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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

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Regard hérétique par Paul Delmotte

Israël-Palestine: coupures ombilicales

Le 13 décembre 2017

La décision de Donald Trump de reconnaître de facto le Grand-Jérusalem comme capitale de l’Etat d’Israël et d’y transférer ensuite l’ambassade des Etats-Unis consterne le monde arabo-musulman et quiconque possède un minimum de compréhension des conditions d’une paix au Proche-Orient. Ou nourrit encore quelque espoir à cet égard.
Nombreux sont ceux qui s’interrogent sur les motivations qui ont mené à ce qui est non seulement une effroyable faute morale, mais aussi une ineptie politique susceptible d’encourager tous les extrémismes. Dans la région et au-delà.

Plutôt que de chercher à attribuer le coup de force du président des Etats-Unis à une quelconque stratégie réfléchie, il est en effet tentant d’y voir une énième rodomontade d’un homme compulsivement décidé à « entrer dans l’Histoire » et obsessionnellement addict à l’attention des médias. D’une personnalité maladivement avide de prendre en toutes matières le contrepied de son prédécesseur. En l’occurrence, de ses prédécesseurs : ni Bill Clinton, ni Barack Obama, ni même George Bush junior - que D.Trump parviendra tôt ou tard à faire passer pour une « colombe » - ne s’étaient en effet risqué à mettre en œuvre la Jerusalem Embassy Act d’octobre 1995, loi républicaine prônant le transfert de l’ambassade US de Tel-Aviv à Jérusalem[1]. Ce faisant, D.Trump  se complaît aussi à apparaître comme l’« homme d’action » contrastant avec des prédécesseurs « manquant de courage ».

Faut-il y voir, aussi, la conséquence de « conseillers du Prince » souvent issus de l’entourage familial de D. Trump, « vivant dans leur bulle et [caractérisés par] une inexpérience sans précédent »?[2]

Une « nouvelle approche » ?

Certains veulent toutefois voir dans ce que le président appelle sa « nouvelle approche » une stratégie réfléchie. D’aucuns y voient une mise à profit, par l’administration Trump, associée à l’actuel homme fort d’Arabie saoudite, le prince héritier et Mohammed Bin Salman dit MBS, d’une conjoncture dans laquelle, nous rappelle Sylvain Cypel[3], jamais Israël n’est apparu « aussi puissant et bénéficiant d’une latitude d’action et d’une impunité chaque fois plus sidérante ». D’une conjoncture où jamais, non plus, les Palestiniens n’ont été perçus comme aussi affaiblis et délaissés par les médias. Et cela dans le cadre d’un bras de fer régional entre Riyad et Téhéran dont l’une des conséquences est de pousser Israéliens et Saoudiens à dissimuler de moins en moins leur rapprochement. Depuis un mois, rappelle Cypel, les visites répétées de Yared Kushner, gendre de D.Trump et conseiller spécial sur le Proche-Orient, à Riyad où il entretiendrait « une relation forte » avec MBS, avaient donné lieu à des rumeurs d’un nouveau « plan de paix » américano-saoudien. Un plan misant sur « une paix économique d’abord ».

Le fantôme de Shimon Peres

Ce « Plan Trump », récemment confirmé par le New York Times (3.12.17)[4], laisserait à Israël entre 50 et 60% des Territoires occupés en 1967, les Palestiniens étant de surcroît censés accepter une discontinuité territoriale de leur « Etat » et, bien sûr, renoncer à Jérusalem comme capitale et à tout retour des réfugiés. Autrement dit, une capitulation en rase campagne que les capitaux – et les pressions – étasuniens, saoudiens ou encore émiratis se chargeraient de leur faire digérer. L’on retrouve ici quelque peu les perspectives de « dividendes de la paix » dont rêvait Shimon Peres à l’époque des accord d’Oslo. Pour Peres, en effet, les Territoires ne devaient pas être séparés d’Israël : ils devaient fournir la main d’œuvre nécessaire à son grand projet de « Marché commun proche-oriental » dont la prospérité serait basée sur les nouvelles technologies israéliennes mises au point dans les colonies et sur les capitaux des pétromonarchies du Golfe. En cela, l’« approche économique » de Peres s’opposait à celle, « sécuritaire », de Yitzhak Rabin pour qui une séparation entre Israël et les Territoires s’avérait nécessaire. Cypel distingue plusieurs signaux avant-coureurs de la décision de D. Trump : visites répétées de Yared Kushner à Riyad et pressions américaines accrues sur Mahmoud Abbas en vue de le ramener à la table « de négociations » afin d’avaliser la « nouvelle approche » trumpienne. Ainsi, à la mi-novembre, le Département d’Etat avait fermé, avant de la ré-autoriser à des conditions plus strictes, la représentation de l’OLP à Washington.

