semaine 48
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Les adversaires de l'intelligence ne gagneront pas

Le 13 novembre 2020

Samedi 7 novembre

 « Ce n’est qu’au début du crépuscule que la chouette prend son envol » (Hegel. Principes de la philosophie du droit).

 Amis, allons-nous accepter que les fous de Dieu percent les yeux de la chouette ?

Dimanche 8 novembre

 Par-delà les multiples commentaires que laissera, plus que les précédentes encore, l’élection présidentielle américaine, espérons d’abord que le primate mauvais perdant, en place jusqu’au 20 janvier, ne commettra pas d’action inconsidérée, dangereuse pour son pays et pour le monde. Tous les recours qu’il aura introduits auront dû être réglés dans un mois, le 8 décembre, afin qu’une semaine plus tard, les grands électeurs puissent se prononcer. Tel est le calendrier inscrit dans la Constitution des États-Unis.

 En essayant de regarder un peu plus loin, on retiendra deux points majeurs :

Une leçon d’abord. Le trumpisme n’est pas mort avec le départ de son gourou. Cette manière de gouverner par le mensonge, l’éclat inattendu, les fausses informations et, en fin de compte, le mépris qui engendre la division d’un peuple, cette méthode-là reste étonnamment appréciée par près de 50 % de citoyens. Tous les reportages que l’on a montrés à propos des soutiens de Donald Trump laissent pantois : des brutes armées qui parlent par slogans, de vulgaires abruties qui ne peuvent que répéter approximativement ce que le chef vient de lancer comme vérité sans la moindre explication, la moindre démonstration et donc la moindre preuve ; des racistes actifs, des adeptes de la démagogie qui n’ont que faire des règles démocratiques… Toutes ces femmes et tous ces hommes ne vont pas, du jour au lendemain, se résoudre à vivre avec le président démocrate. 

 La Maison-Blanche ensuite. Elle va héberger un nouveau tandem. Le président Joe Biden – qui aura 78 ans dans 12 jours – possède déjà sa feuille de route. Le premier de ses immenses travaux sera de réconcilier son peuple, une tâche de tous les jours pendant les quatre années de mandat. Il devra corriger ce que son prédécesseur a cassé : le retour dans les Accords de Paris pour la planète, la relance économique, la politique de la Santé publique, la lutte contre le racisme et la sécurité des différentes communautés, le rétablissement de certains contacts internationaux (l’Europe attend beaucoup de ces échanges…), le tout dans une crise de corona virus qui s’est étendue, fruit de la négligence de Trump. Á cette liste dense, il faut évidemment ajouter les imprévus, ce que l’Histoire lui réserve et qu’il devra bien entendu assumer à la volée. Compte tenu de son âge et de ce programme chargé, Joe Biden sera un président de transition. Et compte tenu de sa longue expérience, il devrait être un excellent président de transition.

 Il faudra donc que les observateurs se tournent sur Kamala Harris. Elle a eu 56 ans le 20 octobre, elle fut procureure générale de Californie de 2011 à 2017 ; ce n’est que depuis 2017 qu’elle est sénatrice de cet État. Elle manque donc d’expérience en embrassant la fonction de vice-présidente mais on peu gager, vu son dynamisme et son intelligence, qu’elle entrera vite dans les habits. Biden lui confiera sûrement des missions difficiles mais importantes. Kamala Harris le sait, elle pourrait succéder à Biden en cours de mandat si la santé du président devenait défaillante. Et s’ils accomplissent en partenaires avertis et coordonnés une belle et bonne mandature de quatre années, elle sera la mieux placée pour ambitionner la succession.

 Les États-Unis veulent de moins en moins jouer les gendarmes du monde mais leurs forces militaires sont présentes partout sur la planète (10 porte-avions et 700 bases militaires dans le monde). La Bourse de Wall Street sait qu’elle ne parraine plus les économies de tous les pays mais l’Oncle Sam demeure encore le suzerain de bien des peuples. Ces deux contradictions-là vont évidemment subsister, qui entraînent une autre manière d’évaluer le résultat : il importe plus de se réjouir de la chute de Trump que de l’élection de Biden.

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 Une mention spéciale pour le Premier ministre slovène : il a suffi que Trump annonce sa victoire pour que celui-ci lui adresse des félicitations. Á retenir pour les bêtisiers de fin d’année. 

