semaine 21

Et vous, l'auriez-vous publiée?

Emois et moi par Jean Rebuffat, le 17 février 2017

Burhan Ozbilici est un nom qui ne vous dit probablement que peu, mais ce photographe turc de 59 ans a été primé du prestigieux prix Wold Press pour sa photo où l'on voit un jeune policier turc hurler la revendication du geste terrible qu'il vient de commettre: tuer l'ambassadeur russe à Ankara. Peu après le cliché, ce policier sera lui-même abattu. Le débat fait rage: fallait-il publier ou non? Fallait-il primer ou non?

La photo est un vrai document: elle n'a rien de chiqué, elle a été prise sur le vif, si l'on ose cet oxymore; nulle mise en scène, nul angle léché. Un journaliste, quand c'est sur place, ça fait son métier. Burhan Ozbilici aurait pu prendre la fuite, il le dit lui-même, mais a posteriori, il a analysé son réflexe et affirmé qu'il a déclenché parce qu'il a dû penser qu'il n'aurait pas été capable de répondre à la question: "Pourquoi n'as-tu pas photographié?". C'est ainsi qu'on dispose de documents terribles sur l'attentat du 22 mars 2016 à l'aéroport de Bruxelles.

La photo d'Ankara porte tout de même en elle un euphémisme naturel. Elle n'est pas sanglante, mais propre. C'est que regarder la mort est insoutenable, probablement. On tolère facilement la représentation fictive de la mort, au cinéma, dans les jeux vidéos... La distance vient là de la certitude de la fiction. La violence du document est plus dans le symbole que dans l'exhibition de la réalité. On voit un homme par terre et un autre une arme à la main: on pense immédiatement que celui-ci a tué celui-là. C'est du flagrant délit. Mais quand on connaît les circonstances, on est frappé par l'instant et le lieu. L'instant, c'est celui de la revendication, de la haine, de l'horreur des victimes expiatoires, du sacrifice à la barbarie - qui va se prolonger par la neutralisation du tireur. Il y a une double mise en abyme: le tueur qui va mourir est un policier chargé d'assurer la sécurité des lieux et ceux-ci recèlent plein de photographies coloriées (pour tout le reste, on dirait du noir et blanc) que la photo a photographiées.

Peut-on publier une telle image? Des médias ont refusé avant qu'elle ne refasse la une et puis, le prix décerné, ont commenté la photo en expliquant pourquoi ce fut non et que c'est oui, la réponse à cette question. La sensibilité du public varie selon les temps et dans notre monde hyperconnecté où les images les plus crues envahissent les réseaux sociaux, ce débat éthique peut être considéré comme vain voire hypocrite. Des photos célèbres étaient pires et elles furent parfois publiées sans état d'âme. Mais la civilisation naît de l'éloignement de la barbarie et de son refus; ce n'est pas rien. J'observe que l'image d'Aylan ou celle-ci se ressemblent: la mort y apparaît comme un sommeil éternel. Le pauvre gamin ou l'ambassadeur en ont fini avec la cruauté. La puissance du document tient dans son pouvoir d'évocation, ce qui le fait toucher à l'art. En regardant la photo de Burhan Ozbilici, je pense à la mort de Marat, le célèbre tableau de Jacques Louis David.

Pour moi, aucun doute: j'aurais publié d'emblée et donné le prix. L'art naît parfois du hasard. David n'a pas prémédité son tableau.

photos: 

Le cliché primé de Burhan Ozbilici, tel qu'il est publié sur https://www.worldpressphoto.org/collection/photo/2017/world-press-photo-...

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