semaine 38
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Le plus puissant est le premier servi

Le 05 septembre 2020

Samedi 29 août

 Les socialistes français semblent avoir définitivement abandonné La Rochelle en tant que lieu de rendez-vous pour leur université d’été. Les voici qu’ils s’installent de nouveau à Blois, une ville qui convient aux références historiques (la 23e édition des Rendez-vous de l’Histoire s’y tiendra d’ailleurs du 7 au 11 octobre). Les débats semblent s’animer de manière positive, c’est-à-dire en faveur d’un renforcement de l’identité du PS, en contestant l’attitude frileuse du Premier secrétaire Olivier Faure qui, plaidant pour une candidature unique de la gauche en 2022, avait lâché un irritant « peu importe », laissant accroire que ce pourrait être un écologiste. Les fidèles et les bien ancrés dans leur base, ceux-là mêmes qui ont réussi de bons résultats aux récentes élections municipales, n’ont pas encore digéré la tête de liste du PS laissée lors des élections européennes au philosophe Raphaël Glucksmann qui n’est pas membre du parti et qui, entre autres caractéristiques, avait soutenu la guerre en Irak. Patrick Kanner, président du groupe socialiste au Sénat, s’émeut : « On ne va quand même pas laisser le parti de Jean Jaurès, de François Mitterrand et de François Hollande… » Et voilà François Hollande inscrit dans une nouvelle trilogie, comme Mitterrand, au siècle dernier, figurait en troisième place dans celle qui se bâtissait avec Jaurès et Blum. Á retenir.

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 Le festival Les Inattendues de Tournai n’a pas échappé aux contraintes imposées par la crise sanitaire. Les organisateurs n’avaient pas voulu s’imposer une absence totale, si bien que moyennant les conditions d’usage devenues courantes (distanciations physiques, désinfectants, etc.), on eut droit aux bonnes leçons de philosophie dans le Jardin de l’Évêché. Le rédacteur en chef de Philosophie Magazine, Martin Legros - qui, à l’expérience du travail quotidien, déploie une personnalité de plus en plus érudite et attachante (on attend de lui désormais un livre) – avait choisi Hannah Arendt et plus particulièrement sa vision de « La brèche » entre le passé et l’avenir ; un texte de circonstance situant la réflexion entre le monde d’avant et le monde d’après pour un public clairsemé par la force des choses qui pourra méditer en famille et dans les groupes autorisés cette phrase si justement livrée par le conférencier : « Ce petit non espace-temps au cœur même du temps, contrairement au monde et à la culture où nous naissons, peut seulement être indiqué, mais ne peut être transmis ou hérité du passé ; chaque génération nouvelle et même tout être humain nouveau en tant qu’il s’insère lui-même entre un passé infini et un futur infini doit le découvrir et le frayer  laborieusement à nouveau. »  C’était une belle opportunité pour Pascal Chabot, de souligner ensuite, en évoquant Blaise Pascal, qu’un philosophe de génie peut se tromper, tandis que la période imposée de confinement avait déconstruit l’affirmation de l’auteur des Provinciales qui prétendait que « Tous les malheurs du monde viennent de ce que les hommes ne savent pas rester seuls dans une chambre »… La journée se termina par un spectacle musical de Raphaël Enthoven autour de Mythe de Sisyphe démontrant s’il le fallait encore combien la pensée d’Albert Camus ne prend pas la moindre ride.

Dimanche 30 août

 Une carte blanche qui met en cause le comportement des médecins à Bruxelles, lors du pic des contaminations. Une manifestation anti-masques assez imposante à Berlin. La majorité silencieuse accaparée par l’extrême droite. Un mauvais signe, un relent d’amertume désagréable, des aigreurs insoutenables. Le virus commence à déranger les esprits vulnérables.

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 L’amateurisme politique de la coalition citoyenne conduite majoritairement par des femmes vêtues de blanc et arborant une rose rouge risque de perdre sa dynamique festive et sa fraîcheur juvénile devant l’appareil rébarbatif mais superbement huilé de la bande à Loukachenko. Á moins que cette bande, faite de colosses aux pieds d’argile, ne commettent l’irréparable. Quoi qu’il en soit, l’opposition doit se structurer si elle veut peser.

