer des proches inquiets… Pas le temps pour le supplément d’âme. Courir. Foncer. Se hâter. Urgence à tous les étages. L’habitude avait creusé l’ornière.

Le sous-effectif chronique n’était pas l’unique gangrène du monde hospitalier mis en coupe réglée par des comptables-inquisiteurs qui avaient pour mission de contingenter la souffrance, de convertir les malades en quotas et de ramener l’humain à des formules de tableaux Excell. Non, on la forçait également à trahir le beau serment de Florence Nightingale - « … Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour maintenir et promouvoir les standards de ma profession... » - en privilégiant les actes les plus rentables, en multipliant les procédures administratives débilitantes, en raccourcissant les séjours de patients poussés vers la sortie et condamnés à soigner leurs complications en ambulatoire, en fermant des services jugés non profitables. Au bout du compte, le malade payait l’addition.

Dans son jargon infirmier, tout un vocable inattendu a fait son apparition.
Des termes tels que « budgetisation », « rentabilité », « polyvalence », « coûts », « ratios »,
« performance », « bénéfices », « clients », etc., ont peu à peu constitué le champ lexical de cette novlangue managériale que l’on parle désormais aussi dans l’hôpital public.

Le temps passant, elle était de plus en plus oppressée. C’était dû aux journées harrassantes certes, mais plus encore au double carcan administratif et budgétaire sans cesse resserré autour de sa blouse blanche qui comprimait son souffle vital. Autour d’elle, les rangs s’éclaircissaient. Démissions, burn-out, dépressions, suicides. Les places laissées vacantes le restaient. Le bilan comptable avait meilleure mine et les rescapées tiraient un peu plus sur la corde pour pallier les défections. Il arrivait cependant qu’on doive procéder à de nouveaux engagements. Dans ce cas, des aides soignantes promues à la va-vite faisaient avantageusement l’affaire.

Chaque jour, elle repartait en « première ligne » comme l’on dit aujourd’hui du haut des balcons où l’on applaudit tous les soirs à 20 heures les « héroïnes ». La coulée de plomb qui obstruait sa gorge avait au moins l’avantage de lui épargner la faim que son temps de midi, sans cesse raboté, ne lui permettait plus de combler. Pourtant, jamais un jour de grève. Pas même un arrêt de travail. Les femmes en blanc goûtent peu les piquets, les barrages et les revendications autour des braséros.
« Mes patients ont besoin de moi », disait-elle. En psychologie, on appelle ça de la « fatigue compassionnelle ».

Alors, elle a tenu tant qu’elle a pu. Son corps la mettait au supplice pour qu’elle arrête, mais sa tête ignorait volontairement les signaux de détresse. Un jour, tout a lâché. Grillée. Epuisée. « Burn out » a conclu le médecin du travail dont le diagnostic était écrit à l’avance. La clinique de l’usure avait fait une malade de plus.

Bien commun Vs bien marchand

Moi, pendant toutes ces années, j’étais journaliste. J’enquêtais sur les dossiers financiers. Les coups fumants de la criminalité en col blanc. De « Clearsteam » aux « Dubaï Papers », en passant par les affaires « Kredietbank », « sociétés de cash », « Offshore Leaks », « HSBC » ou encore « Kazakhgate », parmi d’autres embrouilles mafieuses. Je découvrais les circuits parallèles de la finance opaque, les réseaux de blanchiment, les procédés de dissimulation. Je voyais les milliards disparaître par tous les points aveugles de la planète financière.

Je bossais également sur la fraude sociale organisée à grande échelle, sur le dos de dizaines de milliers de travailleurs clandestins transformés en nouveaux esclaves, terrés dans la Belgique des sous-sols et des arrières-cours. Là encore, je voyais des sommes folles aspirées par le trou noir de l’économie souterraine. Et puis, il y avait l’évasion fiscale ordinaire. Celle que des multinationales, des grands patrons, de riches héritiers et des détenteurs de portefeuilles garnis parviennent à faire passer pour de l’ « optimisation légale », grâce à l’enfumage réussi par leurs bataillons d’avocats, de fiscards, d’experts-comptables, de réviseurs et de sociétés de conseil, payés à prix d’or pour transformer les vessies en lanternes.

Durant tout ce temps, j’ai vu de trop rares procès se solder par la « prescription » ou le très commode « dépassement du délai raisonnable », obtenus grâce aux manœuvres dilatoires que certains appellent les « droits de la défense ». J’ai vu des enquêtes laminées, des services de police démantelés, des juges privés de moyens, des flics écoeurés, des législations avortées, des commissions d’enquête parlementaires mortes-nées. Ces montagnes de fric auraient dû renflouer les caisses d’un Etat démonétisé au

point qu’il ne puisse plus financer correctement l’une de ses missions régaliennes : la santé. Au lieu de ça, elles ont accouché d’une souris par la volonté (ou l’absence de volonté) d’une grande partie de ceux qui se posent en garants de cet Etat.