La « carte palestinienne » : game over

MBS aurait aussi, nous dit Cypel, offert « des sommes substantielles » aux Palestiniens, allant jusqu’à proposer à M. Abbas de l’aider financièrement à titre personnel pour qu’ils se soumette au diktat américano-saoudien. Et, M.Abbas ne semblant pas obtempérer, un autre joker pourrait bien sortir de la manche américano-saoudo-émiratie : Mohammed Dahlan, l’ex-leader du Fatah à Gaza, proche de M. Abbas, mal vu par Yasser Arafat et perçu comme l’« homme des Américains » qui, par sa tentative de coup de force raté contre le Hamas en 2007, avait permis à ce dernier de prendre le contrôle de l’enclave. Proscrit par M. Abbas en 2010 et réfugié aux Emirats, Dahlan a, en juin dernier, fait un retour en scène remarqué en poussant, avec la bénédiction du Caire - alarmée par l’intensité de la vindicte de M.Abbas à l’égard du Hamas - à une « réconciliation » entre les deux grandes organisations palestiniennes.

Depuis 1948, l’on sait que les divers Etats arabes avaient joué de la « carte palestinienne » en fonction de leurs propres intérêts et rivalités. Le plus souvent pour le plus grand malheur de leurs « frères palestiniens ». Ce fut le mérite de Yasser Arafat d’avoir rendu sa voix à son peuple.

Aujourd’hui, il semble que l’on n’en soit même plus là : les accords d’Oslo avaient, il est vrai, déjà donné un feu vert aux capitales arabes soucieuses de se rapprocher de Tel-Aviv : si les Palestiniens eux-mêmes reconnaissaient Israël, il n’était plus besoin de se gêner… Selon Yaakov Nagel, ex-conseiller à la sécurité de Benyamin Netanyahu, nous dit encore Cypel, les Saoudiens « se fichent du contenu d’un accord [sur la question palestinienne]. Ils ont juste besoin qu’un accord soit signé pour pouvoir passer à la phase suivante » : une coopération accrue avec Israël contre l’Iran.

Or, s’il apparaît que le remodelage actuel des rapports de force au Proche-Orient implique non seulement un renoncement des Etats arabes à recourir à la « carte palestinienne », l’on constate également que l’Israël de Benyamin Netanyahu semble se désintéresser de l’appui de la diaspora juive.

Le « lâchage » de la Diaspora

Dans The Palestine Chronicle (art. cit.), le journaliste britannique Jonathan Cook écrit que Benyamin – Bibi - Netanyahu a « enterré » les Juifs étasuniens au profit d’une alliance avec les chrétiens évangéliques qu’il jugerait moins chatouilleux qu’une diaspora dont de plus en plus de membres s’écartent de la politique menée par son gouvernement. Moins d’ailleurs en ce qui concerne les Palestiniens et l’occupation qu’en matière de libertés civiques et de Droits de l’Homme à l’égard des progressistes juifs et israéliens. Pour ces Juifs américains, en majorité gagnés au judaïsme réformé, la mainmise du rabbinat orthodoxe israélien sur les affaires religieuses est un autre sujet de mécontentement, d’autant plus que le gouvernement de Bibi, dont les volte-face démagogiques ne se comptent plus, se rallie de plus en plus fréquemment aux vues des orthodoxes[5]. Plus, récemment, Madame Tzipi Hotovely, vice-première-ministre de Bibi, qualifiait les Juifs étasuniens de « parasites » (freeloaders) menant « la belle vie »… Les Juifs américains, estime Cook, ont désormais le sentiment que l’Etat d’Israël se f… d’eux. Ainsi, dans une récente réunion à huis-clos avec de hauts-responsables israéliens, B.Netanyahu aurait estimé que les Juifs non-orthodoxes disparaîtraient « dans une ou deux générations » et que ses coreligionnaires « libéraux » se ralliaient à des conceptions du monde « incompatibles » avec l’avenir d’Israël. Mieux valait donc renforcer les liens avec les orthodoxes et les évangéliques chrétiens.

Le souffle de Saint-Paul

L’on sait que, dès la première moitié du XIXe siècle, s’était affirmé en Grande-Bretagne un «sionisme chrétien», fondé à la fois sur les sur les visées impériales britanniques et sur les «prévisions» de Saint-Paul, selon qui la Rédemption ne se produirait que lorsque tous les juifs seraient rassemblés en Palestine, mais… pour s’y convertir au christianisme… L’on sait moins que ce sionisme chrétien constitue aujourd’hui aux Etats-Unis le gros du lobby pro-israélien et imprègne particulièrement l’idéologie de la base électorale de D. Trump. Ce qui n’empêche que, selon un sondage de l’Université du Maryland dévoilé début décembre par la Brookings institution, 63% des Américains - dont 44% de Républicains - seraient opposés au transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem.

