semaine 49
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Jean Daniel : La démocratie doit être une passion

Le 25 février 2020

Dimanche 16 février

 Aux élections régionales françaises de 1998, plusieurs gros bras de la droite avaient raflé des présidences grâce à l’apport des voix de l’extrême droite. Ce fut particulièrement choquant avec Jean-Pierre Soisson (en Bourgogne), ancien ministre de Giscard et puis de Mitterrand, et avec Charles Million (en Rhône-Alpes), ancien ministre de Chirac. Des manifestations d’indignés, des déclarations de vexés, des commentaires d’outrés abondèrent. Rien ne fut cependant comparable à ce que subit actuellement le parti libéral allemand depuis que son représentant, au demeurant un pâle individu, se fit élire en Thuringe grâce à l’extrême droite. Des manifestations à la limite de la violence se déroulent devant le siège du FDP à Berlin (où l’on n’en peut mais). Toujours traumatisée par son passé nazi, l’Allemagne est intransigeante sur le plan de dérives avec l’extrême droite, si minces ou même anecdotiques soient-elles. Un regard panoramique sur les programmes d’Arte en témoigne, et ce ne sont pas les jeunes générations qui sont ou seront les moins motivées.

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 Dans Le Journal du Dimanche (JDD), Bruno Retailleau, chef du groupe LR au Sénat, déclare que « les djihadistes binationaux doivent être déchus de la nationalité française. » Comment ne pas se souvenir que le 16 novembre 2015, le Congrès qu’il avait convoqué - après les attentats du 13 au Bataclan – réserva une ovation debout à cette proposition de François Hollande, avant, spontanément, d’entonner une vibrante Marseillaise ? Comment ne pas se souvenir que cette proposition se délita durant les jours et les semaines suivantes, perdant un peu plus chaque jour sa touchante unanimité de Versailles sous les coups tordus de la droite, auxquels se mêlaient des voix du camp socialiste où une femme emblématique comme Christiane Taubira donna un coup de grâce en démissionnant de son poste de Garde des Sceaux ?

Lundi 17 février

 La machine Bloomberg  est en marche. S’il s’abstiendra encore cette semaine, il entrera en lice le mardi 3 mars, jour du Super Tuesday. Mais déjà, les autres candidats démocrates le ciblent. L’homme a deux atouts : son expérience (il fut maire de New York) et sa fortune, évaluée à 45 milliards de dollars (celle de Trump ne dépasserait pas les 5 milliards). Au pays du capitalisme puissant et triomphant, il faut beaucoup de moyens financiers pour ambitionner la charge suprême. Michael Bloomberg présente aussi deux inconvénients : son âge (il a eu 78 ans vendredi dernier) et il manque de charisme, ce que ses prédécesseurs démocrates Clinton et Obama déployaient à dessein. Le fait qu’il se soit fait élire à 60 ans maire de New York sous l’étiquette républicaine et réélire au même poste en tant que démocrate ne semble pas entrer en ligne de compte dans la critique de sa profession de foi. On est aux États-Unis…

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 Soutenu par une interprétation remarquable de Lambert Wilson, « Les Traducteurs » de Régis Roinsard est un bon polar qui tient bien en haleine et qui offre, par des rebondissements inattendus autant que plausibles, une mise en émoi quasi permanente. Et puis, la leçon est tellement superbe : le fric, l’avalanche de fric, soit, mais la littérature avant tout, parce que c’est par elle que l’imagination transpire et produit. Pour le démontrer, le jeu du doux libraire est délicieux. Il est interprété par le Bruxellois Patrick Bauchau, 81 ans,  fils d’Henry et  mari de Mijanou Bardot. Il sensibilise un petit garçon à la richesse de la littérature et ses conseils tout simples déboucheront sur des prouesses d’inventivité exceptionnelles. Proust aurait sûrement été ravi de connaître les effets de sa « Recherche ».

