semaine 48
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

"Une campagne de boules puantes"

Le 02 avril 2017

Jeudi 23 mars

 Lors de la grande émission politique de France 2, Fillon joue son va-tout, accusant concurremment François Hollande d’entretenir un cabinet noir. En plein direct, l’Élysée s’indigne et dément. Le candidat déclare s’inspirer d‘un livre qui l’affirme, ouvrage à paraître incessamment sous la plume notamment de deux journalistes du Canard enchaîné. En plein direct, l’un des auteurs dément. Fillon, qui aime s’inspirer du général de Gaulle, aurait-il oublié que celui-ci se refusait à mener « une campagne de boules puantes » ?

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 Sur le fronton d’un des bâtiments du Kremlin, on trouve encore sculptée la devise de Catherine II : J’achève ce que je commence. Cette affirmation toute personnelle conviendrait bien aux deux autres grandes Catherine, Deneuve et Frot, enfin réunies dans Sage femme, le film de Martin Provost. Le duo fonctionne bien, même si on ne les sens pas complices. Mais bon, peu importe, elles font leur métier en vraies professionnelles et elles le font bien. Provost a trouvé un autre centre d’intérêt pour son film : les accouchements, ce qui procure quelques belles scènes dont on se demande pourquoi aucun cinéaste n’y avait encore pensé. Il n’y a pourtant pas de plus sublime façon de célébrer la vie. Olivier Gourmet se trouve souvent à l’affiche ces temps-ci. Toujours avec bonheur. Merci aux frères Dardenne.

Vendredi 24 mars

 Un Argentin donne une leçon aux 27 chefs d’État européens avant qu’à Rome, demain, ils ne commémorent le 60e anniversaire de leur Traité fondateur. « Entendez-vous ! » « Progressez ! » « Relevez les défis de l’avenir ! » Ne sont-ils pas gênés, ces puissants, d’entendre le pape les sermonner poliment ? Abomination de la désolation clame-t-on dans l’Église…

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 Il n’y aura jamais trop de films pour dénoncer la condition de la femme musulmane. Noces, celui de Stephan Streker, est donc utile. Ce drame de la vie ordinaire n’a pas dû coûter très cher à la réalisation. Il est pourtant annoncé en production quadripartite, belgo – luxembourgo – franco – pakistanaise. Pakistanaise ? Le Pakistan aurait donc financé cette charge contre sa tradition cultuelle ?...

Samedi 25 mars

 Si Donald Trump observait un peu la vieille Europe en méditant son histoire plutôt que de la mépriser (mais ce serait là demander l’impossible…), il saurait que l’on ne revient pas sur les acquis sociaux en un tournemain. Il a ainsi cru supprimer ce que l’on nomme l’Obamacare, une politique de santé publique à l’intention particulière des plus défavorisés, comme il l’avait annoncé en campagne dans les toutes premières mesures de son programme. Il renonce, par manque de majorité à la Chambre, pourtant composée surtout de députés républicains. Caramba ! Encore raté !, pense-t-on, tant le président des Etats-Unis aurait pu tellement inspirer Hergé…

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  Á l’occasion du 60e anniversaire du Traité de Rome, les 27 réunis à Rome adoptent une Déclaration pour une Union sûre, sécurisée, prospère, compétitive, durable, socialement responsable et ayant la volonté et la capacité de jouer un rôle de premier plan dans le monde. Ce texte paraissant de circonstance ne l’est point. Au contraire : il permettra de faire avancer l’Europe au rythme de chacun. Cette progression à plusieurs vitesses (à géométrie variable) était, depuis les attentats, le vote des Britanniques pour le Brexit, l’élection de Trump et les flux migratoires considérables, une mesure que François Hollande jugeait indispensable et dont il poursuivit inlassablement sa concrétisation, se donnant l’anniversaire présent comme balise d’aboutissement, avec bien entendu l’assentiment d’Angela Merkel. Á peine la cérémonie achevée, François Hollande se précipita sur le parvis ensoleillé du Capitole pour confier ses sentiments aux micros. On le sent heureux du résultat sans qu’en vérité, prudent, il ne laisse paraître le moindre rictus de satisfaction. Il disserte néanmoins sur le thème : « Nous serons plus forts ensemble… » en évoquant l’enjeu de l’élection présidentielle française.