Lundi 9 novembre

 Jacinda Ardern a formé son gouvernement. C’est une Maorie qui conduira la diplomatie néo-zélandaise. Elle s’appelle Nanaia Mahuta et elle porte au menton le  moko kauae, tatouage réservé aux femmes (On imagine comment Trump aurait pu qualifier cette personne...) Quant au vice-Premier ministre, Grant Robertson, c’est un homosexuel affirmé, une identité qui ne provoque plus beaucoup de remous en Europe mais qui bouscule encore un peu sur cette île. On aura sans doute d’autres surprises en provenance de ce pays du Commonwealth.

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 Comment préserver Hassan Chalghoumi, l’imam de Drancy, de la fatwa qui s’est abattue sur lui ? En lui collant des officiers de sécurité ? L’imam de Bordeaux est aussi menacé. Si l’on espère que de plus en plus d’imams s’inscriront dans les lois et les valeurs de la République, on ne pourra pas multiplier les gardes rapprochées. Pourquoi ne pas prendre le contrepied, en faire des vedettes ? Dans un monde où l’image engendre la starification et parfois la vénération, est-ce que ces hommes courageux ne pourraient pas faire l’objet de reportages télévisés ? D’invités dans les JT ? Rompre la distance médiatique les concernant ? 

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 Après la commémoration de la bataille de Montcornet que le colonel de Gaulle  avait vaillamment livrée contre les blindés allemands le 17 mai 1940, celle du 18 juin de la même année, voici le cinquantième anniversaire de la mort du Général. Macron est à Colombey, sans discours et avec une suite d’une trentaine de personnes. Ce soir, France 2 diffuse les deux derniers épisodes de son documentaire-fiction. Les années passant et la redondance guettant, toutes les évocations furent souvent axées sur Yvonne, l’épouse, et même sur l’ensemble de la famille, ce qui donna un caractère de cordialité sentimentale à ce grand personnage qui savait aussi être père et grand-père, mais aussi oncle. Des images convenues certes, mais bonnes à révéler. Cet homme, souvent seul face à son destin, possédait un foyer chaleureux qui lui permettait de se ressourcer tout en restant lié à son autre grande famille, la France. Le 22 novembre verra le quatrième et dernier rendez-vous de l’Année de Gaulle. Ce sera le 130e anniversaire de sa naissance à Lille et l’occasion de se pencher sur les toutes premières années de ce personnage intimidant, avec quelques questions intéressantes à creuser. Comment ce jeune homme intelligent et voué à une grande carrière militaire vécut les 24 premières années de sa vie, une période particulièrement agitée qui débouchera sur l’assassinat de Jean Jaurès et le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Il avait 12 ans à la mort de Zola, 14 quand advint le dimanche rouge de Saint-Pétersbourg, début de la révolution russe, 15 quand survient la terrible catastrophe de la houillère de Courrières pas loin de son pays natal. Et quand cet amateur de littérature classique fête ses vingt ans, Léon Tolstoï quitte le monde. On sait qu’il a lu « Guerre et paix » très jeune. Même s’il était surtout friand de poésie, ce grand roman n’a pas pu le laisser indifférent.

Mardi 10 novembre

(Maurice Clavel aurait eu 100 ans aujourd’hui. Cet écrivain chrétien militant, journaliste, philosophe, qui fut aussi un grand résistant, ne doit pas faire l’objet d’une commémoration mais on pourrait profiter de cet anniversaire pour le remettre au goût du jour, notamment à la rédaction de L’Obs puisque Jean Daniel lui avait confié une chronique télévisuelle qu’il assumait très bien).

 Bien que l’appellation de la radio francophone belge de service public soit passée de RTB à RTBF par la volonté du ministre de la Culture Jean-Maurice Dehousse en 1977, le  F (pour préciser l’expression française des chaînes) a continué à être négligé dans les programmations de variétés musicales. Au début des années ’80, les artistes les plus connus (Jacques Hustin, Paul Louka…) avaient pris la tête d’une pétition très nourrie qui demandait que 25 % desdites programmations concernent les chanteurs et chanteuses belges d’expression française. Ils furent accueillis avec condescendance mais ils firent chou blanc. De nos jours, les chansons anglophones pullulent sur les antennes de la Première, une chaîne représentative de l’ensemble des radios, très écoutée pour la qualité de ses informations et de ses reportages. Soit. L’heure n’est plus à se plaindre puisque l’on n’est de toute façon pas entendu.

Il faut pourtant toujours se méfier de ceux qui croient détenir la vérité.

