semaine 33
Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart

Théo Haggaï, témoin de la catastrophe qui s’annonce.

Le 25 avril 2020

C’est bizarre ce besoin qu’ont ceux qui nous dirigent de vouloir à tout prix nous rassurer. Les experts se gardent bien de parler de pic de l’épidémie, alors ils préfèrent le mot « plateau », et même de « plateau haut ». Le susdit haut plateau risque de devenir une morne plaine ! Le masque devient à son corps défendant un objet magique chargé de repousser tel le crucifix les démons le coronavirus malin.

Confrontés à la mort qui nous frôle de ses ailes noires de corbeaux, les « sachants » comprennent au fil des jours qu’ils ne savent pas tout. Quid de l’origine du virus, pas de médicament spécifique, pas de vaccin avant longtemps, comment le virus se propage-t-il, le changement de saison aura-il une incidence sur sa diffusion etc. Bref, nos savoirs évoluent et rien n’est certain. Sauf qu’il y aura un après. Mais lequel ? Ce que les historiens savent c’est que la crise du coronavirus est un événement aussi important que la première guerre mondiale, la crise de 29, la seconde guerre mondiale, la chute du Mur de Berlin. C’est un choc mondial, une rupture, qui ouvre tous les possibles.

Reste tapie au plus profond de nos circonvolutions cérébrales, la peur. Peur archaïque de la mort, peur de la destruction de la nature par les Hommes, peur de la réduction de la biodiversité, peur du réchauffement climatique etc. Si la Peur de l’an 1000 n’a pas existé, la pandémie qui a partie liée avec nos peurs modernes les exacerbe.

Cette peur fondamentale qui s’alimente de l’actualité et de notre incapacité à nous projeter dans le futur résonne en chacun de nous, plus ou moins. Les artistes sont inscrits dans le siècle et à ce titre partage nos peurs. C’est en particulier le cas d’un jeune artiste, présenté comme un « artiste émergent », qui voilà quelque temps a retenu mon attention. Il s’appelle Théo Haggaï et ses œuvres, me semble-t-il, traduisent avec beaucoup de force les peurs des Hommes de sa génération.

Parisien mais confiné, c’est par Internet que je l’ai interrogé sur son travail et ses influences. Dans sa réponse Théo donne des clés pour saisir son projet artistique ; « A travers mes dessins, je fais des constats assez généraux sur l’état de la planète et le rapport que l’humain entretient avec elle. C’est catastrophique ! Alors je l’illustre. Peut-être que je parle de moi à travers tout ça mais ce n’est absolument pas l’objectif premier. Après, mes inquiétudes et mes peurs sont certainement visibles mais j’imagine que c’est logique et normal, l’artiste crée et on met tous du sien dans nos créations. »

A vrai dire, ce ne sont pas les constats de Théo qui sont au centre de ma réflexion. Cela ne veut pas dire que ces constats sont roupie de sansonnet et balivernes mais, cernant les limites de ma compétence, je me garderais bien d’avoir un avis sur des sujets que bien peu de chercheurs maîtrisent. Plus prosaïquement c’est la traduction graphique des idées de Théo Haggaï qui m’intéresse dans ce billet.

Dans le corpus des dessins étudiés, des constantes : l’emploi de marqueurs, l’utilisation quasi exclusive du noir et blanc, la fréquence du format A4 des œuvres. Quant aux « constats » de Théo des occurrences fortes : l’écologie au sens large, le réchauffement climatique mais aussi le drame de l’immigration et la solidarité. A ce propos, notons l’extrême fréquence du dessin des « mains serrées ». Ce dessin qui en premier lieu renvoie aux valeurs d’amitié, d’entraide, de solidarité, est devenu un marqueur identitaire de l’artiste, tout autant que son personnage, le rêveur.

Venons-en à ce personnage. Dans les scènes qu’il dessine Théo met en scène un personnage, parfois répliqué, personnage qu’il nomme « le rêveur ». Dans notre entretien, il en parle en ces termes : « J'utilise des silhouettes humaines qui sont des rêveurs, pleins d'espoir ou complètement désabusés par le monde dans lequel ils vivent. » Le recours à des « silhouettes » fait l’économie d’identifier le genre, homme ou femme qu’importe, les traits distinctifs comme l’origine sociale, ethnique, la couleur de la peau etc. Ils ont également un effet miroir : les regardeurs peuvent s’y reconnaître.

Bien pratique ces rêveurs somme toute, mais source de confusion aussi. A n’en pas douter les rêveurs de Théo sont les descendants tardifs de Keith Haring si l’on s’en tient à la forme. Leur forme se résume aux contours de leur corps. Théo Haggaï « récupère » certes le bonhomme d’Haring mais le rêveur de Théo est animé de valeurs en partie différentes. Haring, dans son œuvre, se situe par rapport aux préoccupations de son époque, le racisme, l’apartheid, l’homophobie, la discrimination, les dangers du nucléaire etc.

Théo Haggaï, de la même manière, dans ses dessins, défend une conception du monde et de la société et prône des valeurs. Entre Haring et Haggaï une partie de ces valeurs est commune, une partie seulement, pour la raison évidente que les périodes sont différentes. Il est patent que certaines compositions sont voisines. Voisines, cousines, sœurs, et Théo reconnaît bien volontiers qu’il est un des héritiers de Keith Haring. Dans le même temps, le continuateur veut affirmer son identité en s’écartant du modèle. L’artiste qui veut tracer sa route, qui craint le plagiat, va jusqu’à refuser de feuilleter des livres d’art présentant des œuvres de ses maîtres, Haring certes, mais aussi Basquiat, Miro, Picasso.

D’Haring restent la silhouette et la composition de certaines œuvres au demeurant peu nombreuses.

Après avoir défini ce que n’est pas l’œuvre de Théo Haggaï, tâchons de cerner ce qu’elle est. J’y vois deux pôles. Le premier est constitué par des dessins sur des petits formats au marqueur. Ces œuvres privilégient le message. A telle enseigne qu’elles sont épurées de la représentation d’éléments qui ne seraient pas nécessaire à la compréhension du message.

Elles figurent des scènes, je dirais mieux, des séquences narratives. Le fait est que Théo avant de dessiner synthétise son idée en élaborant un court récit. Dans un deuxième temps, son crayonné qui ne se contente pas d’installer dans l’espace de la feuille A4 les éléments principaux, est un dessin quasi achevé au crayon. Dans un troisième temps, Théo encre son dessin avec une infinie patience.

Le second pôle est formé par des dessins et des fresques qui, à l’opposé des dessins « politiques », accumulent les motifs jouant sur l’accumulation des objets. Là, la beauté de la forme, prime sur le message, sans en être totalement absent.

Entre ces deux pôles, une tension entre l’essentiel et le superfétatoire, entre le dénuement et l’âpreté du message et la tentation esthétisante.

Cette tension est, à mon sens, ce qui caractérise le mieux ce qu’il convient d’appeler le « style » de Théo Haggaï. Il n’est jamais plus original que lorsqu’il parvient à mêler la force du message et la surabondance des motifs.

Théo Haggaï est, pour l’heure, un dessinateur. Ses œuvres au graphisme raffiné explorent le plan, ignorant la profondeur et la lumière. La fermeté de son trait, amplifié par le recours au dessin noir sur fond blanc, confère aux scènes dessinées une dimension dramatique qui séduit. Il témoigne à sa manière de son époque au travers le prisme, certes déformant, de ses engagements.

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