semaine 29

Etre personnel

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 15 mars 2019

Photo©Laurent Berger

Un monde mécanique, fait de procédures, un monde sec, un monde qui fabrique et qui produit, un monde désenchanté qui encourage les paradis artificiels de toutes sortes, un monde impersonnel. Un monde où les services publics disparaissent, où les gens n’ont plus le temps d’écouter, de se parler. Ce qui m’importe est personnel, ce que j’aime transmettre à mes élèves est personnel.  La personnalité de ce qui peut enchanter quand tout parait vide de sens. Alors, je voudrais que les enseignants puissent être personnels dans leurs approches avec leurs élèves et non de simples exécutants au service de plans de pilotage qui n'acceptent pas l'imprévu. Je vois que l'organisation prévaut de plus en plus sur l'initiation, que la production rapide et efficace l'emporte sur le cheminement intérieur. J'oberserve que des élèves répondant à certaines consignes fermées perdent leur personnalité. 

L’époque postmoderne préfère la communication à l’esthétique. Or c’est l’étude d’écrits qui ne servent apparemment à rien qui peut nous aider à progresser intérieurement. L’information a pris le dessus dans la communication. Il n’est plus demandé aux élèves de développer une argumentation personnelle mais de repérer des arguments dans des documents et d’en produire la synthèse. L’utilitarisme dirige les compétences formatées qui sont injectées dans les épreuves externes qui mesurent le niveau des élèves. Notre enseignement, comme je l’ai souvent décrit, est dominé par l’obsession de toujours évaluer, mesurer, calibrer, contrôler au détriment du plaisir d’apprendre. La pensée du chiffre domine, la primauté du faire sur l'être, les séquences d’apprentissage de plus en plus décortiquées en unités d’apprentissage avec la ressemblance du monde de l’entreprise en prime. Le visionnaire Pasolini avait prédit le caractère dictatorial de la société de consommation et de fabrication. La notion noble de gratuité disparaît au profit de la rentabilité. A quoi ça sert Monsieur?  

Ce qui est beau parfois ne sert à rien, ne correspond pas à ce qui est attendu. Mais le goût du risque, de l’inédit ne semble plus admis dans la société du contrôle. Or c’est à l’école que je veux encore transmettre le goût de l’aventure. Sinon ce n’est plus que le gnangnan, l’impersonnel, le politiquement correct qui nous envahiront dans un monde pourtant hyper violent. Si toutes les scènes dérangeantes de la littérature doivent être censurées parce que trop bouleversantes pour de jeunes lecteurs, que restera-t-il de la force créatrice? Que restera-t-il de personnel dans un monde hyper contrôlé? J’admire ces jeunes Syriens qui décidèrent de protéger les livres dérangeants dans une bibliothèque cachée, acte de résistance généreux contre la barbarie de ceux qui veulent imposer leur discours dominant. Minoui Delphine raconte le rôle de ces passeurs de livres courageux. Passeur de livres, je souhaite encore l’être auprès de mes élèves afin que je ne sois pas uniquement vu comme un évaluateur. Mais bon, j’entends autour de moi, que  les lecteurs sont vus comme des intellos, étiquette posée avec un certain mépris qui nous taxe d’élitistes ou encore d’érudits. L'école devrait permettre de voir autre chose que des textes informatifs. Apprendre à lire autre chose que des rapports, des données, des enquêtes, des sondages. Je ne veux pas d'une pensée qui soit aride pour mes élèves. 

