semaine 39
Portrait de Erik Rydberg
Zeitgeist

Écritures bibliques de janvier

Le 10 février 2020

Comment entamer l'an neuf du bon pied? En faisant comme si. Comme si cela nous concerne pas. Mais en chavirante compagnie, s'il vous plait, des pouilleux des terres bibliques, des poètes que l'oubli a maudit, ou momifiés de mythologies rétroprogessistes, voire encore des égarés du Graal perdus dans le dédale du Parlement.

1. Jean Lemaitre (né en 1954), Si c'est contagieux, c'est encore mieux, 2019, éd. Le Livre en Papier, 182 pages, 10 euros, impression à Strépy-Bracquegnies. Est-il permis de rédiger la notice d'un bouquin avant de l'avoir entièrement lu? Non. Mais ici, je fais exception. Ce recueil de cinquante "coups de cœur" livresques, ça ne se lit pas d'une traite, ça se déguste avec la modération héroïque de l'alcoolique faussement repenti: une vodka par jour, pas une de plus! une deuxième en cachette? libation avouée vaut absolution. Le fantastique avec ce genre de livre, c'est de pouvoir, dans l'intimité d'une douce solitude, bénéficier d'un bouche-à-oreille trié sur le volet qui surprend à chaque page. Des cinquante, je n'en connaisais que deux (Chalamov et Deneau), et c'est donc à un vrai bal masqué porté sur le strip-tease qu'on est convié. Et hors des chemins battus! car le camarade Lemaître affectionne les maisons d'édition féeriquement microscopiques. Ce "polar social" de Pierre Bragard aux éditions Audace qui invente un détective privé dans un noblement minable camping ardennais! Cette autobiographie de la militante in-cor-rup-ti-ble Zouzou Bluszteyn (La Louvière) publiée à 84 ans sonnés aux éditions Le Geai Bleu! Ou encore, d'un milieu et d'une industrie culturelle plus médiatisés, le bilan filial en demi-teintes de la fifille Debray, dont Lemaître prend avec panache la défense en face d'un Mélenchon mal inspiré. Je ne dirai pas que ma liste de bouquins à dénicher s'est allongée de cinquante titres, mais, sans doute, ce sera bien passé les quarante. (Nota bene: l'ouvrage n'est diffusé que par l'auteur, par portage individualisé, et à vélo encore bien! Une seule adresse: jean.lemaitre@gmail.com)
(*) Jean est un vieux copain. Quoi! du copinage éhonté? Meuh non, des affinités électives.

2. Fagus (né en 1872 à Bruxelles, mort en 1933 à Paris), Lettres à Paul Léautaud, 1928, éditions La Connaissance, 77 pages, 25 euros (bouquinerie Fanny Genicot), "dans la typographie du Maître imprimeur Coulouma à Argenteuil". Qui connaît encore le poète Fagus? Nom de plume de Georges Faillet, employé à la Ville (de Paris) pour un salaire misérable qui, Fagus aimant plus que de raison s'ivrogner, l'obligeait en hiver à ramener dans sa serviette un peu charbon afin que le ménage ne meure de froid. Paraît qu'il était passé maître dans l'art de s'accrocher aux devantures de magasin pour maintenir la station debout; parfois deux gendarmes ramenait monsieur à la maison. Mais quel magicien du verbe! Déjà, ses lettres laissent entrevoir, qui saluent Paul Léautaud, son correspondant (et ami, ils se voyaient tous les jours au zinc de quartier), tantôt d'un "Mon cher contemporain", tantôt d'un "Exécrable Léautaud", en sortant sa meilleure lame pour trucider la Critique, en ce compris "l'aréopage de la postérité, pour l'énormité de sots qu'il comporte. Tout ainsi que vous, j'écris uniquement en vue de satisfaire le juge peu flexible qui siège dans mon crâne." Et puis la richesse du vocabulaire: ce "Vous m'éplafourdissez." Et les traits psychologiques: d'Untel, condensé en deux, trois mots: "un patron excessivement bénévole, pour ne pas dire: débonnaire." Fagus refermé, on rouvre et on relit.
(*) C'est l'amoureux des chats, chiens & Soi-Même, Paul Léautaud, qui m'a glissé Fagus dans le tuyau, via son Journal littéraire (abrégé en 1.240 pages, Folio 2013), brassant les années 1893-1956, pas les miennes, hélas. On n'a qu'une vie et on ne choisit pas son époque.

