semaine 49
Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart

Marko 93, le jaguar du mur Oberkampf.

Le 30 mars 2019

 

Samedi 23 mars et dimanche 24. Les amateurs de street art, les badauds, les chalands sont nombreux au pied du mur Oberkampf à assister à l’accouchement d’un jaguar par Marko. D’aucuns ont voulu assister à la gestation de l’œuvre, du mur peint d’un bleu Klein pour servir de fond à l’esquisse de la tête du fauve tracée de gestes vifs par Marko. Les contours peints, les yeux, le mufle, la gueule sont tracés et peints avec précision. L‘angle des yeux donne l’angle d’inclinaison de la tête. La gueule grand ’ouverte montre les crocs du jaguar, la langue et la gorge. Le mufle est réduit à un triangle équilatéral inversé, bleu et noir. Surgissent tôt dans l’exécution les yeux bleus cernés de noir, des yeux reflétant la lumière et contrastant avec le « pelage » blanc strié de noir. Les babines blanches et piquetées de noir sont retroussées. L’ensemble yeux/babines/ mufle/gueule par leurs traits traduisent la férocité de l’animal. Somme toute, une figure classique d’un fauve rugissant.

Au premier regard (je rappelle pour ceux qui n’auraient pas lu mes œuvres complètes, fort peu nombreux au demeurant, que notre regard ne « va » pas de points forts en points forts quand l’œuvre représente un regard. Nos yeux cherchent les yeux de l’autre. Que l’autre soit un semblable ou un animal !) Au premier regard donc, nous voyons, avant de les regarder, les yeux curieusement bleus. Les yeux des fauves de Marko ont souvent les yeux bleus. Pourquoi me direz-vous ? Peut-être un clin d’œil de l’artiste. Marko ne manque pas d’humour pour nous signifier, un sourire au coin des lèvres, que le fauve qu’il représente n’existe que dans son imaginaire. Et puis, le bleu des yeux est presque raccord avec le bleu du fond ; bleu Klein souvent utilisé par Marko parce que sa densité met en valeur les traits du sujet, le contraste étant quasiment maximum. Correspondance aussi avec le haut du mufle. Et la gueule béante. Humour aussi dans le doré du croc droit. Bref, les 4 éléments qui nous semblent « naturalistes » sont des traits de fantaisie. Suffisamment conformes à mère Nature pour que nous identifions un jaguar. Suffisamment singuliers pour reconnaître des fauves « markoviens ».

 

Si nos 4 traits sont suffisants pour référer à un jaguar, le « reste » est pure abstraction. L’opposition de facture est patente. A une relative précision des formes centrales va se développer « autour » des harmonies colorées. Aux traits dessinés « à la manière » naturaliste vont répondre de savantes harmonies colorées en forme de « calligraphes ». Ne cherchez pas la signification de ce terme dans un dictionnaire, le mot et la chose résultent d’une histoire. L’histoire de Marko. Gamin de Saint-Denis, passé par le tag et le graff, Marko a découvert dans l’écriture arabe, celle de ses potes, la beauté d’une écriture dans un premier temps mais également un vocabulaire de formes qu’il utilisera pour « colorier » des aplats. Dans certaines œuvres, totalement abstraites, apparentées à l’abstraction lyrique, la forme et la couleur des calligraphes ont un statut de sujet. Dans d’autres, et c’est le cas avec notre jaguar, les calligraphes cumulent deux fonctions : à la périphérie du sujet, en bleu clair sur le fond bleu Klein, ils décorent le fond, occupant des secteurs laissés libres par la représentation du jaguar, à l’intérieur des contours, ils rendent compte de la couleur du pelage en de précieuses harmonies. Harmonies de jaunes et d’ocres et de roses tyriens ; harmonies de roses et de violets. Ils traduisent grâce à la couleur le volume de la tête, dessinent les oreilles. Elégamment, plus nous nous éloignons du centre de la composition « réaliste », plus les calligraphes deviennent de moins en moins « serrés » pour se fondre progressivement dans le bleu Klein. Nul besoin de « finir » les bajoues, l’essentiel est là : 4 éléments pseudo réalistes peints par un artiste blagueur, noyés dans une composition abstraite.

Connaissant bien Marko je sais que cette fusion des styles n’est pas un sordide accommodement avec les lois du marché. Un peu de réalisme pour les uns, un peu d’abstraction pour les autres. Cette fusion est bien davantage un « collage » qui trouve dans l’histoire de Marko ses origines.

Pour introduire son travail, sur les réseaux sociaux, Marko cite les origines Olmèques du mythe du jaguar. Il est juste de voir dans le jaguar et l’homme-jaguar un des thèmes récurrents de la culture olmèque. Par contre, je pense que cette dimension n’a pas de rapport avec l’œuvre de Marko. Marko a beaucoup peint de fauves ; des lions, des panthères, des tigres etc. Mais également, des singes, des oiseaux etc. Sa « période » fauve, à mon sens, s’explique par le pelage de ses animaux. Ils sont « naturellement » magnifiques et Marko trouve dans leur peinture une entrée « idéale » dans son utilisation des calligraphes.

 

Son utilisation des calligraphes signe ses œuvres. Lui seul sait peindre de cette manière, en dansant devant son support. En apportant des calligraphes roses à gauche de la tête, fins pour mieux se fondre dans le fond, qui se recule, prend du champ pour avoir une vision plus générale de l’œuvre, prend une bombe, équilibre son rose du côté droit. Cela dure…le temps nécessaire pour qu’il ait le sentiment que sa peinture traduise le volume et concilie réalisme et abstraction.

J’aime à croire que le sujet …n’est pas le sujet ! Le « vrai » sujet, c’est la peinture ! Le jaguar comme dans les mythologies précolombiennes n’est qu’un véhicule, celui de la couleur. Dark vapor, Marko, the French lighter, celui qui peint en dansant, comme un fauve agile, rend le monde encore plus beau. A en rugir de plaisir !

Image: 

Le "jaguar" de Marko 93. Mur Oberkampf. Mars 2019. 

Toutes les photographies sont de l'auteur.

Détail des 4 éléments portant la signification. 

Détail montrant le "réalisme" de la représenation de l'oeil et les "calligraphes" du pelage.

Les calligraphes alternent avec des aplats.

Détail des calligraphes traduisant la couleur du pelage.

Les calligraphes, en périphérie, s'éloignent du réalisme et assurent la relation colorée avec le fond bleu.

Une superbe harmonie de jaunes, d'ocres, de roses et de bleu.

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