 Désormais, le temps de midi de la Première est consacré à de la bonne vulgarisation culturelle, placée sous la responsabilité de Jérôme Colin, homme affable et très averti sur les sujets qu’il aborde et développe avec son équipe, tous gens de qualité que l’on aimerait volontiers côtoyer. De 11 h 30 à 12 heures, Colin a inventé « Bagarre dans la discothèque », une joute en 4 phases où deux joueurs s’affrontent dans la sympathique cordialité sur des superlatifs un peu biscornus. « Quelle est la meilleure chanson qui évoque… ? » Les deux joueurs expliquent leur choix en une bonne minute, Colin tranche et l’on entend la chanson. On aura compris que ce jeu est surtout souvent axé sur les paroles plutôt que sur la mélodie. Et pourtant, ce sont des chansons anglaises qui entrent presque toujours en compétition. Soit. L’heure n’est plus à se plaindre puisque l’audience est bonne.

 Il faut pourtant se méfier de ceux qui imposent leurs goûts sans s’obliger.

 Ce midi, ce fut l’extase. Impossible cette fois de ne pas éructer. La question, amusante au demeurant, était : éQuelle chanson Cyrano aurait-il pu chanter au pied du balcon de Roxane ? »  Cyrano ! L’exemple-type du héros français par excellence. L’esprit (des alexandrins sublimes) et l’allure (le panache). On peut ne pas aimer, mais nier la spécificité française de Cyrano, c’est ignorer quasiment l’identité culturelle française, celle qui est censée être représentée par la RTBF, et ne pas considérer l’apport littéraire comme une qualité déterminante pour un peuple, une nation qui se reconnaît d’abord dans le langage, principal vecteur de la communication. Les deux jouteurs proposèrent une chanson anglaise. Imaginer le héros au long nez occupé à décliner son amour dans un english à tout berzingue, c’est insultant pour Edmond Rostand et pour tous ses confrères. 

 Ce midi, Jérôme Colin et ses gentils animateurs n’étaient pas cultivés ; il faut bien le souligner, ils étaient bêtes. 

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 Cet après-midi s’ouvre à Paris le procès de l’ex-ambassadeur du Vatican en France. Il doit répondre de cinq agressions sexuelles. Le mouvement # Me Too est absent du tribunal : les cinq plaignants sont des hommes.

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 Le centenaire de la canonisation de Jeanne d’Arc (16 mai) n’avait pas été oublié. L’évêque d’Orléans suivit depuis longtemps les préparatifs d’une fête qui aurait dû se dérouler en grandes pompes. Survint le coronavirus et les fastes furent annulés. Que faire pour ne pas laisser cette commémoration aux oubliettes avant que le Rassemblement national ne s’en empare ? Message adressé en priorité à Charlie-Hebdo.    

Mercredi 11 novembre

 Même si les rues d’Erevan sont en furie, reflétant le mécontentement quant à un accord insatisfaisant,  le cessez-le-feu qui vient d’être signé entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan semble beaucoup plus fiable que les précédents. D’abord parce qu’il confirme les territoires administrés par les uns et les autres ; ensuite parce qu’il s’est conclu dans le bureau de Vladimir Poutine. C’est donc quasiment un accord qui traduit un succès diplomatique pour le maître du Kremlin, désormais perçu comme le faiseur de paix dans le Caucase. Erdogan ne fut pas invité à la négociation, moins encore à la séance de signatures. Son absence rehausse encore le succès de Poutine, impassible devant les caméras. Cet homme n’a pas besoin de conseiller en communication.

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 La commission européenne s’est mise d’accord sur son prochain budget que le parlement, après discussion, votera pour 7 ans. Le plan de 750 milliards d’euros visant à supporter la crise sanitaire et à relancer l’économie dès que possible a donc été concrétisé. Pour la première fois, les 27 vont s’endetter en commun. Le financement de cette dette devrait être couvert par des taxes sur les pollueurs et sur les acteurs et producteurs du numérique. Une très importante avancée pour Ursula von der Leyen, soutenue par Charles Michel.

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 Avec Maurice Genevoix, Emmanuel Macron a voulu que tous les poilus pussent symboliquement, autour de l’écrivain, entrer au Panthéon. Les années du centenaire de la Guerre de ‘14-’18 donnèrent l’occasion d’évoquer les atrocités de cette boucherie si bien que, crise sanitaire aidant, la cérémonie fut retenue sous la voûte du temple des Grands Hommes. Les œuvres du plasticien allemand Anselm Kiefer, appelées à demeurer bien que créées pour l’événement, donnaient un cachet de mémoire tragique et rehaussait d’émotion la solennité du cortège. On se plaît à penser qu’une pensée voyageait pour Sylvie Genevoix, sa fille trop tôt disparue en 2012, et Bernard Marris, son gendre, assassiné dans l’attentat de Charlie-Hebdo le 7 janvier 2015, qui connaissait très bien l’œuvre de son beau-père. Tous deux, Sylvie et Bernard, avaient créé une association pour évoquer « Ceux de 14 » . Cette journée eût été pour elle et lui un moment de bonheur, l’aboutissement d’un travail inlassable accompli dans la mémoire de l’académicien témoin de son temps de combats. 

