semaine 47
Portrait de Henry Landroit
Pour remettre les idées à l’endroit...

Recette pour un gouvernement

Le 01 novembre 2019

2035. Dans ce petit royaume européen né au 19e siècle, la République vient enfin d'être déclarée. Pas question évidemment (bien que plusieurs partis politiques l'aient suggéré sans aucune vergogne) d'offrir le poste de président ou de présidente à un quelconque membre de la famille royale.

Un comité des sages a proposé que l'on s'aligne sur le modèle de l'élection présidentielle française au suffrage universel. Cette décision a été validée sans hésitation par le parlement nouvellement élu. Restait en effet dans toutes les mémoires l'élection présidentielle de 2016 aux États-Unis qui avait porté au pouvoir un individu peu reluisant mais riche, soutenu par les Grands Électeurs, système qui était apparu à juste titre comme moyenâgeux et injuste.

Le grand jour approchait. Avec une certaine fébrilité, les élections étaient préparées par les services administratifs. Les ordinateurs étaient contrôlés en profondeur et immédiatement remplacés s'ls ne réussissaient pas le test préparé par les informaticiens.

Plus de huit millions d'électeurs et électrices étaient attendus. Deux millions d'entre eux avaient déjà signalé qu'ils voteraient ce dimanche depuis chez eux en utilisant leur smartphone, bien installé dans leur lit douillet. Malgré de multiples réclamations, la loi avait été aménagée trois ans plus tôt afin de donner cette possibilité aux volontaires.

Le système était en place et l'enjeu étant de taille (c'était en effet la première fois qu'on votait au suffrage universel pour un président dans ce pays), il ne restait que quelques appréhensions qui se traduisaient seulement par quelques gorges serrées parmi les personnes chargées du contrôle des opérations.

Du premier tour, se dégagèrent facilement un homme et une femme connus de tous. Les choses semblaient devoir se résoudre rapidement au second tour étant donné les personnalités en compétition. La semaine de transition fut cependant utilisée par les rouspéteurs de service pour critiquer les deux candidats : l'homme était célibataire (malgré ses 48 ans), comme « père » de la nation, allait-il faire le poids ? La femme était également célibataire (40 ans), n'avait pas d'enfants (« Comment peut-on ne pas aimer les enfants et aimer son peuple ? » avait titré le journal le plus populiste).

Quoi qu'il en soit, le second tour approchait et le choix était déjà annoncé par les sondages (qui n'avaient pas arrêté de se tromper durant la décennie précédente, mais enfin) : l'homme était paré des qualités indispensables pour diriger le pays et la femme, si elle n'est pas en mesure de retourner dans son foyer s'occuper de ses enfants, qu'elle se consacre à la vaisselle et à l'entretien de sa maison (les fabricants de lave-vaisselles et de produits décapants en profitèrent pour accentuer leur publicité aux meilleures heures d'écoute des radios et des télévisions). Quant aux mouvements féministes, ahuris de voir circuler encore de tels stéréotypes après un siècle de luttes acharnées, ils organisèrent quelques manifestations mais sans réel succès.

Lorsque le jour décisif arriva, l'intérêt était à son comble. Le vote était obligatoire, mais au cours des élections précédentes, beaucoup de personnes, lassées de la politique suite à des scandales financiers successifs et de la corruption généralisée avaient boudé les urnes. Aucune amende ne leur avait pourtant été infligée. Aujourd'hui, il n'était pas rare de croiser des gens annonçant leur intention de voter.

Le second tour, techniquement, se déroula comme un charme. Il profitait de plusieurs améliorations suite à des observations faites lors du premier tour. Même les opposants au vote électronique avaient dû reconnaitre que beaucoup de progrès avaient été faits depuis la fin du 20e siècle. On allait avoir les résultats très rapidement, ils seraient on ne peut plus fiables et dès le lundi, la première présidente ou le premier président pourrait s'adresser au peuple et lui débiter les phrases inévitables et banales que l'on utilise dans ces occasions exceptionnelles.

À 20h (19h59 pour certaines télés que je nommerai pas ici), les écrans étaient prêts à dévoiler le gagnant ou la gagnante. Trépignants d'impatience, les téléspectateurs retenaient leur souffle.

Les écrans restaient désespérément vides. Au bout de quelques secondes (qui parurent des heures aux électeurs les plus motivés), le responsable général de l'organisation de l'élection présidentielle apparut, la mine sombre, l'œil abattu et lut un communiqué d'une voix fatiguée. Il venait annoncer au peuple que les deux candidats se partageaient les voix de manière équitable : 4136 848 votes pour la dame et 4 136 848 votes pour le monsieur.

Ce fut la consternation à tous les niveaux. Dans l'heure qui suivit, les standards téléphoniques explosèrent, les réseaux sociaux furent envahis de messages proposant les solutions les plus farfelues les unes que les autres.

