semaine 48
Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart

Rouge, l’oasis d’un instant dans le désert.

Le 14 août 2020

Le 1 août, le M.U.R. Oberkampf, avait invité Rouge. Je ne sais pas pourquoi cette artiste plasticienne a choisi de s’appeler Rouge. Je sais qu’elle est diplômée de l’Ecole des Beaux-arts de Bordeaux. Deux informations qui relèvent de l’anecdote et n’expliquent rien de son œuvre. Fidèle à mes bons maîtres, je pense que c’est dans l’œuvre elle-même qu’on trouve des éléments qui éclairent la démarche artistique. C’est la raison pour laquelle, sans autre préambule, j’en viens à l’œuvre espérant y trouver matière à comprendre le projet de Rouge.

L’œuvre se présente comme une peinture réaliste d’une scène de plage. Mollement allongée sur le sable, la baigneuse prend une photographie. Notre attention est attirée par cette baigneuse, dame d’un certain âge, évoquant les photographies de Martin Parr, ce photographe anglais, membre de la très célèbre agence Magnum, qui renouvela la photographie documentaire. Son portrait représente environ la moitié de la surface de l’œuvre. Rien ne nous surprend vraiment dans cette baigneuse au maillot une pièce vert, avec un bandeau marron dans ses cheveux blonds et des lunettes de soleil. Pas vraiment une ondine, une gracieuse sirène, une femme mûre, ayant un goût, disons, très personnel. Notre baigneuse qui ne se baigne pas photographie une scène qui est hors du cadre. Peut-être une de ces scènes vues mille fois sur Facebook d’un enfant faisant des pâtés avec son seau en plastique ou un adolescent boutonneux éclaboussant sa copine. Bref, une baigneuse, hélas ordinaire, prenant un cliché sans intérêt.

Les mollets, les cuisses et les pieds de notre baigneuse sont cachés par des tissus. Des morceaux de tissus forment un tas dont le volume est bien supérieur au « volume » de la dame. Des pièces de tissu blancs, jaunes, noirs, rouge carmin, mêlées. Ce tas d’étoffes qui recouvre en partie notre baigneuse occupe un tiers de la composition. Il est peint plein cadre dans son entièreté.

La troisième partie a la surface la plus réduite de la fresque. On voit un ciel chargé de fumées incandescentes rouges et noires. Le sable de la plage est noirci par l’incendie.

Brièvement décrite la fresque interroge sur sa signification. Le regardeur doit, en effet, établir des liens logiques entre les trois parties, de gauche à droite, l’incendie qui menace, le tas de tissus dont la présence échappe à la raison, une baigneuse banale prenant une photo encore plus banale.

Regardée autrement la scène fait sens. Hors-cadre un énorme incendie se propage et ses retombées noircissent déjà la plage. Une baigneuse choisit de ne pas voir l’incendie qui vient, elle lui tourne le dos, se protégeant par une barrière de tissus et se concentre sur son « objectif », prendre une photographie sans grand intérêt.

La fresque est un panoramique qui part du hors-cadre du côté gauche, balaie la scène centrale et se termine par le hors-cadre du côté droit. Ce sont les deux hors-cadre qui nourrissent nos interrogations ; interrogations renforcées par le caractère absurde du tas de tissus.

On peut voir dans cette scène cinématographique une allégorie de notre condition. L’incendie comme les menaces se rapprochent et les Hommes préfèrent tourner la tête et regarder ailleurs. D’aucuns mettront des noms sur ces menaces : destruction de notre environnement, guerres, terrorisme etc. A moins d’y voir, le 1 août, jour symbolique des grandes vacances, la menace du coronavirus.

Le côté dérisoire de la barrière de tissu a retenu mon attention. En regardant attentivement les œuvres de Rouge, nous retrouvons fréquemment ce que j’ai appelé, faute de mieux, un tas d’étoffes. Le plus souvent, elles sont un signe d’intimité et réconfortent comme un doudou le jeune enfant. Les étoffes pourtant si difficiles à peindre, séparent du réel qui fait mal et par leur douceur calment la souffrance et l’angoisse. C’est leur fonction dans la belle fresque de Rouge ; les étoffes séparent matériellement des menaces et en recouvrant partiellement le corps de la baigneuse, la protège.

Le refus d’affronter les menaces est la raison de notre future destruction. Un point de vue politique sur une réalité sociale en somme. Une vision d’une grande noirceur. Un pessimisme assumé.

 

Rouge a peint une apocalypse annoncée. Une fin des Hommes et du temps. Nulle échappatoire. La jouissance du moment nous condamne. Reste l’instantané de l’œuvre, comme « une oasis d’un instant dans le désert ».

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