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 Entendu au Journal d’Arte (19 h 45) : « En flattant l’électorat noir, Michael Bloomberg tente de blanchir son image. » La même voix off, quelques minutes plus tard : « Le dépôt par hélicoptère de 50 tonnes de neige a provoqué une avalanche de critiques. »

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 Le Figaro a noté que Heinrich Heine avait rendu l’âme un 17 février. C’était en 1856. Le journal saisit l’occasion de pousser un cocorico en rappelant que ce somptueux poète allemand avait lancé : « Gloire aux Français ! Ils ont travaillé pour les deux plus grands besoins de l’humanité : la bonne chère et l’égalité civile. » Fort bien, mais de Heine, on retiendra surtout cette réflexion prémonitoire : « Là où l’on brûle des livres, on finira par brûler des hommes. »

Mardi 18 février

Les villes algériennes ont vécu le premier anniversaire des manifestations du vendredi. Celles-ci sont toujours aussi massives mais toujours aussi dépourvues de leader. Le peuple révolté a beau se méfier des meneurs de foule, l’efficacité de leurs revendications en dépend. Quelques jeunes avocats donnent ça et là des conférences de presse improvisées. Peut-être que cela débouchera sur quelque organisation concrète. Á observer.

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 Á Concord, village du Massachusetts, quatre sœurs adolescentes rêvent de gloire artistique. Aucune compétition ne pèse sur elles, aucune concurrence n’est à craindre. La sororité nourrit au contraire une prometteuse complémentarité puisque l’une veut devenir artiste-peintre, une autre comédienne, une troisième écrivaine et la dernière pianiste. La grande fête de l’esprit règne donc en permanence dans la famille autour de la mère bienveillante, la bonne bien intégrée dans le cocon, et la riche tante, interprétée remarquablement par Meryl Streep. Et le père ? Bof, on est en pleine guerre de Sécession, il a décidé de s’enrôler dans l’armée nordiste. On se soucie un peu de lui, de temps en temps, lorsque les préparatifs de bal ne créent pas trop de soucis… Le film de Greta Gerwig (« Little women ») est la 7e adaptation cinématographique du fameux roman de Louise May Alcott paru en 1868. La bien-pensance américaine demeure intacte car quand le mal arrive, le bien est là pour l’effacer. Quand un coup dur survient, la famille se serre les coudes et parvient à le surmonter. Seule la mort, qui fait, qu’on le veuille ou non, partie de la vie, est indépassable. La famille est très généreuse. Elle sacrifie son repas de Noël. Toutes ensemble, elles s’en vont le porter à une chaumière proche de chez elles, où règne une misère noire. Quand elles reviennent, afin de saluer leur geste, la tante leur a préparé une table encore plus plantureuse que celle qu’elles sacrifièrent et la fête peut commencer. C’est Byzance à Concord. Touchant, n’est-il pas ? Les jeunes filles sont presque des jeunes femmes. Va falloir penser au mariage. Les prétendants rôdent. Mamy Alcott a tout prévu : chacune sera heureuse. Et l’histoire s’arrête au moment où l’on sent que les fille March ne laisseront pas de souvenirs dans l’histoire de l’art, mais qu’elles seront de bonnes épouses et de bonnes mères.

“Little women” : un grand nanar gnangnan.

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 Peut-on réussir sa vie sans avoir une Rolex au poignet et sans disposer de WhatsApp ? On se pose éventuellement la question à Tel Aviv. Moins à Ramallah.

 

Mercredi 19 février

Que se passe-t-il à propos de Joris-Karl Huysmans ? Les dates biographiques de cet écrivain moyen (1848 – 1907) n’incitent à aucune commémoration particulière et cependant, il est entré en Pléiade l’an passé tandis que L’Herne – qui a créé une nouvelle collection de petits formats, Carnets, sous la direction de Laurence Tâcu – lui consacre déjà trois volumes parmi ses deux premières douzaines (« Notre-Dame de Paris », « Rêveries d’un croyant grincheux », et « Paris »). Dans « Paris », sont rassemblés quelques textes qui donnent un aspect intéressant d’une Ville que l’auteur connaît bien puisqu’il a passé une grande partie de son existence dans sa maison natale (9, rue Suger), dans le 6e arrondissement. On y découvre des constats qui pourraient illustrer l’actualité, comme les réflexions sur les sempiternels embarras de la circulation, et d’autres, plus typiques du conservateur ronchon, qui se hérisse contre l’évolution de la société. Du commerce par exemple. Influencé peut-être par « Au Bonheur des Dames » de Zola, Huysmans s’élève contre la construction du Bon Marché, détruisant le charme et l’hospitalité bucoliques des petites chapelles de la rue de Sèvres : « Lorsqu’on revient d’un cloître, une dégoûtation sans bornes vous saisit devant cette usine à péchés ; je ne crois pas que l’on ait jamais inventé un dissolvant plus énergétique de l’honnêteté de la femme. » La femme, dévergondée par mes tentations, même pour les laides, de se faire belles, détruiront la famille. Mais : « Il y a beaucoup de la faute du clergé, dans l’état de détresse où nous sommes ». Allons donc !... 

