semaine 39
Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart

Martin Péronard : Propaganda.

Le 06 décembre 2019

J’ai l’admiration sélective et l’enthousiasme mesuré. Effets de l’âge à n’en pas douter. Je me refuse à hiérarchiser les œuvres de manière binaire, rangées sur l’étagère de mon souvenir en deux catégories : j’aime/ j’aime pas. Genre like/pas like facebookiens. Les choses, comme souvent, sont plus complexes. Une œuvre ne se réduit pas à une vilaine photo ; une œuvre hors contexte est une plante hors sol ; c’est le projet artistique qui donne son sens à l’œuvre etc. (j’ai d’autres arguments en magasin, mais restons-en là !)

Ces précautions liminaires posées, j’ai un faible, voire un penchant, une inclination spontanée dirons-nous, une certaine tendance, à préférer les œuvres de street art qui « disent quelque chose ». Effets de l’âge d’un soixante-huitard non repenti assurément.

30 mai 2018, le collectif Black lines a invité des artistes à peindre une fresque collective rue d’Aubervilliers dans le 19e arrondissement de Paris. Plus d’une vingtaine de street artistes ont créé des images pour dénoncer les dérives du capitalisme. Martin Péronard a proposé une œuvre formellement superbe pour instruire un procès sans appel des excès du libéralisme.

L’œuvre est (presque) inscrite dans un cercle. Au centre, un personnage à la tête de mort portant à son oreille un téléphone portable. Du téléphone sort un long fil qui sort du champ. Connectés au personnage central d’autres fils rayonnent, peints en gris ou en noir. Les « fils » découpent le cercle noir servant de fond à la fresque en secteurs : cinq secteurs parfois eux-mêmes divisés en espaces plus petits dont les dessins sont confondus. Répartis au 1/3 du cercle, trois phylactères reliés au personnage central. L’unité thématique est renforcée par l’unité formelle. Des noirs, des blancs et des gris.

Le centre de la fresque est une métaphore du point nodal, du nœud gordien du système libéral vilipendé. Au cœur donc du capitalisme, la figure du financier spéculateur, habillé en bon bourgeois passant ses ordres d’achat et de vente par téléphone dans toutes les bourses du monde. Une image forte de la finance mondialisée porteuse de mort.

Les trois phylactères illustrent trois « conséquences » du capitalisme : les magouilles des nantis, les inégalités sociales, la collusion entre les politiques et les militaires.

Les autres secteurs illustrent d’autres « conséquences » : la destruction de l’environnement et la pollution, la guerre, l’exploitation des Hommes, la spéculation sur les monnaies, les nouvelles formes d’exploitation des cols blancs, le soutien du président Trump à l’Arabie saoudite.

L’ensemble constitue un tableau des dégâts provoqués par une économie dominée par une finance sans frontière exploitant tous les travailleurs et à l’origine des plus grands fléaux de l’humanité, la pauvreté, la guerre et la destruction du vivant.

Inutile d’ajouter que cette fresque est une œuvre militante ! C’est une vérité d’évidence ! Mon intérêt porte non sur une discussion des idées mais sur la forme de l’œuvre que je qualifierais, faute de mieux, d’œuvre de propagande. Propagande, parce que sa composition et les scènes représentées s’apparente à la longue tradition plastique des images de propagande.

Comment ne pas reconnaître dans le réseau rayonnant des fils reliant le spéculateur au marché mondialisé la forme archétypique de la pieuvre. La figure de la pieuvre, depuis belle lurette, est utilisée pour rendre compte d’un processus d’expansion négatif progressif. La pieuvre est un animal qui n’a pas bonne presse et sa tête et ses tentacules sont bien utiles pour représenter le départ d’un point central de tentacules menaçants. Le pauvre mollusque a été servi à toutes les sauces : pour représenter la menace du dollar comme monnaie de change, le développement des réseaux francs-maçons, la menace communiste, voire la volonté impérialiste de Poutine !

Les fils des télécommunications sont des équivalents modernes des tentacules et quoique circulaire et « fermée » la fresque, grâce à ses fils qui s’échappent vers la périphérie frappent l’imagination du « regardant »[1], référant à d’autres images partie prenante de la culture occidentale. D’où sa force !

Toutes les scènes pourraient de la même manière que le stéréotype de la pieuvre être commentées sur le fond et sur la forme. Deux scènes parallèles, disposées en chiasme, sont riches d’enseignement. La première représente sur fond de décor industriel (on pense à des centrales nucléaires) une longue théorie d’hommes nus, enchaînés. Cette image en appelle d’autres, celles de « L’internationale » : « Debout, les damnés de la terre /Debout, les forçats de la faim », « Foule esclave, debout, debout ». Les corps nus et maigres, les hommes enchainés les uns aux autres renvoient aux images de la traite négrière.

L’équivalent (et non la même chose) est cette théorie d’hommes le nez sur le clavier d’ordinateur dominés par des machines et le visage du petit chef qui donne ses ordres dans un micro. Une symétrie voulue qui assimile les cols blancs des services aux ouvriers de l’industrie. Le rapprochement des deux scènes construites de la même manière, décor/personnages, illustrent la pérennité de l’exploitation des « travailleurs ». Les images font écho à d’autres images de la fresque qui font écho à des images mentales profondément ancrées dans notre imaginaire collectif.

A mon sens, la force de la fresque tient à la mobilisation quasi immédiate des référents des scènes peintes. Le dessin emprunte à la caricature, au dessin de presse et à l’expressionnisme allemand. Sa « simplicité » donne forme à un symbole sans médiatisation. Il en va de même pour les stéréotypes : nous reconnaissons non pas le caractère unique d’une forme mais, en terrain connu, nous identifions immédiatement l’idée sous-jacente. Le style du dessin et l’utilisation de stéréotypes renvoient à un corpus d’idées déjà constitué. L’émotion prime sur la rationalité d’une démonstration. Les séquences dessinées sont davantage reconnues que « lues ».

Bref, la propagande se fonde sur un référentiel déjà là pour agir sur le regardeur.

Et l’Art dans tout ça ? Il est dans l’excellence de la forme. Il est de piètres caricatures et puis il y a Daumier. Il y a de bien vilaines affiches, et il y a les affiches de l’exposition à Weimar du Bauhaus en 1923. Martin Péronard est un artiste qui milite. Et son œuvre est d’une grande beauté.


[1] A dessein, je reprends à mon compte le néologisme de Soulages

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