semaine 49

Le palimpseste historique

Edito par Jean Rebuffat, le 07 juin 2019

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Un document (libre de droits) pris par un sergent-chef photographe dans l'armée américaine le 6 juin 1944 lors de la seconde vague de débarquement. La réalité, ce n'est pas le Jour le plus long...

À quoi sert l'histoire? À nous prémunir des horreurs passées? À comprendre a posteriori comment tout cela a été possible? À créer des mythes fondateurs? Un peu de tout cela, sans doute, mais la réponse «à rien» m'est venue à l'esprit en regardant les commémorations du 75ème anniversaire du débarquement en Normandie, cette semaine. Car pour que l'histoire soit efficace, il faudrait d'abord qu'elle soit établie avec rigueur. Or toute écriture de l'histoire est sujette à critique. Deux cent trente ans après la Révolution française, on s'étripe encore (plus symboliquement) sur par exemple le personnage de Robespierre. Croire que l'histoire est une suite de faits indiscutables prenant place dans une logique cohérente est une illusion. Le célèbre devoir de mémoire tant vénéré est souvent prétexte à des célébrations dont les arrière-pensées ne sont pas désintéressées. Le rappel de l'histoire est en lui-même très évocateur de l'air du temps. Certes il était touchant de voir une poignée de rares survivants, quasi-centenaires, évoquer un événement qui fut d'évidence un tournant de la seconde guerre mondiale. Mais il y a quinze ans, c'était bien plus impressionnant car c'étaient alors de bien plus nombreux témoins qui subsistaient encore dans la force du troisième âge. Se souvenir est en soi une bonne chose car si l'histoire n'a pas de leçons définitives, elle comporte tout de même des enseignements intéressants.

Ainsi la dimension de la fin des pires régimes d'extrême-droite résonne-t-elle fort dans un contexte où les populismes s'épandent. La comparaison avec les années trente est sans cesse brandie mais l'histoire ne se répète jamais exactement de la même façon et les similitudes que l'on pense déceler peuvent être trompeuses. Rien que dans la phrase précédente, on peut déceler une erreur de perspective: ce n'est pas durant les années 1930, mais dans la décennie précédente, que les fascismes s'installèrent. Sa forme la plus perverse, le nazisme, n'accéda au pouvoir qu'en 1933 (après une relative défaite électorale, d'ailleurs, qui incita la droite à penser qu'affaibli, le parti nazi allait pouvoir être maîtrisé).

Mais pour que ces enseignements soient efficaces, il faut lutter de toutes ses forces pour essayer de démythifier l'histoire. Or on avait l'impression constante que c'était exactement le contraire qu'on faisait, soulignant l'héroïsme des défenseurs de la liberté contre le mal qui sera finalement terrassé et multipliant les anecdotes certes savoureuses. La guerre n'est pas un jeu vidéo ou un feuilleton où l'on peut prendre des libertés avec les faits. Pour ne citer qu'une anecdote, très révélatrice de la manière dont a posteriori l'histoire est manipulée, qui ne connaît celle du parachutiste bloqué sur le clocher de Sainte-Mère-Église? Aujourd'hui encore, un faux parachute et un mannequin rappellent comment John Steele atterrit dans la nuit du 5 au 6 juin 1944. Mais le mannequin est installé de l'autre côté du clocher où le parachutiste fut bloqué. Blessé au pied durant sa descente par une balle ou un éclat d'obus, Steele essaya de se détacher mais fit tomber son couteau et décida de ne plus bouger. Cependant, à l'aube, un soldat allemand le décrocha et le fit prisonnier. Le mythe dramatise le fait: Steele aurait fait le mort pour éviter d'être canardé durant toute la nuit et une partie de la journée alors que cela ne dura que deux heures. Le méchant ne l'a pas achevé mais détaché.

Le vrai danger des populismes progressant n'est pas de rejouer l'entre-deux-guerres et de déboucher inéluctablement sur un conflit terrible: l'histoire ne se déroulera pas de la même façon. On sent bien qu'il y a des menaces dans l'air mais les assimiler aux années trente, c'est exactement ce qu'il faut faire pour qu'elles se matérialisent. Bien sûr que l'on sait où les totalitarismes peuvent mener! Évidemment qu'il y a des points de ressemblance! Mais elles sont d'autant plus effrayantes que nul ne peut prédire aujourd'hui quelle nouvelle trouvaille viendra s'ajouter à la très longue liste des horreurs déjà connues.

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Photo : Robert F. Sargent (tombé dans le domaine public ≠ libre de droit)

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