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Luc Dellisse est prolifique ces derniers temps. Plusieurs livres paraissent qui le conduisent à multiplier les présentations et les séances de dédicace dans les bonnes librairies. Qu’on en juge : l’an dernier, il a publié des nouvelles (« Le Sas », éd. Traverse) et un essai (« Libre comme Robinson. Petit traité de vie privée », éd. Les Impressions nouvelles) tandis qu’il vient déjà d’en faire paraître un autre (« Un sang d’écrivain », éd. La lettre volée) et qu’il annonce un recueil de poèmes pour l’automne (« Le cercle des îles », éd. Le Cormier). Á la mi-mars, il sera primé par l’Académie. Que sa qualité d’écrivain authentique s’étende à un plus large public n’est que justice. Mais l’homme, toujours en éveil, toujours curieux des mots et des vies qui en découlent, ne s’arrête pas à ses fructueux exercices d’écriture. Luc Dellisse lit aussi beaucoup. Ce n’est pas un lecteur, c’est un liseur.  Quand il ressent le besoin de faire partager ses découvertes, on l’écoute en bonne fortune, sachant qu’on en sera plus riche. Hier soir, au Collège de Belgique, il disserta sur Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon, qui échappe souvent à la vigilance des férus de littérature bien que la Pléiade consacra trois volumes à son œuvre monumentale il y a près de quarante ans. Deux heures d’exposé sans interruption, juste trois petits extraits en lecture afin de mieux illustrer ses élans. Un régal. Au retour, on navigue dans le dilemme : a-t-on envie de se plonger dans les écrits de Saint-Simon ou de reprendre des pages du brillant conférencier que l’on vient de quitter ? Délaissé, Saint-Simon ne fut cependant pas oublié par certains de ses pairs de plume. Quelques éclaireurs faisant autorité en ont vanté le talent (Chateaubriand – « Saint-Simon écrit à la diable pour l’éternité » - ; Stendhal – « Les épinards et Saint-Simon ont été mes seuls goûts durables » -; Sainte-Beuve, évidemment ; et Proust…) Á cette liste prestigieuse, on ajoutera un jour : Luc Dellisse.  

Jeudi 20 février

 Le 2 juin 1966, Régis Debray publiait dans Le Nouvel Observateur un article consacré au père fondateur du magazine hebdomadaire, Jean Daniel, dont les œuvres autobiographiques venaient de paraître. Son évocation commençait ainsi : « En 1998, Jean Daniel, Directeur du Nouvel Observateur et bien plus que cela… » Jean Daniel est mort ce midi. Il aurait eu cent ans le 21 juillet. Le « … et bien plus que cela… » de Régis Debray va être décliné sur toutes les gammes. Il y a un peu moins de dix ans, Jean Daniel avait dû se dire qu’il avait atteint l’âge de partir. Tout à coup, il surprit ses lecteurs en publiant une sorte d’éditorial-testament. Ce fut son « Ce que je crois ». Aujourd’hui, en hommage, plutôt que de commenter les différents et nombreux témoignages (Brassens : « Quand on est mort, on est tous des braves types ») mieux vaut retranscrire ici ce propos-là.

