semaine 42
Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart

Paroles, paroles (chanson connue).

Le 04 août 2021

Bizarrement, à première vue, il est singulier que l’origine de mon intérêt pour le street art soit une inscription sur un mur. Je crois me souvenir que j’avais 9 ans, un vélo bleu et que j’avais le vilain défaut de sillonner la ville de mon enfance, en tous sens, y compris en sens interdits.

A cette époque de ma vie, je n’étais jamais fatigué et j’étais curieux de tout. Enfant unique et seul, je parcourais un vaste territoire, libre comme un enfant dont personne ne s’occupe. J’avais des lieux préférés que je visitais régulièrement : le chemin de halage du canal de l’Ourcq, les carrières de gypse, la gare et ses locomotives et une cité d’urgence construite à la hâte et à moindre frais pour loger les pauvres ; une cité située dans un lieu au nom énigmatique : la Villette aux Aulnes.

Elle était entourée d’un mur constitué de plaques de ciment. A vrai dire, le seul grand mur de cette banlieue pavillonnaire. A la peinture noire y était peint « U.S. go home ». Nous étions après-guerre, dans les années 50. Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris le sens de cette phrase. Après la Libération, pendant la Guerre froide, Les Américains avaient installé de nombreuses bases militaires en France. Les communistes dont le parti n’avait jamais été aussi puissant militaient pour le retrait des forces Etatsuniennes de notre pays.

Cette courte phrase est restée gravée dans ma mémoire pour différentes raisons : je ne savais pas qu’elle était écrite dans une autre langue et n’était, par conséquent, qu’une suite de lettres étrange donc un objet de fantasmes ; je me disais qu’elle avait, à coup sûr, un lien avec la cité d’urgence et ses habitants, rendant les pauvres encore plus étranges.

Les inscriptions sur les murs mais aussi les images peintes, au fil du temps, sont devenues des artéfacts, qui attestaient d’une volonté de communiquer. Encore fallait-il en comprendre le message. Ainsi est née une passion, comprendre la signification des « traces », les traces écrites et les images.

Ecriture et peinture partagent une histoire commune et des histoires qui sont comme imbriquées l’une dans l’autre. Le dessin a précédé l’écriture de plusieurs milliers d’années certes, mais les premières écritures ont eu recours au dessin pour représenter les choses, pour en conserver la mémoire. Y compris les premiers alphabets. Nos lettres latines gardent encore la trace de leur origine, le dessin des objets. Vint l’idée de génie de garder en mémoire non le dessin de l’objet mais le son de son nom. Bien souvent les deux systèmes fusionnèrent, représentation codifiée des choses et graphie des phonèmes. Tant et si bien que l’écriture est devenue dans de nombreuses civilisations un art. La calligraphie est une esthétisation de la forme des lettres, une fusion du dessin et de l’écriture. Que dire des lettrines et des enluminures de l’époque médiévale qui sont de pures merveilles, des extraits du Coran qui décorent les murs des mosquées et des madrasas, de l’art encore bien vivant de la calligraphie chinoise ! Quand la parole est sacrée l’art de son écriture doit honorer la divinité.

Bref, l’art s’est emparé de l’écriture, écriture des mots, graphie des lettres. Réciproquement, les mots et les lettres ont pénétré la peinture. Passons sur cette longue histoire et venons-en à l’époque moderne. Au tout début du XXème siècle Braque et Picasso, s’inscrivant en rupture par rapport à la tradition, ont intégré mots et lettres dans leurs tableaux. Mots, lettres et représentations peintes dialoguent dans un même espace pictural, conjuguant beauté des formes et signification des mots.

Aussi n’est-il pas surprenant, à la réflexion, de voir combien s’imbriquent aujourd’hui dans le street art lettres et représentations peintes. Les tags sont des stylisations de la graphie des blazes. Le lettrage, héritier en ligne directe de la calligraphie, a acquis une relative autonomie et le graff est devenu un des expressions du street art, combinant lettrage et dessin.

Etudier les relations entre l’écrit et la peinture, vous l’avez compris est un « vaste programme » et la modestie de mes billets me commande de limiter mon propos à deux approches : les mots dans la rue et les mots et leurs illustrations.

Après cette longue mais nécessaire introduction, venons-en à l’objet de mon billet d’aujourd’hui.

J’ai choisi de commencer par un « passage à la limite », l’écrit affiché ou peint dans la rue, sans illustration. Mon « oublieuse mémoire » se saurait dater l’apparition dans la rue de textes. Toujours est-il que depuis une dizaine d’années les murs de nos villes se couvrent d’écrits divers et variés. Beaucoup de ces textes sont anonymes mais d’autres sont l’œuvre d’artistes dont il est difficile de dire s’ils sont des poètes ou des street artistes. Le fait que les photographies de ces textes soient publiées sur des sites dédiés au street art montre que ceux qui les mettent en ligne sur les réseaux sociaux les identifient comme appartenant au street art. Des noms émergent de cet ensemble hétéroclite : La Dactylo, Petite Poissone, Le Baron, Pablo Savon, Lisa Lensk, Ben. La liste n’est guère exhaustive bien sûr. Mon « échantillon » est parisien et l’exercice qui consiste à peindre sur des murs des pochoirs ou à y coller des « affiches » est régi par une certaine proximité entre le lieu de vie de l’artiste et les lieux dans lesquels il « expose » son travail.

J’ai tenté d’en cerner les thèmes majeurs. J’en vois 5 : l’humour, la poésie, la politique, l’insolite et les citations littéraires. Catégorisation arbitraire évidemment car les thèmes souvent se chevauchent. L’humour est parfois politique et la politique drôle. L’imagination est libérée par la modestie des moyens. Un court texte imprimé sur une feuille A4 ou A3, un peu de colle, un coup de pinceau et voilà l’affaire. Un carton un peu fort, un cutter, et le tour est joué. Vous pouvez taguer les murs et les trottoirs. Moyens dérisoires qui permettent à tout un chacun de dire ce qu’il a sur le cœur. La rue est devenue (si les services de la propreté lui laissent vie) un vaste forum, une agora. Un espace d’échange dont les messages photographiés et postés sur les réseaux sociaux sont vus et lus par des milliers de personnes.

Ces textes peints, à part leur extension, n’ont rien à voir avec une quelconque vox populi. Ceux qui s’expriment de cette manière par l’écrit dans la rue sont des artistes à part entière. Leurs poèmes, leurs maximes, leurs philippiques, leurs jeux de mots changent souvent de statut à l’occasion d’une exposition ou de réalisations plus ambitieuses en milieu urbain. Les mots sont regardés alors comme des œuvres d’un art nouveau et original. Un art ayant à voir avec la littérature mais une littérature échappée des livres, offerte en partage au plus grand nombre.

Les murs n’ont jamais été aussi bavards ! Ils sont devenus des lieux d’expression publique. Les artistes s’y expriment avec les moyens dont ils disposent, par la création d’images, par la création de textes. Nous sommes, à mon sens, au cœur du street art : la rue est le substitut du forum romain, le lieu où s’échangent des émotions, des sentiments, des revendications, des colères, des rêves, des peurs, des utopies, des angoisses. Le mur est le support, l’art porte les messages comme Hermès le messager des dieux et des âmes.

Image: 

Ben

Petite Poissone

La Dactylo

La dactylo

La dactylo

La dactylo

Petite Poissone

La dactylo

La dactylo

Lensk

Petite Poissone

Petite Poissone

Petite Poissone

Petite Poissone

Petite Poissone

Le baron

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