3. Vladimir Maïakovski (1893-1930), Théâtre, 1928-30, Le Temps des Cerises 2013, 280 pages, 18 euros, trad. Marianne Gourg-Antuszewicz (La Punaise), Claude Frioux et Irène Sokologorsky (Bains Publics et Moscou brûle), impression EMD (Lassay-les-Châteaux). Drôlatique, Maïakovski! Cette résolution des "postes de contrôle sanitaire des entreprises métallurgique et chimiques du Donbass" votant à main levée avec une écrasante majorité la "résurrection" d'un camarade dont on a exhumé le cadavre calciné (près de quarante ans après le décès, on est en l'an futuriste 1965), ce au nom de "l'inviolabilité de la vie humaine". Ah! vrai, le communisme, ça soulève des montagnes! Et il est à même, on peut faire confiance à Maïakovski, de se montrer grinçant. C'est le cas surtout de Bains publics, satire féroce de la bureaucratie, montrée à Leningrad en 1930, discutée après représentation avec des ouvriers de plusieurs usines à Moscou en 1929, ainsi qu'avec le Club des typographes, comme quoi, l'URSS étouffante et "totalitaire"... Placés dans la bouche du rond-de-cuir en chef, ces "salutations responsables" clôturant un échange téléphonique ou ce désaveu d'une sténodactylo en raison "du caractère non éthique de ses lèvres", on croirait entendre nos experts de la consultance durable et inclusive. Et puis la mise en scène (on est au théâtre!) d'une lutte de classes imaginaire, opposant les "masses ouvrières imaginaires" exclues des "richesses imaginaires" et appelées à se soulever "symboliquement", de sorte que tout cela finisse en apothéose sur un "Capital, chutez avec élégance" et "expirez de façon spectaculaire". Ce que condense la petite morale venant faire queue de poisson: "Travail et Capital / Nourrissent l'art théâtral". La pièce a été jouée en 1998 au Théâtre Royal de Namur, apprend-on. À quand un "bis". En attendant, lire ce petit bijou.
(*) Maïakovski était au moins aussi mondialement apprécié que Garcia Lorca, écrivait Aragon en 1957. Pas sûr que ce soit resté vrai. Il est des raisons que le cœur n'ignore pas.

4. Michel Onfray (ne en 1959), Traité d'athéologie, 2005, Livre de Poche, 2016, 315 pages, 9 euros, impression CPI (en Espagne - no comment). Qui choisir en premier? L'anti ou le dévot? En tout état de cause, on lira ces quelques lignes en parallèles avec les suivantes. En général, j'évite Onfray, trop présent sur les étals pour prétendre au sérieux. Mais, bon. Ce qui est agaçant dans cet Onfray, malgré quelques volées anti-fumigènes bienvenues (de Jésus, il n'y a aucune trace historique et le "saint" Popaul, sans conteste: un "hystérique", mysogyne, dont son propre corps (impur!) lui faisait horreur, p.ex.), c'est le côté croisade de mauvaise foi, faisant flèche de tous bois et, particulièrement, de manière bien peu scientifique, en ridiculisant le christianisme des premières heures comme si, encore aujourd'hui, les chrétiens en partageaient les préjugés les plus obscurantistes. Dommage. Onfray veut croire à une ère post-crédule, tout en donnant le combat pour les Lumières comme perdu: on ne va pas lui donner tort. Pour résumer, ça se lit, tantôt avec agacement, tantôt avec le sourire en coin: grave, quand même, que 2000 ans d'histoire n'ont pas encore tordu le cou aux trop humaines superstitutions des zozos messianiques qui encombraient les rues à cette très lointaine époque.
(*) Ouvrage qui m'a été vanté de divers horizons. Résultat, on s'y collé.

