semaine 04
Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart

Écrire sur les murs.

Le 03 janvier 2020

Les « marronniers » changent comme l’arbre éponyme en fonction des saisons. Pas de rentrée des classes sans micro trottoirs sur les enfants contents de retrouver leurs copains et ceux qui chialent, désespérés par tant de cruauté. Tous les Noël, on vous dit tout (la crèche, les Rois Mages, l’étoile filante, le père Noël etc.). Le jour de l’an, vous aurez droit à l’histoire des calendriers. Ajoutons, le marronnier des impôts, les départs en vacances, les morts sur les routes etc.

Entre les marronniers qui jalonnent notre année, des informations de la plus haute importance qui obligent la convocation de spécialistes : la grippe l’hiver, la canicule l’été, le réchauffement climatique en toute saison. Bien sûr, il reste de la place pour des infos qui reviennent en boucle : un massacre aux Etats-Unis, la sanglante répression d’un Printemps, un scandale politique ici ou ailleurs.

Notre temps est rythmé par la succession des nouvelles, pas vraiment nouvelles. L’une d’entre elles revient comme la comète de Halley, et elle est bonne, je dirais même excellente, car elle fait peur : la disparition de l’écriture. Les responsables d’après les susdits spécialistes seraient les images (de tous les écrans), l’oral qui se substituerait à l’écriture grâce aux nouveaux médias, l’extrême difficulté orthographique du français, une rétroaction de la diminution de la lecture.

Je vois déjà les gros titres des magazines « Vos enfants écriront-ils encore dans 50 ans ? » ou une variante « Après une histoire de 5000 ans, l’écriture disparait comme Venise sous les eaux ». C’est beau, mais c’est faux.

Les contraintes du billet (qui est ce qu’est la nouvelle au roman) ajoutées aux limites personnelles de mon savoir, m’amènent à réduire comme une tête Jivaros le sujet aux rapports entre l’écrit et la représentation dans le street art.

Bien sûr, quand on pense art contemporain urbain ce sont des images qui s’imposent. Des images de graffs, de fresques, de murals. Pourtant le graffiti d’aujourd’hui porte encore les marques de son origine étymologique. Le Larousse le définit de la manière suivante : « Inscription ou dessin griffonné par des passants sur un mur, un monument, etc. Inscription ou dessin, de caractère souvent satirique ou caricatural, tracé dans l'Antiquité sur des objets ou des monuments. (Parmi les plus révélateurs, citons les inscriptions politiques de Pompéi, les comptes sur les tessons de la Graufesenque, etc.) »

L’écriture est fille du dessin. Jusqu’à un certain point. Le point où une société donnée décide qu’un signe qui n’est pas un dessin représente un son (ou un concept, une idée). Alors l’écriture vit sa vie et s’écarte de la représentation. Reste qu’écriture et dessin ont partie liée, l’une ayant une influence sur l’autre. Et vice versa.

Je vous fais grâce d’une intéressante digression sur les rapports entre calligraphie et lettrage, entre lettrage et invention d’un alphabet graphique mêlant des alphabets ou s’inspirant de leurs formes.

Ce qui aujourd’hui ne cesse de m’étonner est la vigueur, la force de l’écriture sur les murs de nos villes. La présence de nombreuses phrases peintes sur les murs un peu partout dans le monde, au Royaume-Uni, aux Etats-Unis, en Europe, en Asie interroge. Que disent ces phrases ? Elles parlent d’amour, de politique, et des grandes questions qui secouent les consciences : liberté individuelle et société de surveillance, le réchauffement climatique, l’écologie, la lutte des femmes pour l’égalité, l’humour. Bref, quelques mots peints, parfois un pochoir tout simple à une ou deux couleurs, pour dire nos craintes et nos espoirs.

En peignant ces phrases, parfois quelques citations, des vraies et des fausses, les street artistes ont changé le statut du graffiti. La phrase « soutenue » par un personnage dit les grandes problématiques qui traversent toutes les sociétés développées. Son écriture (faut-il dire sa peinture ?) est devenue en soi une œuvre d’art. Nombre de ces phrases sont culte et ont été reproduites par l’imprimerie sous forme de posters. Posters, qui non seulement « décorent » les chambres des jeunes gens mais qui « affichent » leur corpus d’idées. Car c’est non seulement les mots de la phrase qui sont culte mais également l’image de ces mots peints sur le mur.

Il faut bien convenir qu’en ce domaine Banksy est passé maître. Des pochoirs rudimentaires d’un point de vue technique mais des mots qui résonnent au tréfonds de nos consciences et une mise en scène qui donne le beau rôle au langage.

Il ne s’agit pas d’une revanche du langage sur l’image (l’histoire de la peinture illustre la proximité qu’ont entretenu peinture et écriture) mais d’un art nouveau fruit des amours entre écriture et représentation. Une forme d’art urbain que nous intégrons dans le grand fourre-tout conceptuel du street art. Un art qui prend en charge l’aspect formel de l’écriture et la puissance du langage écrit. Un genre de mélange entre beauté calligraphique et prise de conscience de la force des mots.

Image: 

Banksy.

Banksy

Banksy

Banksy

David Sélor

Petite Poissone

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