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 Á  Blois, Stéphane Le Foll canonne sur la même ligne que Patrick Kanner. François Hollande est l’invité du JT de France 2 pour évoquer les attentats terroristes du 7 janvier 2015 puisque le procès des 14 présumés complices s’ouvrira cette semaine. On ne parlera pas d’autre chose et notamment pas des débats au PS. C’est mieux ainsi, le sujet principal étant trop grave. Mais il importera de revenir sur l’évolution de ce parti, loin d’être moribond. 

Lundi 31 août

 Plusieurs banquiers français estiment carrément qu’ « il serait absurde de ne pas s’endetter. » L’Allemagne s’endette à des taux négatifs sur des durées de 50 ans. Bref, au moment d’achever les heures de farniente et de penser à l’élaboration des budgets 2021, l’ombre de Keynes plane sur les démocraties occidentales, et sur les membres de l’Union européenne en particulier, malgré les efforts considérables fournis par la Commission. S’il y a encore des libéraux qui s’attachent aux équilibres en s’opposant à la dette, ils font partie d’un autre temps, celui où le bon gestionnaire était appelé à diriger rigoureusement la société en la culpabilisant si elle engageait des dépenses que la génération suivante devrait soi-disant rembourser. On n’en est plus là. On est même beaucoup plus loin. Et l’on ne tardera pas à s’en rendre compte.

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Jeudi, François Bayrou sera désigné haut-commissaire au Plan. Il dépendra directement du président de la République, ce qui arrange tout le monde, y compris le Premier ministre. Macron lui demandera d’envisager la France de 2030. La suffisance de l’intéressé pourrait le conduire à un travail  mégalomaniaque. Mais la question de fond restera : à quoi cela servira-t-il, si ce n’est à constituer la base du programme de Macron en vue de sa réélection ? En constituant son premier gouvernement au printemps de 1981, François Mitterrand avait nommé Michel Rocard ministre du Plan. Ce fut une voie de garage dorée.

Mardi 1er septembre

 On avait compris que Carles Puigdemont était un petit monsieur. Plutôt que de rester à Barcelone et risquer d’aller en prison avec ses adjoints, ce chef des indépendantistes catalans s’était réfugié en Belgique soi-disant pour continuer le combat. Il parvint ensuite à se faire élire au parlement européen où il est désormais planqué. Le voici qu’il rompt avec son parti, grâce auquel il avait acquis une renommée mais surtout gagné ce siège qui le tiendra au chaud pendant cinq ans. D’ici le renouvellement du parlement, on n’entendra sans doute plus beaucoup parler de lui…

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 Un accord au Soudan après vingt années de guerre civile ? On aurait peine à considérer que Darfour n’est pas synonyme de troubles belliqueux. Il suffit d’ouvrir un atlas pour se rendre compte que la Corne de l’Afrique est stratégique ; par pour les Soudanais, pour le monde entier.

Mercredi 2 septembre

(Régis Debray a 80 ans. Salut à tous ceux qui, comme lui, ont eu 20 ans durant les sixties – pas golden pour tout le monde – et qui, comme lui, se levaient parfois en pensant vivre le matin du grand soir.)

 

Au moment où s’ouvre le procès des personnes susceptibles d’avoir joué un rôle dans les attentats du 7 janvier 2015 contre Charlie Hebdo et le magasin Hyper Casher, l’hebdomadaire republie un numéro spécial en réimprimant les caricatures de Mahomet qui avaient déclenché l’acte horrible des intégristes. Riss, le directeur de la rédaction, déclare : « Nous ne nous coucherons pas. Nous ne renoncerons pas ». Qualifier son comportement de courageux, c’est bien la moindre des choses. En fait, le geste vaut beaucoup plus qu’un compliment. C’est à un salut officiel qu’a droit l’initiateur de cette attitude. Car en rappelant l’événement, en redonnant vie aux dessinateurs, (Cabu, Wolinski, Tignous…) par le biais de leurs œuvres, Riss procure à son pays, la France, une occasion de démontrer qu’elle est bien unique au monde, qu’aucun autre État n’est à même de réitérer un acte de liberté qui coûta si cher. En un mot, que la France est bien la patrie des Droits de l’Homme.