5. John Barton (né en 1948), A History of the Bible, 2019, Allen Lane, 545 pages hors annexes, 36,25 euros (relié), "printed and bound by Clay Ltd, typeset in 10.2/13.87 pt Sabon LT Std by Jouve" (il n'y a plus que l'édition britannique pour être aussi agréablement précise). Barton est un prêtre anglican et ça colore malgré des efforts louables d'objectivité. Ainsi, par exemple, il faut attendre la page 285 et le 12e chapitre avant d'apprendre quelles sont les sources concrètes des Écritures à notre disposition - et que les évangiles (donc Jésus), rédigés en grec, sont attestés par des milliers de manuscripts, souvent fragmentaires, riches en variantes qui, par la main invisible et peu innocente de copistes, ont abouti à la "Vulgate", qui ne sera "ossifiée" qu'au 4e siècle, mais consacrée seulement au 16e siècle (Concile de Trente), la bible "courante" moderne ayant pour épreuve et "bon à tirer" le Codex de Leningrad (11e siècle). C'est un peu la fable de Babel: Jésus, s'il a existé, causait araméen (au sein d'un entourage de pêcheurs peu lettrés), les Évangiles causent grec (Érasme traduira en latin en 1516) et le Vieux Testament, centré sur le Dieu d'Israël, c'est de l'hébreu. En passant: on ne peut qu'être subjugué par le génie typographique que révèle la reproduction photographique d'une page de la bible dite polyglote (1517) donnant à chaque page, sur trois colonnes, les textes grec, latin (Vulgate) et hébreu avec, en rez-de-chaussée, l'araméen (avec sa traduction latine) ainsi que, en marge, la glose rabbinique. Si l'auteur multiplie les "vraisemblablement", "plausible", "presque certainement", "d'évidence", "en supposant" et les "en présumant", il masque mal la friabilité du terrain sur lequel il se meut. Mais le bouquin fourmille en informations érudites sur l'essor d'une secte dont chacun de nos villages à son clocher. Sur les "apocryphes", par exemple, exclus du "canon" biblique, les Évangiles de Thomas, de Judas et de Marie, ou la Sagesse de Salomon (fondant le thème du péché originel chez Paul, alors que: zappé par les Hébreux). Ou l'affaire de la Trinité: une seule et unique et minuscule référence dans la Bible (chez Mathieu), ce qui n'a empêcher pas d'en faire le plat qu'on sait. Ou, pour terminer sur une note d'humour: Saint Paul, au vrai, c'était en fait un Turc! (là, sûr, on fait violence à la géopolitique historique).
(*) Barton avait fait l'objet d'une recension louangeuse dans le TLS et, donc, hop! inscrit sur les tablettes. (Vu aussi le sujet, qui doit intriguer l'honnête homme-femme: comment, après 2000 ans, après les Lumières, tout ça continue à peser sur les schémas mentaux.)

6. Thomas Mann (1875-1955), Les têtes inversées, 1940, poche Albin Michel 1987, 211 pages, 3 euros, trad. Louise Servicen, impression Pollina (Luçon). Toute l'Europe ou presque fonce vers la guerre et l'ami Thomas Mann se pique d'écrire un petit conte oriental à la mode Benarès (Varanasi, aujourd'hui). C'est une petite affaire bien plaisante. Quiconque se demande comme se suicider par décapitation: réponse ici. (Tenir le glaive très ferme à deux mains et jeter un œil sur le revers de McEnroe à Wimbledon.) L'histoire, c'est deux garçons pour une fille - et belle! un "corps ébouissant, pétri, eût-on dit, de maya". Ah! maya, l'illusion incarnée qui nous pétrit tous. D'évidence, Mann s'amuse un peu à jouer au natif des rives du Ganges: pour indiquer la nervosité, l'émoi d'un des garçons, Mann se fend d'un "il tremblait comme une oreille d'éléphant". (Trouvaille à garder en mémoire: la prochaine fois que vous racontez comment vous avez rappelé à l'ordre le voisin qui sort ses poubelles n'importe comment, ne manquez pas de préciser: "C'est bien simple, il tremblait comme une oreille d'éléphant". Au bistrot, ça aura son effet.) Il y a aussi un peu théologie indienne, au sujet de la splendide et terrifiante Kâli, dont on apprend de sa bouche qu'elle a aussi besoin d'idiots "infirmes pâles et aveugles dans mon organisation". Faut naturellement ensuite aller à la Bible pour voir comment le Seigneur, lui, aime peupler son "organisation". Il y a même comme un petit clin d'œil à Wittgenstein lorsque, mettant en scène la femme fatale placée devant le choix funeste de son acte, elle est interpellée comme suit: "Qu'as-tu fait, Sita? Ou plutôt, qu'est-il arrivé?", sur quoi Mann ajoute: "En bref (et pour poser la question de façon à tenir compte de la frontière mouvante qui sépare «arriver» de «faire») que s'est-il passé?" Très joli, ça.
(*) Mann, depuis la Montagne magique: auteur magique.