Que le président ait prioritairement été motivé par le souci de répondre aux attentes de sa base électorale ne fait pas de doute. Qu’il ait sans doute également voulu donner un coup de main à son ami Bibi, empêtré dans les affaires, est également plus que probable. Côté israélien, en effet, le discours de D.Trump a été reçu comme… un cadeau de Saint-Nicolas: B. Netanyahu a parlé d’une « journée historique » et, tout au long du discours présidentiel, deux immenses drapeaux lumineux – israélien et américain – ont éclairé les murailles de la Vieille Ville...

Il reste qu’à l’aéroport de Lod, nous dit Cook, les Juifs non-israéliens sont désormais eux aussi interrogés sur leurs opinions politiques, voire sommés de s’engager à éviter toute activité anti-occupation…

Dé- et recompositions

Certes, le président des Etats-Unis, appelant au « calme, à la modération et à la tolérance », a tenu à préciser que sa décision ne préjugeait pas des limites de la souveraineté israélienne sur Jérusalem ni sur son statut final. Et ajouté que son pays soutiendrait une solution à deux Etats « si elle était acceptée par les deux parties ». La quasi-totalité des commentaires ne voient toutefois dans ces propos que des « précautions oratoires » censées faciliter la tâche à Yared Kushner. Pour sa part, B.Netanyahu a assuré qu’aucun changement n’interviendrait par rapport au statu quo sur les Lieux Saints. On croirait être revenu aux temps de la Déclaration Balfour où ne valait pour les Palestiniens que leurs droits « civils et religieux »…

La « stratégie », s’il y a, de D.Trump, sa « nouvelle approche » n’apparaissent en fait que comme un acte de brutalité politique pure et simple – bien dans la ligne du personnage – destiné à extorquer, grâce à cet « électrochoc », des concessions fatales aux Palestiniens avec l’aide de ses obligés arabes. Ce faisant, D. Trump semble présupposer, comme l’écrit l’intellectuel libanais Elias Khoury, longtemps engagé en faveur de la cause palestinienne[6], qu’il n’y aura pas de réaction arabe. Pour la simple raison, juge Khoury, que tant l’Egypte du maréchal-dictateur Al-Sissi, confronté au marasme économique et aux déficiences de son armée, démontrées face à l’Etat islamique dans le Sinaï, que pour MBS, dont les projets de réforme - sa Vision 2030 – dépendent de l’appui financier étasunien. Constatons, hélas, que les premières réactions de la rue palestinienne n’ont montré jusqu’ici qu’« une montée de fièvre très modérée ». Et que les trois « jours de colère » annoncés, censés culminer le vendredi 8 décembre, ont surtout, à en croire Le Monde (9 et 10-11.12.17) illustré « la résignation de la majorité silencieuse » des Palestiniens, Jérusalem-est en particulier restant beaucoup plus calme que d’autres villes des Territoires.

Si, il y a peu, l’on pouvait considérer que les critiques croissantes de la politique israélienne au sein du judaïsme américain pouvaient laisser espérer, à terme, un espoir de voir « bouger les choses », force est aujourd’hui de s’alarmer du silence et de l’isolement imposés aux Palestiniens. Et de la complaisance maintenue envers et contre tout à l’égard de la politique israélienne. En témoignent les toutes récentes visites de B.Netanyahu à Paris et à Bruxelles : au-delà des usages diplomatiques en effet, les petites tapes amicales d’Emmanuel Macron dans le dos du 1er ministre et les sourires de Madame Mogherini ne semblent guère convaincre du poids des divergences opportunément énoncées.

Aujourd’hui comme hier, les Palestiniens semblent à nouveau constituer, aux yeux de ladite « communauté internationale », un peuple de trop…

Paul Delmotte

Professeur retraité de l’IHECS 

11 décembre 2017

 

[1] Plus, en juin dernier, D. Trump lui-même avait renouvelé le waiver (désistement) semestriel qui neutralisait la loi

[2] Comme le pense Shibley Telhami, professeur arabe israélien à l’Université du Maryland et membre du Saban Center for Middle-East Policy de la Brookings Institution (The Palestine Chronicle, 6-13.12.17)

[3] Orient XXI, 7.12.17 – Sylvain Cypel est, e. a. l’auteur de Les Emmurés, ouvrage consacré aux Israéliens (La Découverte, 2006)

[4] Et par Yared Kushner Kushner lors d’un colloque à la Brookings Institution

[5] Comme lorsque le 1er ministre est, sous leurs pressions, revenu fin juin sur sa décision d’attribuer aux non-orthodoxes un espace de prières mixte devant le Mur des Lamentations

[6] Interviewé par Le Monde, 8.12.17

Image: 

Dessin de Plantu paru dans "Le Monde"

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