semaine 09

Menus privilèges et grandes injustices

Edito par Jean Rebuffat, le 06 décembre 2019

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Le paradoxe de rouler vite et à vide un jour de grève du rail... Photo © Jean Rebuffat

La France est sinon paralysée du moins ralentie par une grève qui en est à son deuxième jour à l'instant où ces lignes sont écrites et dont quelques leçons peuvent être tirées.

La première est que quand une grève ne dure que vingt-quatre heures, elle n'embête pas grand monde. Le 5 décembre, on a même vu, paradoxe suprême, la circulation automobile être inférieure à la normale... et les rares trains et métros circulant tout de même rouler pratiquement à vide. Les gens s'organisent, de congé en télétravail. La seconde est que lorsqu'elle déborde, les mesures préventives ne tiennent plus. Bouchons battant des records: puisque ça roulait hier, essayons aujourd'hui...

La dernière est plus politique que sociologique.

L'idée de base contre laquelle visiblement les travailleurs concernés sont vent debout, c'est d'unifier les régimes de pension. Promesse du candidat Macron, on ne peut pas dire qu'il s'est avancé masqué. Jusqu'ici, le macronisme s'est surtout manifesté par le choix du passage en force, contre lequel une réaction du même ordre s'est opposée de manière surprenante et pour des raisons discutables, les gilets jaunes, mouvement qui s'est aussi peu soucié des syndicats et de la concertation habituelle que le gouvernement de la République. Or sur le dossier des retraites, ce même gouvernement passe son temps à clamer que si le principe est non négociable, tout le reste l'est. Le flou qui en résulte produit l'effet inverse de ce qui est escompté. La grève actuelle a donc un aspect préventif au fond un peu inutile, puisqu'en réalité, on ne sait rien. Elle a en même temps un aspect défensif. L'idée de l'unification et de l'abolition de ce qui est décrit comme des privilèges présente un aspect sympathique face auquel les syndicats font valoir que si ces régimes spéciaux existent, c'est qu'ils correspondent à une pénibilité particulière, ce qui est fondé en partie mais qui résulte aussi d'un contexte historique qui a permis leur création. Les syndicats soulignent aussi que sous le couvert d'égalitarisme, il y a une réforme plus ou moins cachée qui serait la vraie raison, l'allongement de la durée des cotisations. Enfin, ils redoutent une perte de leur pouvoir car ils suspectent, non sans raison, que si la loi passe telle quelle, le pouvoir de décision finale sera ramené au niveau de l'état et plus à celui des secteurs de l'économie sujets à la concertation sociale. Si c'est l'agenda caché, il comporte entre les lignes deux risques: devoir mener un combat peut-être long avec des organisations qui restent puissantes jusqu'ici, et en cas de victoire, sortir des schémas actuels de négociation. C'est à dire en fait, susciter à terme des réactions spontanées dont on a vu qu'elles pouvaient ne pas manquer de souffle, être violentes et difficilement contenues. Voire ouvrir la porte au populisme qui en général, tout en se revendiquant du peuple, s'en fiche complètement.

Tout ceci n'est qu'un indice de plus de la crise multiforme qui touche les démocraties européennes et en cela, ce qui se passe en France actuellement n'est pas qu'un phénomène franco-français, mais devrait faire réfléchir les démocrates. Dénoncer les menus privilèges de certaines catégories de travailleurs alors que dans le même temps, les vrais privilégiés prospèrent toujours plus sous l’œil bienveillant d'un système injuste, c'est jouer avec le feu, c'est désespérer Billancourt tandis que l'on se réjouit dans les châteaux. La grogne des cheminots ne serait imbuvable que si une vraie justice sociale existait par ailleurs, au lieu de se transformer en chimère.

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