7. Franz Hellens (1881-1972), Le Double et autres contes fantastiques (1919-1967), FWB coll. Espace Nord, 2019, 284 pages, 9 euros. Un oublié qu'on gagne à fréquenter, Hellens. Parmi ces quinze nouvelles, on peut épingler, assez représentative, l'histoire du Portrait récalcitrant de 1964. Au-delà du grotesque d'un gros bourgeois jean-foutre joliment portraituré, il développe avec finesse l'idée qu'il n'y aucune raison, sinon "humano-suprémaciste", de penser que le monde inorganique ne serait pas vivant et, lui aussi, saisi de temps à autre "de moments de troubles et de sautes d'humeur". Une pierre lancée en l'air poursuit-elle sa course en pensant qu'elle le fait de sa libre volonté? comme s'interrogeait Spinoza. Il faudrait le demander à la pierre. Ou aux fées. Et puis il a du style, Hellens, cette observation de physionomie critique, par exemple, où il rappelle qu'il faut, pour que "le vulgaire tienne pour une capacité de réflexion" chez son prochain, "du sang, des muscles, et même une certaine dose de nonchalence". (Du style, mais pas toujours: séduit par l'édition de la Belgian Francophone Library [USA] et sa très jolie couverture, j'ai acheté en traduction anglaise The Memoirs from Elsinore, mais pour m'arrêter à la page 62: plat et barbant.) Détail en passant: l'absence d'ouvriers, ou même de gens bêtement astreints de bosser pour gagner leur vie, est frappante: la plupart des personnages hellensiens ne semblent s'activer, par intermitence, que par oisivité.
(*) Le nom de Hellens s'était fiché dans un coin de ma mémoire grâce à Ilya Ehrenbourg: lorsque, en 1921, muni d'un passeport soviétique valant carton rouge, il est expulsé de France et débarque clandestinement (sans visa) à la gare du Midi, il se met en quête de Hellens qu'il savait marié avec son amie Maria Miloslavskaïa (récemment divorcée du poète Nimorov) et qui travaillait alors à la bibliothèque du Parlement. Hellens, "homme extraordinairement honnête et triste" avec des "yeux de rêveur, des yeux d'enfant", le tira de ce mauvais pas (Cfr Ehrenbourg, "Les gens, les années, la vie", éd. Parangon/VS, 2008, p. 400 ff). Forcé, dès lors, que Helles fut gardé au chaud dans un cagibi de la cervelle.

8. Bruno Blasselle (né en 1950), Histoire du livre, 2008, Gallimard, 249 pages hors "dossier", 19,90 euros, impression IME. Ça se regarde plus que ça se lit. C'est bourré d'images et quelles images! Pour qui vénère le livre, s'entend. La bible dite à 42 lignes, 1456, premier livre imprimé, sur deux colonnes d'une beauté presque érotique. La marque ("logo" dirait-on aujourd'hui) de l'imprimeur Nicolas Jensen, 15ème, d'une stylisation quasi Bauhaus. La délicieuse liseuse de Jean-Honoré Fragonard (1770). Le mastodonte jurassique qui imprimera le premier numéro du Times en 1814. L'atelier d'expédition de la librairie Hachette, 1833, où on détecte sur la photo pas moins de 18 employés - mieux: gravure du hangar de fabrication de livres de Alfred Mamel à Tours, 1848, qui employaient six cent "ouvriers, ouvrières et enfants" (ben oui, début de l'industrialisme: enfants prolétaires du monde entier, unissez-vous). L'essor des encyclopédies: celle, théologique, 1846, de l'abbé Migne en 171 volumes! Ce qui demande un certain espace de vie sauf à encombrer coin cuisine et WC. Bel aperçu, encore, de la prédominance suivie du déclin des écrits moralisateurs chrétiens dans l'édition, de même que du statut subordonné et infantilisé de la femme: "Jamais fille chaste n'a lu de roman". C'est de Rousseau... On lit et on relit. Correction: on regarde et on re-regarde.
(*) Accroché je fus grâce à l'étal du libraire.