Le Conseil provisoire suprême se réunit durant la nuit et aux informations du matin tenta de tranquilliser la population. Une solution allait être trouvée, un comité d'experts était déjà mis en place. Un certain M. Delperée, malgré son âge canonique en revendiquait déjà la présidence… Étant donné ses liens avec l'ancienne famille royale, il risquait à nouveau d'échouer.

Les facultés de droit des universités furent consultées et tenues d'étudier la question dans les plus brefs délais. Des professeurs renommés firent des propositions concrètes. Notre seul Prix Nobel de mathématique expliqua dans une carte blanche reproduite dans tous les journaux que ce résultat était impossible. « Statistiquement, ce résultat ne tient pas debout. Il n'y a qu'une chance sur plus de trois milliards pour que les votes se répartissent d'une telle manière ».

Ses adversaires répondaient dans le courrier des lecteurs que oui, théoriquement, cela s'avérait impossible (en tout cas surprenant, troublant) mais que pratiquement, c'était arrivé.

Passons sur les sectes de tout poil et les illuminés de tout bord qui attribuaient ce résultat à une intervention d'ordre divin quand ce n'était pas celle des extraterrestres.

Un groupe de citoyens responsables proposa ses services pour recompter les votes. Manifestement peu informés de la technologie employée partout dans le pays pour ce vote, ils abandonnèrent leur projet lorsqu'ils se rendirent compte qu'aucun bulletin de vote papier n'était disponible.

Les opposants au vote électronique ne manquèrent pas de profiter de l'occasion pour déclarer solennellement qu'avec un vote papier, on n'en serait pas là.

D'autres enfin proposèrent de recommencer ces élections funestes pour sortir de de labyrinthe infernal. Ce n'était non seulement pas prévu dans la constitution de la jeune république mais en plus, cela aurait entrainé des frais énormes que le premier budget élaboré à la hâte n'avait évidemment pas prévu.

Peu à peu, la fièvre retomba, les exigences de la vie quotidienne reprirent le dessus. On s'apprêtait à revivre une longue période sans présidence. Le pays avait déjà connu cette situation auparavant avec plus de 500 jours sans gouvernement. Cette fois, au bout de 638 jours, ce fut l'Église catholique qui craqua la première. Le cardinal-archevêque, d'habitude si placide et accommodant fit lire dans toutes les églises (enfin, celles qui restaient car la plupart, faute de combattants, avaient été transformées en librairies, en restaurants et en centres culturels) un sermon pas piqué des vers dénonçant l'incurie (si j'ose dire) des autorités dans cette affaire et réveillant ainsi les Royalistes qui s'étaient quelque peu assoupis lors de l'instauration de la République après une lutte longue et rocambolesque. L'impact de cette démarche fut cependant pratiquement nulle.

C'est alors qu'une soirée télévisée spéciale fut proposée par les deux candidats malheureux. Elle aurait lieu deux ans exactement après le « soir noir » des élections.

Rien ne filtra à propos du sujet qu'aborderaient les deux candidats. Les journaux à sensation firent les hypothèses les plus farfelues, les réseaux sociaux en rajoutèrent, tant et si bien que les esprits se réveillèrent et que l'on pouvait s'attendre à une audience record le soir tant attendu

Effectivement, ce fut le cas. À 20h, les écrans se connectèrent dans la plupart des foyers. La tension était à nouveau à son comble.

L'émission s'ouvrit au son de la marche nuptiale de Félix Mendelssohn, ce qui ne manqua pas de désarçonner les téléspectateurs. Un couple prenait la pose sur un podium aux couleurs nationales, lui en smoking et elle en robe de mariée classique. Il fallut un certain temps au « peuple » pour reconnaître les deux candidats pourtant tant attendus.

Le temps de la surprise passé, nos deux tourtereaux s'installèrent dans un divan (toujours aux couleurs nationales) et répondirent avec assurance aux questions de l'intervieweur vedette d'un des chaines. Que s'était-il donc passé ? Les jeunes mariés avaient tout simplement passé de longues heures ensemble durant les deux dernières années et bien qu'étant de partis fort différents s'étaient petit à petit rapprochés découvert sous un autre jour que celui que leur permettait jusqu'alors la vie politique faite de coktails ou de longues heures de négociation.

En quemques phrases traversées par l'émotion, le coupe annonça qu'il avait décidé de proposer une coprésidence (celle de leur couple) afin de résoudre le problème posé. Le gouvernement provisoire avait accepté la proposition (ce ne fut que plus tard que l'on apprit le rôle important qu'avait joué le cardinal-archevêque dans cette affaire, il avait en effet convaincu les ministres les plus récalcitrants).

La jeune mariée eut même du mal à camoufler son état de grossesse avancée. Cette annonce transporta le peuple de joie et des feux d'artifice improvisés éclatèrent un peu partout dans le pays. Enfin, le pays avait une présidence composée d'un homme marié et d'une future mère de famille. On pouvait être assuré qu'ils allaient diriger le pays avec compétence.

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