semaine 39
Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart

Covid-19 et mythologies.

Le 09 avril 2020

Le street art, vu des réseaux sociaux, continue sa métamorphose. Les contenus suivent les mesures de confinement. Déconfinement en Chine, confinement dans de nombreux pays. L’heure est à une transition qui sera plus ou moins longue, directement indexée sur les pics de la pandémie et les étapes vers le déconfinement. La nature ayant horreur du vide, les tuyaux que sont les réseaux sociaux sont remplis de contenus divers et variés. Réédition d’œuvres peintes avant le confinement, jeux destinés à tuer le temps, œuvres d’ «art confiné », créées à l’atelier. Ces œuvres sont intéressantes de plusieurs points de vue : certaines sont des regards introspectifs sur la condition d’un street artiste interdit de sortir, d’autres des œuvres personnelles s’égrenant au fil des jours toujours recommencés comme les perles d’un chapelet. Bien sûr, directement ou indirectement, elles témoignent du drame que nous traversons.

En Europe mais également ailleurs dans notre village planétaire confiné, un objet change de statut et devient une icône qui symbolise la crise : le masque chirurgical. D’autres périodes de notre histoire nationale sont symbolisées par des objets : bonnet phrygien de la Révolution de 1789 ou pavé de Mai 68. Tout laisse penser que le masque restera associé au Covid-19.

À partir du masque, différentes problématiques sont développées. L’amour, toujours l’amour ! Le masque portés par les amoureux est ce qui autorise le rapprochement, le baiser, l’étreinte, et ce qui sépare pour protéger. Le masque est ainsi un viatique qui protège de la maladie et de la mort. Éros et thanatos réunis dans une même image.

Plus prosaïquement peut-être, des œuvres invitent les regardeurs à porter des masques pour se protéger. En ce sens, les œuvres relaient les directives données par les exécutifs nationaux et le port du masque est certainement la contrainte la moins polémique.

Il est vrai que la représentation d’un masque pour un Français évoque en premier lieu un « scandale d’État ». A l’heure où j’écris ce billet, à la fin de la quatrième semaine de confinement, les soignants des services hospitaliers, les médecins de ville, les personnels de santé en général, les hommes et les femmes qui travaillent et sont exposés au virus, ne disposent toujours pas de masques en nombre suffisant pour être une barrière efficace contre la transmission du virus.

Il en est tout autrement dans d’autres pays qui pouvaient dès le premier jour de la pandémie distribuer gel hydroalcoolique, masques à leur population et tests. Quoi qu’il en soit, le masque chirurgical, à tort ou à raison, est devenu en quelques semaines l’objet-fétiche pour faire barrage à la mort qui rôde.

La représentation du masque est étroitement associée à celle de l’infirmière et l’infirmière portant un masque devient une figure de la crise, une figure allégorique. Voilà quelques semaines l’infirmière était une icône érotique. Réputée nue sous sa blouse, elle a suscité maints fantasmes. Aujourd’hui, l’infirmière a acquis un statut comparable aux héros marveliens. Pourtant, d’autres « héros » étaient possibles, les chercheurs, les médecins urgentistes, les ambulanciers, les pompiers, les aides-soignantes etc. La modestie de la fonction de l’infirmière, de son salaire également, sa présence dans les luttes menées par les personnels de la fonction hospitalière, sa présence auprès des malades et de leurs familles, le tribut qu’elle paie à l’hécatombe, ont érigé au rang de héroïnes planétaires les infirmières.

Enfin et surtout, le port du masque est un sujet inépuisable d’humour. Les artistes ont affublé d’un masque chirurgical les statues antiques, les personnages emblématiques de la peinture classique, les hommes et les femmes politiques. Bref, plus l’image est une image-culte ou mieux, sacrée, plus l’effet comique est garanti. Humour potache diront certains grincheux, humour facile, mais en ces temps de malheur même l’esquisse d’un sourire est bonne à prendre.

Un point, en cette triste fin de quatrième semaine, s’impose. Confrontés à la même catastrophe, les artistes réagissent sensiblement de la même manière. D’abord, il faut rire de notre malheur, catharsis salutaire et quasi réactionnelle. Dans un second temps, émergent des figures symboliques : le masque qui à lui seul intègre différents aspects du drame est l’amulette qui protège du malheur. Le modèle de l’infirmière reprend en partie la fonction du masque, elle officie à la survie, et figure dérivée de la mère, elle est celle, non seulement celle qui soigne, mais celle qui dans l’intimité de sa relation au patient console, « materne », parle au nom du « corps médical » à la famille.

Dans le drame qui se joue, drame dont nous sommes les victimes et les témoins, nous construisons des figures archétypiques pour endurer le malheur. Des objets assortis de fonctions quasi magiques pour nous protéger, des figures de héros pourvues de qualités telles qu’elles concourent à notre survie. Nos sociétés ne cessent de fabriquer de nouvelles mythologies, créations mentales collectives qui nous aident à supporter notre humaine condition. Les artistes en produisent des images.

Image: 

Stinkfish

Muckrock

kobra

Polar Bear

Marko93

Eddie Colla.

Eddie Colla.

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