1. Je ne veux plus changer le monde, je veux le réformer. Je crois d’ailleurs qu’il change de lui-même bien plus rapidement que notre désir de le changer. Mais si je veux être réformiste, ce n’est pas seulement par renoncement à la révolution mais par croyance aux progrès et je souligne que j’écris ces derniers mots au pluriel. Sans doute ne peut-on plus croire au progrès au sens de Condorcet, de Marx ou d’Auguste Comte. Mais avant qu’un aigle ne lui dévore le foie, Prométhée a quand même dérobé à Zeus quelques secrets dont certains ont permis à l’humanité de faire d’énormes bonds dans la connaissance. La réforme consiste ici à faire disparaître ceux des secrets dérobés qui seront révélés maléfiques.

2. Le siècle précédent devait conduire à se méfier de toutes les révolutions, à comprendre toutes les résistances et à épouser l’esprit réformateur. Á la condition que cette conversion s’opère avec un radicalisme qui empêche les compromis de devenir des compromissions. Le « Réformisme radical » exclut tout relativisme désenchanté. Mendès France disait que la tension réformatrice doit constamment inoculer du pathétique dans la vertu. La démocratie doit être une passion.

3. L’explosion des dogmes et des idéologies devrait condamner à l’humilité et à un véritable culte de la complexité. En dehors des joutes de la politique et du divertissement des polémiques, le péremptoire n’est plus supportable. J’ai décidé, quant à moi, de m’intéresser toujours aux raisons pour lesquelles on est en désaccord avec moi. Mon maître en ce domaine est Raymond Lulle, ce moine majorquin du XIIIe siècle qui invitait les mécréants à ne pas choisir entre les trois monothéismes, mais à en faire leur synthèse personnelle.

4. La sagesse consiste désormais à ne jamais séparer les concepts de liberté et d’égalité. La première sans la seconde aboutit à a jungle des compétitions. L’égalité sans la liberté mène à l’uniformité et la tyrannie. Ne jamais séparer non plus le souci de la création de richesses du souci de leur répartition. C’est l’homme qui reste le but de toute création.

5. Dans cet esprit, l’argent ne peut être que le symbole d’une marchandise et l’instrument qui sert à la faire mieux circuler. Dès que la spéculation conduit à considérer l’argent comme une fin et non comme un moyen, autrement dit, dès que le capital se « financiarise », la société tout entière se transforme en une bourse des valeurs qui n’a plus le choix qu’entre un individualisme cynique et un brigandage organisé.

6. La violence est, selon Marx, provoquée par le saut d’une société à une autre, comme ce fut le cas lors du passage du féodalisme au capitalisme. En ce cas seulement, cette violence est considérée par lui comme progressiste ou, si l’on veut, révolutionnaire. Cette notion, contrairement à ce que l’on répète partout, n’est pas hégélienne. Hegel a fait l’éloge de la Révolution (1789) mais non de la Terreur (1793), et il a vu dans cette dernière non pas un progrès mais une régression. Il n’y a donc pas de fatalité progressiste de la violence, bien au contraire. Je suis partisan d’une non-violence offensive et non sacrificielle.

7. Il peut cependant y avoir une nécessité de la guerre qui est à la fois « inévitable et inexcusable » pour des raisons d’autodéfense. Mais elle ne saurait être entreprise qu’en tout dernier recours, après que toutes les autres solutions ont été envisagées. Lorsque la guerre est décidée, il faut garder à l’esprit trois réflexions : a) « Oui, il faut parfois se résigner à la guerre mais en n’oubliant jamais qu’en dépit de la justesse de la cause on participe à l’éternelle folie des hommes (Barack Obama).  b) « Chaque fois qu’un opprimé prend les armes au nom de la justice, il fait un pas dans le camp de l’injustice » (Camus). C) « La justice, cette fugitive qui déserte souvent le camp des vainqueurs » (Simone Weil).

8. Il n’est pas dans le destin d’une victime de le rester ; elle peut, après s’être libérée, devenir à son tour bourreau. Cette pensée doit rester présente à l’esprit de tous ceux qui acceptent, en utilisant les mêmes armes que leurs ennemis, de répondre à la barbarie par la barbarie et de trahir ainsi les valeurs au nom desquelles ils combattent. Dans ce cas, il n’y a plus d’innocents, il n’y a que des vainqueurs ou des morts. Dans une époque où l’éclatement des dogmes, où les conflits de la foi conduisent aux fanatismes et où il devient de plus en plus difficile de parler d’universalité des valeurs, une haine doit s’imposer, et le mot n’est pas trop fort, celle de tous les absolus. Le principe de l’extermination d’un peuple constitue le mal absolu.  Les survivants d’Auschwitz et du Rwanda ne doivent pas cependant se dire « plus jamais nous ! » mais « plus jamais ça ! ».

