semaine 29
Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart

Graffiti, murs, et objets connectés.

Le 20 décembre 2019

Partons d’un constat : nous voyons tout le temps et partout des graffitis sans en comprendre la signification. Pour beaucoup, les traces laissées par les graffeurs, les tags, les graffs, sont des actes de vandalisme et le badaud en reste là sans s’interroger plus avant sur leur signification. De là l’inférence hasardeuse sur l’auteur des « œuvres ». C’est plutôt un jeune garçon, marginal à tous points de vue : en marge de l’Art, en marge de la société et de ses usages, en marge politiquement. Un genre d’anarchiste qui utilise les bombes (aérosols) pour détruire l’Ancien monde. Un genre de hors-la-loi n’ayant ni feu ni lieu, n’ayant que mépris pour le monde des adultes, prenant un plaisir sadique à salir et à détruire. Bref, un adjectif le résume : antisocial. Un « artiste » (?) sans talent, transgressant les règles et n’en suivant aucune. Un imaginaire davantage dicté par la peur que la la réalité du mouvement graffiti.

Cette perception est intimement liée à un manque de connaissance de la culture dans laquelle s’insère le graffiti : la culture hip-hop. Et comme toutes les cultures, la culture hip-hop a secrété quasi naturellement des « règles », des règles non écrites. Elles sont le résultat d’une pratique culturelle et non d’une théorisation a priori. Cela n’est guère étonnant. Nous savons que tous les « groupes à tâche » secrètent des règles. Le plus souvent, ces règles qui sont internes au groupe « restent » dans le groupe.

Il en va de même pour le graffiti. Les règles sont transmises par les pairs et il n’est nul besoin de les écrire. Les graffeurs et leurs groupes informels, les crews, ont bien sûr des règles, règles qui sont ignorées de ceux qui ne partagent pas cette culture.

La « propriété » des murs par les crews donne un bon exemple de ses règles. Nombreux sont ceux qui pensent qu’une même fresque sur un mur « appartenant » à un crew est peinte par les membres de ce crew. Ce serait trop simple ! Cela peut être le cas mais la chose est rare. Ce qui est exclu c’est qu’une même fresque soit peinte par tous les membres d’un même crew. Le plus souvent, c’est le crew « propriétaire » du mur qui invite ou qui autorise d’autres graffeurs appartenant à d’autres crews à peindre sur « leur » mur.

Il faut comprendre que l’appartenance à un crew n’exclut pas la participation aux graffs d’autres crews. La règle c’est qu’un graffeur peut appartenir à plusieurs crews en même temps. Les exceptions sont rares. Parfois, l’initiative d’une fresque est prise par un ou plusieurs membres d’un crew et le mur sur lequel sera peinte la fresque est négociée entre les « chefs » des crews ou par des intermédiaires. La sanction du non-respect de ces règles est le toyage par le crew propriétaire du mur : l’œuvre est « vandalisée » ou recouverte par une autre fresque.

Ce fonctionnement explique la « signature » des œuvres. Il s’agit de savoir qui a peint quoi. Dans la majorité des cas, l’artiste signe de son blaze. Parfois, le blaze est suivi du nom du crew (exemples : Itvan K.TWE, Lask TWE, Veans TWE)

Les murs sont la grande affaire des crews, leur conquête, leur appropriation, leur conservation. Ils étaient et ils demeurent un enjeu fondamental du « game »[1]. Pourtant, le développement des réseaux sociaux comme Facebook et Instagram change, un peu, la donne. En effet, quand un crew a le projet de peindre une grande fresque, il le fait savoir sur les réseaux sociaux. La presse spécialisée suit « l’événement » et de nombreux aficionados filment et photographient les artistes en train de peindre. Ces images grâce aux smartphones de certains sont mises en ligne très rapidement et parfois en direct. Ces clichés, ces films, sont « likés » aussi rapidement par les amateurs de street art et « partagés ». Le nombre de likes et de partages est devenu une manière de mesurer l’impact de la fresque. La diffusion des images relayée par les partages assurent une publicité quasi immédiate des réalisations.

Les œuvres sont, quasiment en temps réel, connues de tous : des amoureux du graffiti et des autres graffeurs des autres crews. Le phénomène est à ce point important que la localisation géographique de l’œuvre, liée à la possession du mur, est en passe de devenir accessoire. Aujourd’hui, la puissance d’un crew est de moins en moins corrélée au nombre de murs qu’il contrôle mais à sa présence sur les réseaux sociaux. Les smartphones qui photographient et qui filment, les appareils photos connectés qui photographient et qui filment, l’importance qu’a de nos jours la consultation des réseaux sociaux, en particulier dans le quotidien des adolescents et des jeunes adultes, participent d’une évolution de la reproduction des images et de leur diffusion.

Les crews et les supports de leurs œuvres étaient territorialisés il y a peu, les graffeurs étaient réunis par une même culture, la culture hip-hop, et la proximité géographique. C’étaient des potes d’un même lycée, les copains d’un même quartier, d’une même ville, qui se regroupaient en fonction de leurs affinités électives (rap, breakdance, graffiti etc.). Les murs étaient autant les supports de leur activité artistique que les bornes de leur territoire. C’est par extension, un espace qui était réservé, privatisé, interdit. Si cette dimension sociologique perdure, la « possession » d’un « bon » mur hors du territoire originel du crew se développe. Un « bon » mur est un « spot » connu des autres graffeurs et plus largement de la communauté qui gravite autour du graffiti.

Impactée par les nouveaux médias, la géographie des murs connait un profond changement. De même que la géographie des regardeurs. La perception de l’œuvre était corrélée jusqu’il y a peu à la présence in situ du regardeur. Aujourd’hui, l’image de l’œuvre a une diffusion mondiale. Les regardeurs sont des milliers. Ces changements auront en retour des conséquences sur la culture graffiti.


[1] Le game est une compétition entre les crews. Les enjeux sont pluriels : le nombre de murs « tenus » par les crews, la complexité des réalisations (décor, personnages, lettrage), la reconnaissance de la qualité des œuvres par les médias et la « société » des graffeurs.

Image: 

Lask TWE

Itvan K.TWE et MTO

Lask TWE

Veans TWE

S7TH VICI

Vince

MKC crew

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