semaine 33

Limitation des possibles

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 06 avril 2017

Limitation des possibles. Bruxelles. Photo © Laurent Berger

Les jeunes passent huit heures par jour à l’école. Nous ne mesurons pas toujours l’impact psychologique de cette réalité. Des heures assis sur une chaise avec quelques minutes d’éducation physique par semaine, devant un tableau noir, dans des locaux mal éclairés. L’art, le théâtre, la poésie, les activités en plein air, le bricolage, l’observation de la vie en dehors des murs, les visites aux musées, la venue de personnes extérieures qui pourraient enrichir l’école : toutes ces activités qui pourraient émanciper, changer la routine, ne s’observent que très rarement.

Faut-il vraiment s’étonner que certains adolescents ne se s’épanouissent pas à l’école ? La répétition quotidienne de mêmes cours, le rapport unique entre professeur et élèves, l’état de certains bâtiments, l’enfermement qui peut conduire à l’agressivité : tous ces faits démontrent que l’école est lieu fermé qui répète une structure qui n’est guère favorable à l’ouverture d’esprit.  Il est temps que l’école telle que nous la connaissons change en profondeur et par des réformes introduites par une succession de ministres qui veulent laisser une trace éphémère afin de faire parler d’eux !

En réalité, la priorité est plutôt de placer les jeunes sur le marché de l’emploi. Les gestionnaires de l’école devraient lire Rabelais et son éducation idéale plutôt que d’introduire des techniques de management et de nous soumettre leurs dogmes de l’utilitarisme. « Vous pouvez faire de la poésie à la récréation, ce n’est pas avec ça que vos élèves vont dénicher un emploi ! » A quand un véritable enseignement des langues par des tables de conversation en petits groupes, de l'astronomie, du droit, des sciences politiques etc ... ? 

Est-ce vraiment la seule perspective d’avenir à donner à la jeunesse qui sait qui n’y aura pas d’emploi pour tout le monde, même en ayant fait des études de médecine ou d’ingénieur ? L’école devrait-elle séparer les adolescents dés leur plus jeune âge dans la voie de la spécialisation ou devrait-elle privilégier l’agir ensemble, la solidarité, la recherche de nos points communs, la création, la rencontre de l’autre ? »

L’école est le premier lieu où l’enfant peut sortir de sa famille pour entrer dans un cercle plus large qui est la société. L’école est n’est pas uniquement un lieu d’instruction, elle forme d’abord un espace d’éducation et de socialisation, mais aussi de joie de vivre, de curiosité, de plaisir. Donner uniquement à l’école un rôle d’évaluation et d’apprentissage de compétences formatées, c’est négliger sa vocation humaniste.  En outre, la segmentation entre les domaines manuels et intellectuels, entre les domaines physiques et mentaux, limitent le champ des possibles et instaure une hiérarchie qui me paraît arbitraire : l’acteur utilise son corps et son esprit ainsi que d’autres créateurs. Pourquoi ne pas apprendre la cuisine, le jazz, les techniques de méditation, réaliser des expériences en physique ? Quel est ce jugement de valeur sur ce qui serait plus utile, plus nécessaire ?  Pourquoi ne pas avoir un master universitaire en poésie et en mathématique ?

En dehors de compétences désincarnées, répétitives, l’école ne devrait-elle pas surtout encourager le goût de vivre, le respect de l’authentique différence, la solidarité, le goût de la lecture, l’autonomie ? Ne devrait-elle pas accueillir plus souvent en classe des écrivains, des avocats, des témoins de l’histoire, des acteurs, des inventeurs, des musiciens, des comédiens, des poètes, des cinéastes, des cuisiniers, des artisans, des artistes?

Un état bien connu construit des murs en pensant se protéger, alors que le nombre de kamikazes ne diminue pas pour autant. Les désespérés ne semblent pas intimidés par la politique agressive de cet Etat. Au contraire, ils répondent à l’agression par l’agression. Les murs se dressent, se construisent, les espaces sont protégés par des sociétés privées de sécurité.  Les élèves en difficulté vont suivre des séances de coaching dans des organismes privés.  L’école publique semble subsister. Les professeurs rament toujours alors qu’ils sont encore dénigrés : ils n’acceptent pas le changement ! Ils se plaignent tout le temps !  Alors qu'on leur donne peu d'encouragement pour vraiment développer la création et qu'ils sont souvent isolés dans leur classe! L’école est un lieu où l’on devrait se sentir plutôt bien. Mais on va encore déplorer l’absentéisme des professeurs et leur envoyer des médecins qui appartiennent au secteur privé pour les contrôler! 

On devrait interdire les écoles privées et nettement améliorer et soutenir l’école publique. Et mieux encore dans l’utopie rêver que toutes les écoles publiques se ressemblent ! Ainsi, « les écoles poubelles, les écoles ghettos » n’existeraient plus. Ce qui signifie que l’école soit réellement financée, que les salaires des enseignants débutants soient plus élevés, que le contrôle administratif soit allégé au profit de la recherche pédagogique.

L’enseignant est devenu un outil au service des jeunes: sa fonction se trouve ainsi réduite. Il est sommé d'être un animateur, un évaluateur, un correcteur, un fonctionnaire qui fonctionne correctement administrativement, qui doit placer ses élèves dans un certain niveau attendu. Tout ce que les élèves produisent en classe doit être directement évalué. Les utilitaristes au service du marché introduisent ainsi la loi du chiffre dans l'apprentissage. Tout doit être placé dans des tableurs, tout doit être justifié. Aller observer les étoiles serait ainsi une perte de temps ! La loi du rendement instaure entre les jeunes la compétition. Cette loi de la performance les invite à la triche au détriment du plaisir d’apprendre. Lire à haute voix des répliques de Roméo et Juliette serait devenu inutile ! Les jeunes ont été progressivement mis au centre de l’apprentissage pour des raisons économiques et non pour épanouir leur personnalité par des activités diverses et variées. 

L'enseignant pourrait transmettre les méthodes créatrices afin d'éliminer la violence du corps social. Mais, il est contraint de corriger, d'évaluer, de tout justifier. Il passe des heures à survoler les copies impersonnelles qui répondent aux compétences exigées. Alors qu'il pourrait pendant ce temps lire les œuvres porteuses de sens. Ces œuvres qui permettent aux jeunes défavorisés de mieux comprendre le monde qui les entoure, de trouver les mots justes à leur révolte pour ne pas sombrer dans le désespoir et tomber dans la violence. De pouvoir argumenter contre un système qui les indigne. De trouver les armes créatrices afin de dénoncer les injustices qui les frappent dans ce monde qui leur semble absurde. Sinon, les enseignants risquent de rencontrer un nombre plus important de jeunes désabusés, sans projet d’avenir, cyniques. 

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