9. Marcel Aymé (1902-1967), La tête des autres, 1952, Livre de Poche 1983, 175 pages, 50 centimes, impression Brodard et Taupin (Montrouge). Regarder une pièce de théâtre en lisant le bouquin, ce n'est pas idéal, même en cherchant à coller le visage et la voix de Christiane Lenain sur, non moins irrésistible, la séductrice adultérine qui est dans ce plaisant vaudeville cause d'un envoi à l'échafaut d'un innocent (qui le soir du crime jouait au gymnaste avec elle dans un hôtel de passe). Ça, c'est l'intrigue, un alibi en béton absent du procès d'assises. Mais tout le plaisir est dans l'humour corrosif d'Aymé, traçant le portrait de deux magistrats corrompus expédiant avec joie et très légalement (la "vérité judiciaire") des quidams à la mort (à la nouvelle, même les enfants viennent applaudir: bravo, papa!), et puis celui d'un maffieux qui tient les rênes de la ville et auquel nos deux gens de justice doivent leur carrière (s'attaquer à lui, vous n'y pensez pas!). Feu d'artifice garanti.
(*) Aymé est dans un autre coin de mémoire. Ma petite femme chérie (moitié de pomme) me recommandait.

10. Yasunari Kawabata (1899-1972), Les belles endormies, 1961, rééd. Livre de Poche 2019, 122 pages, 6,75 euros, trad. René Sieffert, impression: en Espagne. On en disait du bien dans un TLS récent, alors pourquoi non? À la question "Est-ce bon?", je répondrai comme tout bon politicien: "Excellente question, mais moi je vais plutôt vous dire si cela m'a plu. Hé bien, non." Mais le sujet, pour le moins inusuel, ne manque pas d'être fascinant: tout tourne autour d'un bordel d'un genre particulier, destiné à des vieux ayant gardé quelque autonomie mais plus à l'entrejambe. Alors? Alors on leur propose une nuit dans une chambrette en partageant le lit d'une très jeune et très nue vierge lourdement endormie grâce à un soporifique: on peut se coller contre mais, attention, pas toucher (à peine pas). Faut être japonais pour y trouver de quoi s'extasier. L'idée (mercantile) est qu'en pareille féerique compagnie nocturne, d'agréables souvenirs charnels estompés vont ressurgir, et c'est ce qui va se passer. Sur 122 pages. Pfffffffff.
(*) C'est en dépouillant un vieux TLS (30 mars 2018) que j'ai été attiré, d'autant plus que l'article ajoutait que ce Kawabata avait inspiré Gabriel García Márquez pour Mémoires de mes putains tristes (qu'il me faudra désormais trouver...).

