semaine 39

Incroyablement et véritablement américain

Edito par Jean Rebuffat

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Il y a un point sur lequel les complotistes ont raison: des scénarios incroyables s’écrivent. Mais pas ceux qu’ils imaginent, au sens littéral du terme, assénant des arguments que l’on peut résumer par cette formule, la preuve, c’est qu’il n’y a pas de preuve. Les États-Unis viennent d’en fournir deux exemple ahurissants. Le premier concerne le judiciaire, le second le législatif et par ricochet l’exécutif, mais dans les deux cas, tous les pouvoirs se mélangent allègrement, comme si la séparation tant vantée par les penseurs du XVIIIème siècle n’offrait aucun intérêt, alors que justement, l’indépendance américaine découle directement de la pensée des Lumières.

Le premier, c’est la révision par la Cour suprême d’une décision prise en 1913 par l’état de New York. Cent neuf ans plus tard, neuf juges, dont six fieffés conservateurs (le mot est faible), estiment que c’est contraire à la Bill of rights, ces fameux amendements et aménagements constitutionnels , et qu’un des états n’a pas le droit de limiter le port d’arme. Inutile de dire qu’à l’heure où les tueries de masse fleurissent plus que jamais aux États-Unis, ce n’est pas une décision qui fait l’unanimité. Timidement – quel progrès majeur – on discute pendant ce temps-là d’une loi qui repousserait de 18 à 21 ans l’âge requis pour acheter ces fameuses armes d’assaut tellement meurtrières et qui n’ont plus rien à voir avec les pétoires du XVIIIème siècle ou même les six-coups du Far West.

Le second, c’est ce qu’on apprend au fur et à mesure qu’avance l’enquête sur les événements du 6 janvier 2021, c’est-à-dire la prise d’assaut du Capitole par des partisans de Trump (assaut qui a fait 5 morts, ce qui peut évidemment apparaître comme négligeable par rapport aux 20.000 morts annuels par armes à feu aux États-Unis, sans compter les 25.000 suicides). La manière dont le président sortant et sorti a essayé de manipuler tout ce qui était manipulable, faisant pression tous azimuts et indistinctement, tentant de remplacer tous ceux qui à leur place, étaient tièdes pour dire ou laisser entendre que l’élection avait été volée, fait froid dans le dos. Nixon apparaît à côté comme un aimable plaisantin.

Quand on pense qu’une autre superpuissance est dirigée par un autocrate qui n’a même plus à se fatiguer pour garder le pouvoir, on frémit carrément. Le pouvoir rend fou, c’est connu, mais à ce point-là, dans un monde où les valeurs officiellement proclamées sont supposées être respectueuses des humains et de leurs droits théoriquement inaliénables, c’est revenir à des barbaries délétères et sans contrôle dont le XXème siècle pensait avoir débarrassé la planète après en avoir abrité de gigantesques. Or pour en revenir à la décision annulant la loi new-yorkaise de 1913, qui nomme les juges? Même pas les citoyens, au nom de leur souveraineté, mais le président. Et une fois nommés, il faut attendre leur mort ou leur incapacité intellectuelle absolue pour les dégommer, puisqu’en vertu de l’indépendance de la justice, ces juges sont inamovibles… Trois d'entre eux ont été nommés par Trump. Ne nous étonnons pas, dès lors, que la compétence des états fédérés n'est pas admissible pour les armes mais qu'elle l'est pour l'avortement, puisque dans la foulée, les vieilles badernes viennent de renverser leur propre jurisprudence en estimant que la décision Wade de 1973 ne pouvait pas garantir le droit à l'IVG dans tout le pays et était du ressort de chacun des états. Le Missouri a déjà commencé, l'Alabama va suivre. Mais qu'importe: comme l'a commenté Trump, c'est la volonté de Dieu et chacun sait que les desseins du Très Haut sont impénétrables. Plus le temps passe et plus les deux Amériques se crispent. Comme tous ces gens sont fortement armés – enfin, les hommes surtout, ce retour au passé n'augure rien de bon. Après tout, la guerre de Sécession fait aussi partie du patrimoine américain, non?

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