Yeux : « Ne vous faites pas d’illusions. Et vous, avec vos écoles, avec votre télévision, avec vos journaux bien tranquilles, vous êtes les grands conservateurs d’un ordre horrible fondé sur la possession et sur la destruction. Soyez heureux, vous qui n’êtes contents que lorsque vous pouvez coller une étiquette sur un crime. À mes yeux, ce n’est là qu’une des nombreuses opérations de la culture de masse : ne pouvant empêcher certains événements, on trouve la paix en fabricant des tiroirs sur mesure que l’on referme aussitôt. » (Contre la télévision, Les Solitaires intempestifs, 2003)

La société du niveau remplace la société qui émancipe. L’identification s’opère rapidement au détriment de la progression. L’organisation remplace l’initiation. L’utilitarisme remplace la poésie jadis considérée comme un art majeur. Les critères pédagogiques théoriques prévalent de plus en plus sur l’expérience des professeurs qui eux sont sur le terrain. Les enseignants sont traités de la même manière quel que soit leur engagement, quelle que soit l’école où ils se trouvent. La dévalorisation du métier d’enseignant s’accroît au fur à mesure que l’école est privatisée, envahie par la publicité, dominée par le langage de l’entreprise. Le prof a remplacé le professeur, le technicien a remplacé le pédagogue, le manager a remplacé le directeur. Un professeur en ordre administrativement, avec des plans prévisionnels, des belles grilles d’évaluation devrait-il l’emporter sur l’enseignant qui aime son métier, qui est un bon pédagogue et qui dialogue avec ses élèves? Pour avoir assisté à l'opéra "Push" à l'Opéra de la Monnaie, livret basé sur l'histoire vraie de Simon Gronowski avec des adolescents qui auront entendu la beauté des chants qui témoignent de la survie miraculeuse d'un enfant de onze ans poussé par sa mère hors du convoi de la mort, je demeure convaincu que cette représentation leur aura appris le sens de la vie et que durant une matinée, ils n'auront pas entendu cette sonnerie atroce et répétitive qui formate les heures scolaires. Un spectacle personnel sur l'histoire personnelle d'un enfant qui a connu la barbarie, d'un homme, qui malgré la barbarie croit encore en l'amitié et la joie.  Un monde privé de sens conduit par contre au nihilisme.

Celui, qui instruit réellement, donne des armes aux plus démunis. Quel pouvoir aurait intérêt à défendre l’instruction pour tous ? Nous condamnons facilement la violence de ceux d’en bas en oubliant de dénoncer la violence pratiquée par ceux d’en haut en toute impunité ! Or ceux d’en bas deviennent violents, car leur révolte parfois justifiée ne trouve pas d’autre issue. Je regrette ces moments de l’histoire où le bas et le haut communiquaient réciproquement dans un souci d’émancipation générale. Le souci de conformer les jeunes à ce qui est attendu ne développe pas leur personnalité. Alors nous pourrions nous plaindre de les voir s’habiller tous de la même manière, former une génération branchée sur des écrans, portant des grands casques sur leurs oreilles devenant sourds et myopes devant le monde qui les entourent. Heureusement, il existe toujours des jeunes qui développent leur personnalité, mais c’est souvent grâce à des rencontres extérieures à l’école. L'espace scolaire pour beaucoup d’entre eux est ennuyant, répétitif, routinier; les plus aisés financièrement pourront participer aux voyages scolaires onéreux pour se changer les idées.  Mais c’est bien à l’intérieur de l’école qu’il faudrait développer des esprits plus libres, plus responsables, moins spectateurs. L’augmentation des actes barbares, nihilistes, destructeurs, le refus de l’autre surgissent dans une société qui se prétend civilisée, qui prétend pacifier les individus. 

Les récits fondateurs et enchanteurs s’absentent de notre mémoire. Nous sommes une espèce fabulatrice, nous avons besoin de récits créateurs. Si nous n’imaginons plus des mythes qui nous permettent de vivre ensemble, d’autres mythes du repli identitaire occuperont l’école: l’homosexualité n’est pas naturelle, je suis contre les caricatures, la femme doit rester à la maison. Discours que le professeur peut entendre en classe. A défaut de fables qui nous apprennent à lire la complexité du monde qui nous entoure, des fables simplificatrices occuperont nos écrans de cinéma. Le roman et la fiction permettent une vision plus nuancée de la réalité et donc autorisent la tolérance, la compréhension. Donc, de défendre toutes les personnalités qui sont de ce monde. Alors permettons aux écoles d'être personnelles et de ne pas se ressembler toutes à cause de prescrits bureaucratiques. 

 

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