semaine 44
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Malgré tout, « I have a dream”

Le 28 août 2020

Samedi 22 août

 L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) espère que la pandémie durera moins de deux ans. Comme disait le médecin New Yorkais – et néanmoins poète - : « L’espoir réside dans la faculté de se tromper. »

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 Erdogan continue sur sa lancée. Après Sainte-Sophie, il vient de resacraliser Saint-Sauveur-in-Chora, une église byzantine orthodoxe construite au 5e siècle, et qui avait, elle aussi, été transformée en mosquée en 1453, avant de devenir musée en 1947. Ce sont des historiens de l’art américains qui se chargèrent de la restauration, travail d’une bonne décennie. Il paraît que s’élever contre Erdogan, ce serait le renforcer. Certains journalistes turcs reprochent ainsi à Macron sa fermeté vis-à-vis du « sultan ». Bon. Et que doit-on donc dire au brave Recep ? Á qui le tour ?  

Dimanche 23 août

 Svetlana Tikhanovskaïa, l’égérie de la révolution biélorusse, est à Vilnius depuis le 9 août sous protection gouvernementale. De sa retraite, elle lance un conseil à son peuple : « N’ayez pas peur ! » C’est un peu commode, dira-t-on de lancer semblables paroles dans le confort lituanien. Elle a déclenché une vague qui la submerge. Cette brave professeure d’anglais voulait se fâcher pour et au nom de son mari, opposant sous les verrous. Elle l’a confié à son premier visiteur accepté comme interviouveur. Et quel est-il ? Bernard-Henri Lévy bien sûr ! Le philosophe-grand reporter livre dans le JDD un portrait gentil où l’on sent que Svetlana ne sera pas à la hauteur d’un véritable soulèvement populaire. Elle ne revendique d’ailleurs pas un rôle de meneuse. Elle n’est même pas à la Biélorussie ce que Ioulia Tymochenko fut à l’Ukraine en 2014.

 Cette après-midi, le peuple biélorusse est dans les rues. Celles de la capitale, où la foule qui défile est de plus en plus massive, mais aussi celles des principales villes, ce qui donne à la contestation une audience large dont la télévision d’État devrait être obligée de tenir compte. Il est peu probable que la situation s’apaise. Dès lors deux périls la guettent : d’une part, la ténacité de Loukachenko qui, en réponse, mobilise ses partisans, lesquels défient les opposants par un vaste cortège de voitures. Gare à l’affrontement, prélude, au pire, la guerre civile. Et puis bien sûr l’attitude russe : Poutine envisagera-t-il d’aider militairement son voisin ? De Vilnius, Svetlana relance son cri : « Nous n’avons pas peur ! » Cette adjuration de Jean-Paul II le 22 octobre 1978 sur la Place Saint-Pierre au moment de son intronisation (« N’ayez pas peur ! »), déjà destinée à ses compatriotes prêts à lutter contre le joug communiste et devenue phrase historique, a souvent été utilisée, même par Macron lors de sa visite en Pologne devant la jeunesse du pays. Il est un peu normal qu’elle soit remise au goût du jour en Biélorussie. Mais ce serait bien, cependant, que Svetlana prononce une parole plus neuve. 

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 La prédiction de Michel Houellebecq (« Le monde d’après sera le même en pire ») continue de faire des adeptes. Voilà que Blanche Gardin, l’humoriste en verve, hardie et effrontée, en fait sa référence. Il est important de prendre les clowns au sérieux.

Lundi 24 août

 Ils étaient plus de 5000 aficionados agglutinés autour du Parc des Princes, leur temple, prêts à pousser des gueulantes joyeuses devant le grand écran, convaincus qu’ils allaient vivre une soirée historique. Le Paris Saint-Germain, club de football qui justifie leur existence par procuration, devait, l’année de son cinquantième anniversaire, remporter la Coupe d’Europe des clubs champions. Aux Champs-Élysées – que le préfet Didier Lallement avait exceptionnellement transformé en piétonnier – quelques autres centaines de passionnés partageaient les mêmes sentiments, exprimaient les mêmes sensations. Au diable les règles de distanciation physique, la fête créera l’exception. Le jour de gloire est arrivé ! Il fallut déchanter. Le trophée a été remporté par l’équipe du Bayern de Munich (0-1) grâce au but inscrit par l’un de ses joueurs talentueux, Kingsley Coman, un Français de 24 ans né à Paris et formé au PSG. Les dizaines de millions d’euros versés par le Qatar permettent au PSG de recruter des étoiles d’autres continents alors qu’il en possède dans son centre de formation. Chaque fois que le PSG perd un match important, il alimente une morale que les excités chauvins feraient bien de méditer : l’argent ne peut (quand même) pas tout.

Mardi 25 août  

 Bénédicte Linard, ministre de la Culture de la Fédération Wallonie – Bruxelles, propose de ramener la règle de distanciation physique de 1,50 m à 1 m. Ces écolos sont vraiment des révolutionnaires. 