9. J’ai appris depuis mon plus jeune âge à considérer l’humiliation comme un des pires maux de l’humanité. Plus que les oppressions, les occupations et les aliénations, c’est elle qui blesse le plus profondément l’âme d’un individu ou d’une collectivité. C’est elle qui est à l’origine des révoltes contrôlées mais aussi des révolutions fanatiques.

10. Il y a plusieurs moyens de ne pas installer son fauteuil dans le sens de la résignation aux malheurs de la vie et à la malédiction des hommes. Par exemple, de considérer que « la vie ne vaut rien mais rien ne vaut une vie » (Malraux), qu’ « il ne faut pas chercher Dieu ailleurs que partout » (Gide) et que seule une admiration qui se transforme en amour peut nous empêcher de voir la vie comme « un conte plein de bruit et de fureur raconté par un idiot et qui ne signifie rien » (Shakespeare). De toute façon, comme le dit magnifiquement François Cheng, « tous les jugements, tous les cultes et tous les rites peuvent disparaître, sauf un seul, celui de la Beauté ».

(« Ce que je crois ». Jean Daniel, in Le Nouvel Observateur, 5 mai 2011) 

Vendredi 21 février

 La nuit bruxelloise fut longue et improductive. L’Union Européenne ne dispose toujours pas de budget. Son président, Charles Michel, avait bien préparé les débats. Rien n’y fit. Le Brexit laisse des traces et la PAC (Politique agricole commune) est encore sujette à des coupes sombres. Ce n’est pas neuf. C’était déjà la chanson amère du Marché commun. « Touchez pas à la PAC ! » clament en chœur Macron, Merkel et quelques autres. Air connu aussi… Le blocage est acté. On se reverra plus tard. En attendant, Charles Michel voyagera de chancellerie en chancellerie… Ainsi va (encore) l’Europe…

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 La commune de Fessenheim est en émoi. Les habitants se regroupent pour une soirée funèbre. Ils sont en deuil. Après 43 ans de bons et loyaux services, la centrale nucléaire arrête de fonctionner. « On est triste… 650 emplois perdus… Quel gâchis ! » Rien n’est simple.

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 Jean Daniel.

 Il importe de conserver aussi la lettre de Laurent Joffrin. Le directeur de Libération fut, un temps, son dauphin.

« Vous savez, disait Jean Daniel, c’est difficile de faire des bons éditos avec des positions nuancées. La polémique attire le lecteur, la modération l’endort. Pourtant, la plupart du temps, seule la nuance est juste. C’est mon sacerdoce. » Confidence douce-amère de celui qui a toujours cherché une forme d’équilibre, moins visible que les billets à l’emporte-pièce. Phrases déliées, allusives, références travaillées, raisonnements ductiles, Jean Daniel n’écrivait pas à la serpe, plutôt au pinceau, ou au fleuret, occupant ses quatre colonnes d’une prose sinueuse. Mais du coup, comme il prend congé, la question que l’on devrait poser à tous les professionnels du jugement se pose immanquablement. S’est-il trompé ? En fait, jamais, ou presque : c’est le résultat d’une vie d’oracle sensible au paradoxe.

Jamais ? Pour les racistes, les colonialistes, les pétainistes, les staliniens, les radicaux de tous poils, les ultra-libéraux ou les marxistes, il fut toujours dans l’erreur, qui était en fait la leur. Jean Daniel a soutenu toute sa vie la cause d’une gauche humaniste, étrangère aux excès et aux emportements. Il est un peu comme Camus face à Sartre. Une « pensée de midi », loin des folies révolutionnaires et des exaltations insurrectionnelles, tenant ensemble liberté et égalité. Sartre le radical s’est fané. Camus demeure.

