semaine 15
Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart

Roa, « Histoire naturelle », l’exposition.

Le 18 février 2021

Roa ne peint que des animaux. Il est vrai que les animaux qu’il peint sur les murs du monde ont des proportions gigantesques. Une faune ayant la dimension des dinosaures des temps préhistoriques figée dans des positions insolites.

Ce sont ces caractères qui signent les œuvres de ce street artiste belge : un sujet récurrent et unique, des représentations qui mêlent la précision du naturaliste à un imaginaire singulier.

Or donc, notre Belge confiné à Paris en novembre a peint sur de vieilles portes métalliques les œuvres qu’il expose aujourd’hui à la galerie Itinerrance[1] à Paris. Nous y retrouvons son thème préféré, les animaux, peints en noir sur des fonds le plus souvent blancs, parfois bleus ou verts. Son approche des œuvres d’atelier et des œuvres dans la rue sont semblables : il choisit avec beaucoup de soin le support et en fonction de la surface à peindre choisit l’animal qu’il va peindre et comment il va le peindre. D’où les positions insolites des animaux.

La démarche est originale à plus d’un titre. La règle est d’ordinaire de choisir un « beau » mur, un mur qui a vécu, dont la surface plane facilite l’exécution de l’œuvre. Le street artiste a anticipé l’exécution de sa fresque en griffonnant sur une méchante feuille de papier un croquis ou en utilisant comme modèle de référence l’écran de son smartphone. Le choix du sujet l’emporte sur le choix du support.

Pour Roa, la démarche est non seulement l’inverse mais, de plus, une large place est laissée à l’improvisation. C’est dire assez que Roa ne peut avoir de modèle avant l’exécution de l’œuvre, ni photocopie tirée d’un livre ou illustration issue d’une recherche sur l’Internet.

C’est, à mon sens, un élément explicatif des représentations d’animaux proposées par l’artiste. Elles s’apparentent aux innombrables représentations des « histoires naturelles » qui immortalisent dans des poses caractéristiques des espèces, avec moult détails, les traits anatomiques de l’animal. Cette précision dans le dessin, dans les couleurs, correspond à l’objectif de ces bestiaires : il s’agissait de donner aux lecteurs une image de référence pour reconnaitre l’animal.

Roa, de mémoire, reproduit certains traits de l’animal et laisse courir son imagination pour compléter sa forme. En forçant quelque peu le trait, nous pourrions dire que les animaux de Roa ne forment pas une « histoire naturelle » mais bien davantage, au sens médiéval, un bestiaire.

Il y a dans le processus créatif de l’artiste un jeu subtil de l’esprit. Il se résume dans la question suivante : comment Roa a-t-il pu peindre un animal sur une surface aussi biscornue ? L’artiste s’en amuse et l’humour n’est pas absent de ses créations. Un exemple suffit pour l’illustrer : il est amusant de voir, tête bêche, un lapin sur le dos d’un renard. C’est stricto sensu le monde à l’envers.

Dans une récente interview, Roa déclare : « « L’art ne doit jamais être seulement décoratif. Il faut toujours donner du sens à ce que l’on fait. » Reste à saisir le sens son « histoire naturelle ».

On retrouve dans les œuvres exposées comme une réduction des œuvres peintes dans la rue. La démarche artistique est semblable et l’artiste a su s’adapter à la taille et à la forme des supports. Les animaux qu’il peint ne sont guère différents de ceux que nous retrouvons dans ses fresques gigantesques : renard, lapin, biche, écureuil, bélier, blaireau, oie, héron, bécasse. Peut-être ?

Ce qui surprend, c’est cette surprenante composition rapprochant un lapin écorché pendu par les pattes arrière et une biche suspendue de la même manière. La partie supérieure est écorchée alors que l’autre représente l’animal avec son pelage. Le lapin écorché dont on voit la tripaille inspire l’horreur et le dégoût. Horreur renforcée par le spectacle de la biche dont la beauté a été l’objet d’un massacre. Les yeux des deux animaux morts nous regardent et nous questionnent. Allusion aux « massacres » des chasses ?

Certes, on comprend la logique de la composition mais au-delà l’artiste oblige le regardeur à voir une scène ordinaire au sens où elle n’a rien d’exceptionnelle, une scène qui révèle (comme le révélateur photographique) la cruauté des Hommes à l’égard des animaux.

Assez bizarrement, les squelettes peints par Roa s’opposent aux écorchés. Les squelettes ont une indéniable beauté plastique. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si dans les cabinets de curiosité de riches amateurs collectionnaient les squelettes d’animaux. L’écart entre l’animal réel et son squelette est tel que reste, non pas l’horreur de l’animal mort, mais la belle géométrie des os.

Une dernière question reste en suspens, pourquoi Roa ne peint-il que des animaux ?

Je pense qu’il convient de mettre à part la composition aux écorchés qui assurément est une condamnation de la cruauté que les Hommes font subir aux animaux. Pour le reste, squelettes y compris, j’avance l’hypothèse que le choix de son sujet est étroitement lié à sa démarche artistique. Seuls des animaux dans l’extrême diversité de leurs formes peuvent « s’adapter » aux surfaces que l’artiste a choisi de peindre. Si la représentation d’un animal n’est pas suffisante pour « remplir » la surface, Roa peut superposer des animaux, parfois les mêmes, parfois le prédateur et sa proie, peindre de savantes combinaisons de plusieurs animaux.

Il me semble acquis que Roa a observé avec admiration les bestiaires et les illustrations des histoires naturelles des siècles passés, c’est la matière de son imaginaire. S’il baptise son exposition « Histoire naturelle », c’est peut-être un clin d’œil empreint d’humour à la grande « Histoire naturelle » de Buffon. L’essentiel n’est pas là, il est dans le défi de l’artiste confronté à la forme du support. J’ai dit précédemment que c’était un jeu, un jeu qui ressemble à ceux que l’on offre aux petits enfants dans lequel ils doivent trouver la bonne forme à mettre dans le bon trou. Un jeu pour les happy few qui avec passion regardent comment l’artiste a relevé le défi qu’il s’est lui-même donné. Un jeu oulipien fondé sur la créativité des contraintes.


[1] « Histoire naturelle » | Jusqu’au 31 mars | Du mar. au sam. 12h-19h | Galerie Itinerrance, 24 bis, bd du Général-d’Armée-Jean-Simon, 13e | Entrée libre |

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