Ces jours-ci, j’entends certains responsables ventriloqués par les gourous du capitalisme financier, ânonner leur théories prêtes à penser sur l’économie de la santé. J’entends ceux qui prétendent depuis des années mettre la lutte contre la délinquance financière et la fraude organisée en tête d’un programme qu’ils n’ont jamais appliqué, s’indigner que l’on ait métamorphosé un bien commun en bien marchand. Tour à tour, ils se dédouanent de la politique d’austérité qui a conduit les hôpitaux au bord du gouffre, ils nous rebâchent que le budget de la santé a été gonflé, ils martèlent que les rangs du personnel soignant ont même grossis, ils se rengorgent en vantant les mérites de notre si merveilleux système hospitalier. En théorie, ils ont sans doute raison. Car en théorie, il est certainement possible de démontrer qu’un éléphant peut demeurer suspendu par la queue à une pâquerette.

Mais sur le terrain, à la lumière des scyalitiques, personne n’est dupe. Parce que le réel ne ment jamais. Ils ont beau agiter leurs fétiches empruntés aux sorciers de la technostructure, l’illusion n’opère plus. Car on sait dans les cliniques, dans les maisons de repos, dans les institutions de soins que la culture du rendement et de la productivité dominent jusqu’à réduire l’humain (le corps médical, infirmier ou celui des patients) à sa seule dimension technique, matérielle et financière.

Puisqu’ils aiment tant les inventaires et les exercices comptables, il leur reste à faire le décompte des morts causées par l’autre pandémie : la marchandisation de la santé.

Frédéric Loore

Pages Facebook de:  l'AsPeCaF  et La santé en lutte

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Commentaires

Portrait de Alex
scialytiques
Portrait de Nemes Eric
Appareil d'éclairage qu'on utilise dans les salles d'opération et qui supprime les ombres portées.Scialytique est une marque de luminaires, dont le nom est devenu un terme générique désignant un système d'éclairage utilisé dans les salles opératoires
Portrait de SCS Dr Etienne Demanet
Je suis médecin depuis 1982, à l'époque les Directeurs médicaux (dont mon père en fût un à Mons) avait encore un mot à dire, mais je me souviens de lui comme un battant de chaque jour contre le "gestionnaire financier" qui débutait ce qui est devenu le mal de notre siècle. Je pèse mes mots et je dirai que "tant que les C.A. et Directeurs administratifs auront le champ libre pour remplir leurs comptes en banque, la médecine hospitalière, et donc la médecine financière, resteront et deviendront les soins les plus médiocres par manque de personnel et rémunération de celui-ci". Ce n'est pas nouveau, ceux qui s'enrichissent le font sur le dos de ceux qui n'en n'ont pas les moyens....les patients ET les soignants !
Portrait de Pascale
Merci pour ce témoignage. Pour ma part, je serai dans la rue dès que la fin du confinement le permettra. Il faudra bien que les choses changent
Portrait de ARONOWICZ
Je suis infirmière graduée en retraite. Depuis le début de mes études ds les années 70 nous n'avons pas cessé de réclamer plus de moyens , Pas seulement pour nous ,mais pour la sécurité de nos patients . Nous avons manifesté maintes fois et n'avons jamais été entendu(e)s ni respecté(e)s. Il aura fallu ces milliers de morts pour que le métier que j'ai choisi soit enfin RECONNU . Pourvu que ça dure "après" car l 'égoïsme pourrait bien revenir au galop !
Portrait de anonyme
Frédéric Loore réussit à exprimer ce que beaucoup d'entre-nous ressentent. Son double témoignage est, au-delà de l'indignation, le signe d'une manière d'être. Et de la nécessité du journalisme de terrain, malgré tous les obstacles qui entravent sa pratique. Merci de la part d'un ancien.
Portrait de Elisabeth FRANKEN
Monsieur Frédéric LOORE, je vous remercie de tout coeur. Même si ce terme est parfois mal employé, je tiens à vous dire que je compatis à votre chagrin à tous deux (votre épouse et vous-même) et que je m'associe à votre révolte. Mère de deux "soignantes" (une en hôpital, l'autre en institution pour personnes atteintes de handicaps) je les vois aux prises avec cette mécanique infernale que vous décrivez si bien. Je croise les doigts à m'en craquer les jointures: pourvu qu'elles tiennent le coup! Car, vous le dites si bien aussi, elles dépassent constamment leurs limites et, passionnées, elles ne sont pas près d'écouter sérieusement les mises en garde. Tout leur entourage les apprécie chaque jour et aime leur joie de vivre, tant du côté des "collègues" que du côté des personnes qu'elles accompagnent. Tant que le profit (il faut dire les choses par leur nom, en effet) dominera la logique de fonctionnement de ces établissements (même des médecins, par ailleurs très compétents dans leur discipline, basculent une fois qu'ils sont "administrateurs"), notre "système de santé" sera lourdement menacé de naufrage. J'avais déjà dénoncé, voici de nombreuses années, la lourde erreur dont "on" avait fait preuve en affectant tant aux services sociaux qu'aux métiers de l'enseignement et de la santé une commune dénomination : "le secteur non marchand"! Ahurissant et combien dommageable. Ce 'non' accolé à marchand aurait dû alerter : en rien il n'y avait lieu d'établir une sorte de hiérarchie dévalorisante (le 'non' n'était pas positif…) entre ces fonctions vitales de la société et "le marché" (dont vous décrivez très bien les mécanismes mortifères). Nous devons, toutes et tous, faire front pour qu'un vrai changement puisse s'opérer. A mon niveau, je vous promets de continuer à y travailler avec "mes faibles moyens".

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