11. Emmanuel Berl (1892-1976), La fin de la IIIe République, 1968, éd. Folio 2013, 363 pages hors annexes, 10,80 euros, impression Novoprint (Barcelone). Le témoignage que Berl a consigné en 1968 sur l'avènement du pétainisme, par hara-kiri de l'Assemblée nationale, événéments qu'il a vécu de l'intérieur (il fut un temps le "nègre" du Maréchal), fournit un éclairage qui vaut d'être revisité. Et notamment par la mise en exergue du rôle pivot qu'a joué le général Weygand, l'homme derrière le choix de l'armistice devant la capitulation, ceci permettant de garder à disposition une armée, vitale, selon lui, pour combattre l'ennemi intérieur (le Front populaire, auquel la propagande ambiante fera endosser la responsabilité de la défaite) et pouvoir réprimer tout mouvement menaçant l'ordre établi. Sur Pétain, joli, aussi, dont un proche disait qu'il gardait, à 84 ans, intactes ses facultés intellectuelles, "du moins aux heures où il les exerçait." - "deux ou trois heures de lucidité par jour", commentait un autre. Enfin, rendant Berl tellement sympathique: son refus viscéral d'hurler avec les loups. Au sujet de Céline, ainsi, qui lui avait écrit des mots peu amènes dans son style délirant habituel ("Tu ne seras pas pendu, tu seras Führer à Jérusalem."), Berl tient à rappeler que lorsque Céline "déblaterait contre les juifs, il ne se prenait pas, par là même, pour Saint-Louis. Il restait Louis Ferdinand comme devant." Rappel utile, enfin, de l'opinion assez courante, peu après la défaite, d'une victoire mondiale totale, non de l'Allemagne, mais du nazisme...
(*) Berl, aussi, fait depuis longtemps partie des auteurs favoris, au moins depuis la réédition en 2014 de ses lumineuses Impostures de l'histoire (poche Grasset).

12. Luciano Canfora (né en 1942), Vie de Lucrèce, 1993, Delga, 2017, 171 pages, 17 euros, trad. Philippe Cocatre-Zilgien & Elena Giannozzi, impression Corlet Numérique (Condé-sur-Noireau). Lucrèce fait évidemment partie des livres de chevet, matérialiste avant que tout ne sombre: l'ère n'est pas encore superstituieusement chrétiennene, c'est un siècle avant (naissance probable: 95 ans avant l'an zéro) et sa divinité préférée, très humaine, célébrée dès la première ligne de son De la nature, c'est Vénus, "plaisir des hommes et des dieux", par qui "toutes les espèces vivantes sont conçues". On se prend évidemment à fantasmer sur ce qu'il serait advenu du monde avec Vénus au lieu de Jésus... Canfora, philologue, c'est de bout en bout de la critique historique très fouillée et érudite, sur le fait notamment que Lucrèce sera ensuite quasi effacé, et/ou qualifié de fou délirant - ben tiens! le discours anti-religieux, anti-superstitieux n'était plus en phase avec la pensée dominante, le siècle d'Auguste (2e moitié du 1er siècle avant notre ère) y veillera. Pour qui s'intéresse aux pratiques de censure de la propagande, c'est un joli cas d'école, de surcroît "classique". Ajouter un appareil de notes invitant à la chasse aux trésors: ce petit clin d'œil, par exemple, qui renvoie au poète William B. Yeats disant, en 1931, que le livre IV de Lucrèce comporte "une des plus belles descriptions d'un rapport sexuel jamais écrites". Évidemment, on va illico voir: "Au moment même de la possession, l'ardeur des amoureux erre et flotte incertaine: jouiront-ils d'abord par les yeux, par les mains? Ils ne savent se fixer. L'objet de leur désir, ils le pressent étroitement, ils le font souffrir, ils impriment leurs dents sur ses lèvres mignonnens qu'ils meurtrissent de baisers (...)" (traduction Alfred Ernout aux Belles Lettres, 2019, meilleure que celle d'Henri Clouard de l'édition de poche Garnier Flammarion, 1964, mais c'est affaire de goût.)
(*) Canfora, "décrétiniseur" de première, depuis que je l'ai un peu par hasard découvert (Exporter la liberté, 2007, La nature du pouvoir, 2009), je suis un "follower": je viens de commander son dernier, Philologie et liberté, chez Delga, ça promet...

