semaine 39

Au fait, t'es pour quelle équipe, toi ?

Emois et moi par Jean Rebuffat, le 24 juin 2016

Photo © Jean Rebuffat

On en voit des drapeaux dans les rues durant l'Euro. Le foot, refuge du nationalisme ?

Qu'il y ait une certaine appropriation du drapeau à l'occasion d'un événement sportif majeur ne fait guère de doute depuis très longtemps et les régimes totalitaires en ont parfaitement usé. Mais à l'heure de la plurinationalité et du métissage, rien n'est plus aussi simple.

Nous avons l'habitude, en réunion générale d'Entre les lignes, de nous rassembler dans un restaurant italien sis à la limite d'Auderghem et de Watermael-Boitsfort. Samedi dernier, deux drapeaux y étaient arborés : l'italien et le belge. Comme il y a parmi nous des amateurs de ballon rond et d'autres qui s'en tamponnent le coquillard, la conversation a roulé sur le thème du sentiment national, du chauvinisme et du drapeau en général. La théorie selon laquelle l'amateur de beau jeu, pur esprit désincarné, remiserait les couleurs nationales au vestiaire est évidemment tout à fait erronée, et je dirais même faux-cul. Comme une partie d'échec, un match de foot est une guerre en miniature, une véritable tragédie où l'on veut voir son équipe gagner plutôt qu'une somme d'exploits techniques. On peut tenter la neutralité (même les Suisses n'y pensent pas dans ce cas) mais où est le charme, où est l'émotion ?

On a donc « son » équipe, celle dont on dit « Nous avons gagné » avant de dire « Ils ont perdu » si d'aventure, vae victis, la victoire déserte. Par parenthèse, quelle belle métaphore du bouc émissaire : si on a perdu, ce n'est pas parce que les autres étaient plus forts, c'est la faute à Machin qui a joué comme un manche ou à Truc qui ne sait pas coacher. L'Histoire nous apprend qu'avec des raisonnements pareils, on arrive à Vichy mais personne n'y prête attention.

On a aussi quelques équipes de réserve (il faut bien continuer à vibrer). Généralement, celle du pays voisin. Un Français normalement constitué va devenir un fan des Diables rouges si les Bleus sont sortis et que les Belges restent. À noter que dans ce cas la réciproque n'est pas vraie : le Belge ne déteste rien de plus que les Hollandais ou les Français, en football. Une xénophobie footballistique qui s'explique par le replay de 1830 ou une belgitude mal assumée mais qui me stupéfie toujours. En 1982, chargé d'écrire dans « Le Soir » les papiers d'ambiance du Mundial, j'avais commis un article prophétique intitulé « L'aveu sacrilège » dans lequel je révélais mes origines françaises et ma prédilection pour le foot des Bleus (Platini, Tigana, Giresse : ces gens-là savaient manier le ballon, tout de même!). Je m'en souviens avec précision : j'ai reçu quarante-sept lettres de lecteurs indignés.

Pourtant j'ai aussi des origines belges et je supporte également les Diables rouges (juste après). Mes deux plus jeunes fils, excellents joueurs, d'ailleurs, sont dans le même cas (encore que je les sens très impliqués par « les hommes de Marc Wilmots »).

En ce sens je fus un précurseur involontaire d'un phénomène qui s'est amplifié : pourquoi cesser d'aimer ses racines quand on est transplanté ? Bernard Padoan, mon excellent confrère du Soir à qui on demande aujourd'hui les papiers d'humeur que l'on me demandait jadis, explique que ses origines italiennes sont tout à fait effacées et qu'il est un inconditionnel des Belgian Red Devils. Je comprends sa douleur existentielle mais qu'il n'essaie pas de faire croire que si les Belges disparaissent prématurément, il ne se souviendra pas que son grand-père était Italien !

À titre personnel, je suis d'ailleurs redoutablement équipé par mes origines nationales : j'ai encore l'Italie, l'Espagne et l'Allemagne dans mes réserves, sans compter mon enfance hollandaise...

Mais cela dépasse de très loin ma petite personne : nous sommes très nombreux dans le cas. Aujourd'hui, disposer de deux, trois voire quatre passeports est banal. Les joueurs qui peuvent effectuer un choix sont courtisés. (Il y a aussi parfois des naturalisations à très grande vitesse.) Eh bien le croirez-vous ? Je trouve que tout cela relativise fortement ce nationalisme dégoulinant et que c'est très bien. Très bien qu'il y ait deux frères qui jouent l'un avec le maillot suisse, l'autre avec l'albanais. Très bien qu'il y ait un Albanais qui se prénomme Frédéric. Très bien qu'il n'y ait plus aucune homogénéité dans les noms de famille des joueurs des vingt-quatre équipes (sauf les Islandais). Très bien que les meilleurs joueurs autrichiens soient d'origine yougoslave.

 

... En fait quand on abolira les frontières que fera-t-on des grands événements sportifs ?

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