Dans l’histoire intellectuelle d’une gauche déchirée par l’histoire, Jean Daniel n’a jamais dévié. Gaulliste en 1940, allergique à Vichy, engagé dans la 2e DB de Philippe Leclerc. Respectueux des sacrifices communistes pendant la guerre, conscient du rôle décisif de l’armée rouge mais anti-stalinien dès l’origine, proche de Blum à la Libération, adversaire des communistes. Anticolonialiste mais lié corps et âme à l’Algérie de son enfance, intime du drame pied-noir, soutien des rebelles et donc bête noire de l’Algérie française, méfiant néanmoins envers les méthodes brutales du FLN et ses penchants autoritaires. Gaulliste de nouveau après mai 1958 contre une partie de la gauche, à cause de la Résistance et de la capacité du Général à sortir de la guerre. Mendésiste, très « deuxième gauche », mais sceptique face au rêve autogestionnaire et soixante-huitard, rocardien raisonnable qui garde des liens avec « l’aventure Mitterrand », scellés par la littérature. Attaché à Israël dans le combat pour sa survie, mais aussitôt critique envers les vainqueurs qui n’ont pas saisi l’occasion de la victoire de 1967 pour forcer la paix, respecté par l’opinion arabe, lié aux élites du Maghreb et mauvais juif pour la droite israélienne, qu’il morigène sans cesse en rappelant le droit des Palestiniens à un État. Cible du PCF pour son accueil de Soljenitsyne et la dénonciation du Goulag par l’Obs, objectant néanmoins au conservatisme du grand écrivain dissident, qui annonce le retour du nationalisme russe.

Laïque, républicain, étranger à toute pratique religieuse, mais spiritualiste ami des rabbins, des évêques ou des imams. Européen, cosmopolite, mais patriote, lié à la France par toutes ses fibres, anti-souverainiste qui sait la force du sentiment national et comprend l’inquiétude identitaire, universaliste enraciné, qui respecte la terre et les morts et refuse néanmoins tout enfermement identitaire. Mitterrandiste après 1981 – le lien avec les hommes de pouvoir était son péché mignon, voire son talon d’Achille – mais néanmoins critique de la politique économique imprudente de la gauche.  

Connaisseur subtil des ambiguïtés de l’Occupation, on l’aurait attendu indulgent à l’égard du jeune Mitterrand, passé par Vichy avant de rejoindre la Résistance. Il écrivit néanmoins l’un des papiers les plus sévères sur l’amitié de ce dernier avec Bousquet, l’organisateur de la rafle du Vel d’Hiv continuée après la Libération jusque dans les années 1950. Juste milieu, centrisme mou, prudence pusillanime ? C’est ce qu’on dit sur le moment, alors même que le sage de l’Obs fut l’objet d’innombrables et furibardes polémiques. C’est le sort de ceux qui savent penser contre eux-mêmes. On les blâme pour leur sens de l’équilibre. Et on s’aperçoit dix ans plus tard que leurs contempteurs soutenaient des thèses sectaires et ridicules.

Laurent JOFFRIN. « Celui qui avait raison », jeudi 20 février 2020    

Samedi 22 février

  Internet, la meilleure et la pire des choses. Jacques Julliard, de son éditorial de Marianne (« Ombres chinoises ») : «L’idée, longtemps admise, que le développement économique a nécessairement pour conséquence l’instauration de la démocratie est battue en brèche par le capital-communisme chinois, même si les techniques nouvelles, comme Internet, commencent à poser à Xi Jinping des problèmes d’étanchéité que n’avait pas connus le communisme soviétique et stalinien. »

Dimanche 23 février

 Internet, la meilleure et la pire des choses (suite). Jean-Marie Périer, dans le JDD (Le Journal du Dimanche) : « (…) Instagram, le seul truc génial d’Internet qui, sinon, est le royaume des délateurs, des corbeaux, des lâches et des ordures ; heureusement qu’Internet n’existait pas pendant la guerre, il n’y aurait plus un seul juif sur terre ! » 

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Un bel esprit s'est éteint.

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Portrait de Claude Javeau
Il n'y a pas si longtemps, le 17 février voyait les drapeaux nationaux orner les façades. On commémorait la mort accidentelle du roi Albert sur les rochers de Marche-les-Dames, survenue le 17 février 1934.

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