13. Enzo Traverso (né en 1957), La pensée dispersée - Figures de l'exil juif, 2003, éditions Lignes, 264 pages, 19 euros, trad. Jeanne Revel, impression: "en Europe" (sic). Quiconque ressent un "tilt" en présence des noms de Walter Benjamin, Joseph Roth, Theodor Adorno, Karl Marx et Herbert Marcuse sautera sur le bouquin, qui se fait chantre aussi, parfois acerbe, d'Arendt, Jaspers et, passablement oublié aujourd'hui, de Siegfried Kracauer. Point commun: tous juifs (legs tantôt revendiqué, tantôt en renégat, tantôt indifférent), avec, observation à inscrire parmi les ironies de l'histoire, le fait que l'antisémitisme exterminateur de l'Allemagne nazie aura notamment eu pour effet d'exporter la crème de l'élite scientique allemande vers les États-Unis et, ainsi, de contribuer à l'hégémonie politico-militarisée du "Nouveau monde" yankee. Un aussi vaste programme socio-littéraire ne saurait se résumer. Parmi les perles: le soin infini que Benjamin mettait à calligraphier son courrier faisant "de chaque page un tout harmonieux", de même que son radicalisme ("le sujet de la connaissance historique est la classe combattante, la classe opprimée elle-même") contrastant avec le "marxisme esthétique" d'Adorno, ou, contrastant cette fois avec la mansuétude qu'Arendt manifestera à l'égard de Heidegger, les "lettres cinglantes" que Marcuse lui enverra en 1947 et 1948, dans lesquelles il s'adresse noir sur blanc à un homme "qui s'est identifié à un régime qui a envoyé mes coreligionnaires dans les chambres à gaz par milllions". On peut supposer que Heidegger ne lui a pas répondu. Une mine d'infos que ce bouquin.
(*) Traverso, depuis belle lurette, également une maître référence.

14. Theodor Adorno (1903-1969), Le nouvel extrémisme de droite, 1967, éd. Flammarion 2019, 70 pages hors postface, 14 euros, trad. Olivier Mannoni, impression Liberduplex (Espagne). Le bandeau de promotion rouge qui claironne "Manuel d'auto-défense" (sic) aurait dû m'alerter: recyclage posthume d'un texte de circonstance vendu sous emballage pseudo-sexy. Adorno, ami des guérilleros en gilets jaunes, rions! Tout cela pour dire: s'il y a ici et là quelques bonnes choses, comme la propension des classes moyennes à haïr le socialisme le prenant naïvement comme cause de leur déclassement, l'analyse tourne à vide faute d'exhaustivité dans le concept de "personnalité autoritaire" qu'Adornor place en exergue pour expliquer l'attrait d'une propagande d'extrême droite. Bref, on n'apprend rien qu'on ne sache déjà. Ajouter une longue postface (35 pages), mal traduite, convenue, poussive et d'un intérêt nul.
(*) J'ai quelque 14 bouquins d'Adorno dans ma bibliothèque, ce qui explique l'automatisme d'achat de ce 15e, lequel, sans regret, ira sur la pile des départs volontaires. (Butinant dans le séduisant magasin des Beaux-Arts, j'ai constaté que l'opuscule a été simultanément publié en néerlandais. Ah! merveilles du business du recyclage.)

15. Tove Jansson (1914-2001), Lyssnerskan, 1971, éd. Modernista, 2017, 117 pages. Mentionnée en passant: recueil de 18 nouvelles, non traduites et, donc, à quoi bon? Mais quel talent de conteuse de petits faits de la vie, parfois féeriques, tel ce pas de deux entre une femme cherchant la solitude sur un des nombreux îlots inhabités jonchant les eaux autour de Stockholm, et un écureuil, ayant dérivé là sur un petit bout de planches et que la femme, in fine, voit repartir sur son canot, l'unique lien qu'elle avait avec la ferme terre de la civilisation. S'éloignant l'une de l'autre, on imagine leur air médusé.
(*) Qui ne connaît la créatrice des Moumines qui peuplent l'imaginaire de quiconque a choisi de rester enfant?Levez la main sous peine de bonnet d'âne.

Post-scriptum
* Ah mais! ça fait du bien: les bibliothèques publiques en Belgique de langue française ont enregistré une hausse des prêts de 25% en 2017 par rapport à l'année d'avant, cela fait au total 11.600.000 bouquins qui ont glissé sur le comptoir d'un bipède humain civilisé à un autre. Alors que cependant le nombre de liseurs et liseuses affiliés a connu un certain tassement: ils sont quelque 832.000, les plus assidus étant des assidues, âgées de 28 à 40 ans. Voir encore: https://le-carnet-et-les-instants.net/2020/01/20/chiffres-des-bibliotheques/#more-28714

Image: 
Félix Fénéon, maestro de la brève de presse, peint par Valloton (Photo E. Rydberg du livre de Blasselle, dont question ci-dessus).

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