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 Des policiers qui tirent à bout portant, sept balles dans le dos d’un noir. Cela se passe cette fois dans le Wisconsin. Bien que ce type d’information quitte des faits divers régionaux pour faire le tour du monde, cela ne semble pas déranger les hardis aux joujoux qui font boum … « I have a dream » qu’il avait dit…

Mercredi 26 août

(C’était en 1789, 43 jours après la prise de la Bastille. Réunie à Versailles, l’Assemblée nationale constituante adoptait le texte qui servirait de base à l’élaboration de la Constitution de la République française. Ce texte s’appellerait « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ». On trouve dans cet intitulé les mots qui donnent à la France une spécificité unique au monde qu’il faut redire et souligner encore, pour tous ceux qui pensent que la défense de cette spécificité relève d’une francolâtrie : … « et du citoyen ». Oui. Unique au monde)

 

 C’est un grand jour pour l’OMS. Elle déclare que la poliomyélite a disparu de l’Afrique. Toutes les campagnes de vaccination ont porté leurs fruits. Depuis plusieurs mois, chaque fois que l’on voyait apparaître son représentant à l’écran, c’était pour évoquer le Covid-19. D’un seul coup, on se souvient que d’autres maladies, d’autres périls, d’autres virus peuvent menacer la population mondiale. D’un seul coup, l’on reprend conscience de l’importance des vaccins. La poliomyélite est vaincue en Afrique. En Europe, parce qu’elle le fut depuis un bon demi-siècle, on vit comme si elle n’existait plus, comme si elle ne pouvait pas renaître. Des parents se croyant éclairés décident de dispenser leurs enfants de vaccination, lorsque celle-ci n’est pas obligatoire.

Jeudi 27 août

 James Prichard est l’arrière-petit-fils d’Agatha Christie. C’est à lui que revient la gestion de l’œuvre. Épousant l’air du temps, il vient de modifier, pour une réédition, la couverture et le contenu d’un des plus célèbres livres de son arrière-grand-mère, « Dix petits nègres ». Désormais, le mot « nègre » ne figure plus ni dans le titre, ni dans le texte. Du côté de la presse, l’acte a failli rafler la vedette au Covid. Commentaires et débats fleurissent dans les gazettes et sur les ondes. La futilité de l’imbécilité alimente la salivation. Il n’y a pourtant qu’un simple et unique commentaire à fournir : en 1939, Agatha Christie a publié un livre sous le titre original « The Little Nigger »s qui parut en français sous le titre « Dix petits nègres ». Un point c’est tout. Et que tous les correcteurs de l’Histoire et les belles âmes qui déboulonnent les statues se le tiennent pour dit : l’Histoire, on l’explique, on s’efforce de la comprendre, on ne l’efface pas. Il importe que cette mode aussi bizarre que stupide cesse. Sinon, que ferons-nous quand de bons esprits raseront le camp d’Auschwitz au motif que ce lieu fut indigne pour l’image de l’humanité ? Valeureux Gendelettres, donnez un pseudonyme à James Prichard ! L’exercice est tentant, d’autant que le patronyme vous y invite… !

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Á Genève s’est ouverte lundi une discussion inter-syrienne sous l’égide onusienne. Quatre cas de délégués contaminés au Covid-19 ont été recensés parmi les participants. Aussitôt, les rencontres furent interrompues. Il paraît que le virus fait des ravages en Syrie. Qui s’’en étonnerait ? Et surtout, qui s’en préoccupe ? 

Vendredi 28 août

 Erdogan commence vraiment à emmerder le monde. Le voici qu’il se plaît à déployer des bâtiments de guerre dans des zones méditerranéennes limitrophes de celles de la Grèce et de Chypre, c’est-à-dire de l’Union européenne. On se toise, et la France arrive, en déployant ses navires de guerre. Les flottes se frottent. Tout cela relève d’un besoin d’affirmation du sultan qui agace inutilement son entourage, masquant ainsi ses problèmes intérieurs. Rien de très inquiétant, si ce n’est qu’il est permis de se demander jusqu’où enflera sa mégalomanie.  

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 Aux États-Unis, les sportifs noirs boycottent leurs épreuves en guise de protestation contre les agressions policières. C’est inédit et très mobilisateur. On ne s’imagine pas, en Europe, combien le basket, le base-ball et même le tennis peuvent, par la grève de leurs compétiteurs, marquer l’opinion publique. Trump l’a saisi. La preuve, c’est que sa réaction se traduit par le soupçon et l’insulte à l’égard des fédérations.

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Une page pour un penseur. Comme chaque été, Le Monde offre à ses lecteurs une respiration en décollant leur nez de la vitre. Après un bref portrait de Hannah Arendt, en voici un autre consacré à Raymond Aron dont on peut approcher ses rapports à l’ambigüité des choses. Jean Birnbaum, la plume toujours si avertie, termine son article par une formule à mémoriser. Il parle de « l’héroïsme de l’incertitude ». « Raymond Aron ou l’héroïsme de l’incertitude ». Ce serait là un beau titre pour une biographie.

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 Paris en zone rouge. Sa poésie est griffée. Le port du masque y est désormais obligatoire. Elle a déjà été si souvent agressée, la Ville-lumière… Elle a toujours résisté, combattu, vaincu, célèbre pour ses barricades dressées spontanément, grâce aux bras volontaires. Cependant, ses ennemis avaient chaque fois été identifiés. Celui-ci est minuscule, invisible, imperceptible. Cette fois, la barricade, c’est le masque, protection individuelle. Or, un combat se gagne grâce à l’élan collectif.

 

Image: 

Martin Luther King prononçant son discours, sur les marches du Lincoln Memorial, lors de la Marche sur Washington pour l'emploi et la liberté, le 28 août 1963. Photo © Domaine Public

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Commentaires

Portrait de Claude Javeau
Le passage sur les dix petits nègres est très pertinent.Mais c'est un combat d'arrière-garde.

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