Jeudi 12 novembre

 Sergueï Lavrov, en conférence de presse à Moscou : « Les Américains ont sans doute le système électoral le plus archaïque existant parmi les quelques pays les plus importants du monde. »

 On pense immédiatement à Audiard : « Les cons ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît. » (« Les Tontons flingueurs ») Mais Sergueï Lavrov n’est pas con.

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 Dans quelques semaines, il ne faudra pas oublier d’évoquer le centenaire d’un texte capital publié par l’historien Marc Bloc (fusillé en 1944 par les Allemands pour faits de résistance) dans la Revue générale de synthèse historique : « Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre ». Ce texte parut plusieurs fois au siècle passé. On peut le trouver aux éditions Allia. C’est, à l’heure des fake news triomphantes, un propos d’une étonnante actualité.

Vendredi 13 novembre

 Chems-Eddine Hafiz, le nouveau recteur de la Grande Mosquée de Paris, se rend au Bataclan participer à l’hommage que rendent la République et la Mairie de Paris à celles et ceux qui, il y a cinq ans, sont tombés sous les balles des fous de Dieu. Il a tenu à être accompagné de plusieurs imams et de responsables d’associations musulmanes. On perçoit, dans les différents propos qu’il tient à la presse, qu’il a vraiment besoin de remettre de l’ordre dans sa communauté. Non seulement il affirme la prédominance des lois de la République mais il les loue et appelle ses semblables à les respecter. « Il faut dénoncer les actes terroristes et les combattre » clame-t-il. On répète souvent que les musulmans sont à 80 % les victimes des actes terroristes. Le recteur Hafiz possède là un argument essentiel pour sensibiliser les fidèles qui se rendent dans les mosquées. Il préparerait aussi une communication sur la femme musulmane. Il agit au péril de sa vie car il reçoit déjà de nombreuses menaces de mort. On ne souhaite pas qu’il devienne un martyr.

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 On l’a souvent répété durant cette crise sanitaire : la Santé publique est du ressort des États membres de l’Union européenne. Celle-ci possède toutefois une commissaire en la personne de la Chypriote Stella Kyriakides et deux Agences qui travaillent en parfaite coordination. La cohérence et la coordination, c’est précisément ce que tente d’organiser la commissaire afin que l’Union puisse jouer un rôle plus harmonieux dans des situations de crise comme celle que l’on connaît. Á la vérité, il faudra bien qu’un jour, la politique de Santé publique ressortisse pleinement à l’UE ; il est difficilement concevable que l’art de soigner ne s’applique pas de la même façon à un citoyen hongrois qu’à un citoyen espagnol.  

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 La chaîne de service public France 2 a eu la bonne idée de créer au débotté une émission culturelle journalière d’une heure pendant la période de confinement. Animée par Babeth Lemoine et Patrick Cohen, elle est diffusée (bien entendu) en toute fin de soirée. « 6 à la maison » rassemble ainsi chaque soir quelques personnalités du monde des livres, du spectacle, de l’art et l’on crée un papotage spontané, très peu directif, qui autorise l’entrée dans le sommeil avec le sentiment d’être plus instruit.

 Les archives de l’INA auront l’embarras du choix le jour où il leur sera demandé un bon échantillon de l’émission.

 Un exemple : Ryad Sattouf, auteur de bandes dessinées, vécut la première décennie de sa vie en Libye et en Syrie dans un village où il n’y avait pas un seul livre dans les maisons, à l’exception parfois du Coran. Il recevait de sa grand-mère maternelle française quelques envois réguliers : Tintin, Le Comte de Monte-Cristo, etc. Ces livres lui ont permis d’orienter sa vie dès qu’il atteignit l’adolescence. Et l’on se prend à penser qu’il y a peut-être aujourd’hui en Libye ou en Syrie une petite fille ou un petit garçon qui, grâce à un ou deux livres de littérature française, deviendra une personnalité culturelle à succès dans quelques années… Peut-être ? Non ! Sûrement…

 Voilà pourquoi les islamistes et tous les adversaires de l’intelligence ne gagneront pas.    

Image: 
Maurice Genevoix était aussi et avant tout un amoureux de la belle nature des bords de Loire et de Sologne. Photo © Musée de la Marine de Loire.

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