semaine 39

Vieux fantômes bien présents

Edito par Jean Rebuffat

Scène de rue à Kharkiv en 1933 avec des cadavres tombés sur la voie publique. Une photo prise par Alexander Wienerberger tombée dans le domaine public.

Derrière la crise ukrainienne se cachent bien des drames enfouis plus ou moins sciemment et des attitudes issues de l’histoire, lointaine ou récente. Pour prendre un premier exemple, on peut difficilement échapper à certaines troublantes similitudes entre la méfiance érigée en système vis-à-vis de la Russie et feu l’anticommunisme primaire. Nul pays ne peut se résumer à son histoire mais celle-ci façonne souvent des comportements qui se répètent même quand les circonstances ont changé, radicalement parfois. Il est notoire que la Russie, de plus échaudée depuis deux siècles par l’intrusion de la Grande Armée napoléonienne sur son territoire, a toujours apprécié s’entourer d’un glacis (dont la Pologne et l’Ukraine ont souvent fait les frais). Il y a dans la genèse de la crise actuelle des racines qui germent et qui trouvent leur terreau fertile dans l’analyse russe selon laquelle l’Otan (dont par ailleurs on peut discuter de la pertinence aujourd’hui) n’est qu’une machine de guerre antirusse qui n’a pas le droit, sous le risque de considérer ceci comme une provocation voire un casus belli, de toucher ses frontières. À ce simplisme s’oppose un autre raccourci, la Russie veut la guerre et est un état impérialiste, annexant la Crimée. Car les faits historiques sont plus compliqués. En réalité, la Crimée n’a été ukrainienne que soixante ans, entre 1954 et 2014. S’y pose en outre la question complexe et sempiternelle de l’indigène légitime. Grecque, puis byzantine, ensuite ottomane avant d’être russe et/ou soviétique, enfin ukrainienne puis de facto à nouveau russe depuis le tour de passe-passe de 2014, la Crimée a connu bien des régimes et des mouvements de population. Elle était assez ouverte aux peuples des steppes, comme on les appelait autrefois, comme les Tatars que l’URSS a plus ou moins évacués de là.

Cette question de l’indigène légitime est usée souvent à des fins partisanes, on le constate dans des conflits ou des questions, pour être euphémique, comme entre Palestine et Israël, entre Serbie et Kosovo, Kurdistan et les pays environnants, etc., etc. Très souvent, des transferts massifs de population sont employés pour homogénéiser les territoires convoités au profit des plus forts, comme on le constate en Chine avec les Ouigours.

Ce n’est que très récemment, un siècle tout au plus, que cette problématique a commencé à poser de réels problèmes moraux. Le droit international est devenu une utopie agissante. La guerre, encore si souvent pratiquée, est perçue comme de nature criminelle, par exemple. La notion de crime contre l’humanité est apparue, ainsi que celle de génocide.

Et c’est précisément là-dedans que se cache un autre fantôme qui passe inaperçu aux opinions publiques de ce qu’on appelait naguère le monde occidental, voire le monde libre (ce qui ne l’empêchait pas d’asservir et de coloniser). Si je vous dis Holodomor, que répondez-vous? Rien, peut-être. Pourtant, en tout état de cause, même si les historiens sont partagés sur la qualification à lui donner, génocide ou crime contre l’humanité, c’est une grande tragédie du XXème siècle. Il s’agit de la terrible famine du début des années 1930 qui a tué en Ukraine, selon des évaluations difficiles et variables, entre deux millions et demi et six millions de personnes. A-t-elle été délibérée? Est-elle le fruit principal d’une décision stupide et d’une incompétence obstinée, à savoir exporter des céréales pour disposer de capitaux nécessaires à l’industrialisation de l’Union soviétique? En d’autres termes, au départ une connerie dont on a pu se rendre compte qu’elle permettait aussi une sorte de solution finale...

La fonte du soviétisme a fait émerger des cadavres gelés qui n’ont pas fini de sentir mauvais.

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