Jeudi 3 septembre

 Macron s’y était engagé. Il a tenu parole. Il est allé à Beyrouth et, apparemment, il y a trouvé l’amorce de changements, notamment avec la désignation d’un Premier ministre disposé à nettoyer la cambuse. Le président s’est, du coup, engagé de nouveau ; cette fois par l’organisation d’une conférence à Paris en octobre, chargée d’envisager le soutien à la relance du Liban.

 Sur sa lancée, plutôt que de rentrer à Paris, il a poussé jusqu’à Bagdad où une rencontre avec le Premier ministre était aussi à son programme. Mais l’Irak n’est pas le Liban. Là-bas, ce sont les États-Unis qui s’occupent de la reconstruction. Normal, ce sont eux qui ont détruit le pays… Et puis, en Irak, il y a beaucoup de pétrole. C’est aussi normal que le plus puissant soit le premier servi. C’était déjà inscrit comme cela dans les fables de La Fontaine.

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 La Chine se considère tout entière (y compris à Wuhan, l’épicentre de l’épidémie) libérée du Covid-19. On fait la fête dans les villes, qui étaient sous l’emprise des masques et du confinement depuis l’hiver. Il convient à présent de faire face à la reprise économique. Fini de rire, donc. Déjà.

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 Songeur devant les photographes, en prenant ses fonctions de Haut-Commissaire au Plan, François Bayrou insiste : il vise une capacité d’influence plutôt que du pouvoir. Depuis le temps qu’il prend un air inspiré pour tenir des propos creux ou mensongers, personne ne lui aurait encore signalé qu’il est ridicule… ?

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 Au championnat du monde de pétanque, à Marseille, on en vient aux mains tous les jours. Hier, c’était entre les joueurs, aujourd’hui c’est entre un joueur et un spectateur, rejoint sur les gradins par son agresseur irascible. Les boules, uniques objets de leur irritation… 

Vendredi 4 septembre

 Qu’est-ce donc que ce climat délétère qui mine la démocratie étatsunienne et que Trump ne cesse d’entretenir par ses tweets ? « La seule manière de me battre, c’est de tricher », clame-t-il. Il répète sans cesse à ses électeurs que l’on veut leur voler leur bulletin de vote…

 En Europe, les médias commencent à engager des discussions et des réflexions en s’interrogeant : si Joe Biden l’emportait, Trump accepterait-il sa défaite ? Mais comment diable pourrait-il agir autrement ?  La simple évocation de ce doute est tout à fait bizarre. Tocqueville, réveille-toi !

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 Il y a 150 ans, dès que l’on apprit que Napoléon III était fait prisonnier à la suite de la défaite de Sedan, le peuple de Paris descendit dans la rue et Léon Gambetta, brillant orateur de 32 ans, accompagné de quelques députés, gagna l’Hôtel de Ville d’où il proclama le rétablissement de la République. Est-ce parce que c’est désormais Anne Hidalgo qui dirige cette haute Maison que le président Macron a préféré se rendre au Panthéon pour prononcer son discours commémoratif ? Celui-ci, comme on le pressentait, fut très – comment dire ? – républicain : une et indivisible, égalité des chances, tout y passa. Il est bien Macron, c’est un vrai républicain, surtout le 4 septembre. Le 4 août, il voudrait bien démontrer qu’il est contre les privilèges, mais tout le monde est en vacances…

Image: 

Et pourtant, « On a souvent besoin d'un plus petit que soi », dit La Fontaine dans "Le Lion et le Rat", onzième fable du livre II illustrée par Gustave Doré. (Wikipédia)

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