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 De Rome, François Hollande s’est empressé de faire un saut à Mont-de-Marsan où, dans la bien-nommée Salle François-Mitterrand, devant trois mille personnes, il prononça un discours d’hommage à Henri Emmanuelli, défunt,  à côté de son cercueil. « Henri Emmanuelli pourfendait les pères-la-rigueur qui, on le sait aujourd’hui, ne sont pas toujours des parangons de la vertu. » Et pan ! Une petite allusion au passage à Fillon. Le défunt sourit dans son cercueil…

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 Il n’est pas si loin le temps où l’on instaura une éducation aux médias. Désormais, la post-vérité s’imposant, il faudra enseigner le principe de ne pas prendre toute information comme argent comptant. Ni content.

Dimanche 26 mars

 Hier, à l’occasion de l’anniversaire du Traité de Rome, des centaines de milliers de Britanniques ont manifesté devant le Parlement contre le Brexit. Mais il est probable que ce rassemblement spectaculaire ne serve à rien. Dans trois jours, les modalités du divorce vont débuter.

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 Des milliers de Russes ont aussi manifesté à Moscou contre la corruption. Plus de 700 d’entre eux – dont l’organisateur – ont été arrêtés. Il est vrai qu’ils s’étaient hasardés à tenter de pénétrer dans l’enceinte de Kremlin. Cette semaine, Marine Le Pen a eu l’honneur d’être reçue par Vladimir Poutine. Plutôt que de recevoir des conseils en plus de son soutien, c’est peut-être elle qui lui en a donnés, notamment sur la manière de réprimer une manifestation…

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 Au Journal de 20 heures de France 2, un petit exercice de documentation journalistique à propos de l’expression Vote utile. Dommage que l’une des pensées qu’affectionnait le sinologue Simon Leys ne fut point mentionnée. Elle est du philosophe taoïste Zhuang Zi (IIIe siècle avant J-C.) : « Tous les gens comprennent l’utilité de ce qui est utile, mais ils ne peuvent pas comprendre l’utilité de l’inutile. »

Lundi 27 mars

 Six grosses pointures du parti LR saisissent le procureur et sollicitent une enquête pour vérifier les allégations quant au rôle éventuel que François Hollande aurait joué pour décrédibiliser Fillon. Comme si Fillon ne parvenait pas à se décrédibiliser tout seul…  On a compris que la manœuvre est destinée à enfumer le débat. Pauvre droite ! Si, comme ce ne fut jamais le cas, elle était absente du second tour, ses déchirements spectaculaires offriraient un spectacle dantesque. Car dans ce registre-là aussi, elle est bien supérieure au Parti socialiste qui, pourtant, de Rennes à Reims, a déjà bien nourri les ragots des chaumières et les papotages de comptoirs !

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 Au Figaro, Julien Dray les met tous d’accord : « Nous avons eu le président le plus vertueux » constate-t-il. Pas faux. Et d’ajouter, tout sourire : « S’il y avait un cabinet noir à l’Élysée, Hollande aurait été candidat. » Pas faux non plus.

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 Alexandre Vialatte aimait évoquer le dicton qui prétend que le temps perdu se rattrape toujours et il se demandait ce qu’il advenait du temps qui n’était pas perdu…

Mardi 28 mars

 Franz-Olivier Giesbert, sans doute l’observateur le plus expérimenté de la politique française avec Alain Duhamel, prévient : « Personne ne peut prétendre aujourd’hui que Fillon est éliminé ». Il a hélas ! raison. Une ou deux visites dans les enquêtes du Figaro parmi ses lecteurs le démontrent à dessein. FOG précise aussi que l’on regrettera François Hollande, « et vite si c’est Fillon ou Le Pen ». Bien vu également.

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 Moonlight. Il n’y a pas d’unité de temps dans ce film de Barry Jenkins. Il faut deviner. L’exercice est d’autant plus essentiel à la compréhension que l’on suit les personnages principaux sur plusieurs décennies. Ces ruptures, plus que des raccourcis, sont éloquentes, tout comme les silences lourds qui rendent l’histoire accablante et rogue. Il est des vies qui se perdent en chemin. Il est aussi des vies qui semblent perdues d’avance.

Mercredi 29 mars

 Éric Fottorino a eu l’excellente idée de confier une rubrique de sa gazette hebdomadaire  Le 1  à Louis Chevallier qui, en rapport avec le sujet traité, propose un poème souvent peu connu, en lui attribuant un commentaire de son cru. Cette semaine, remarquablement illustré par le photographe Christian Carez, le journal se pose la question : La Gauche peut-elle espérer ? Chevallier propose un poème d’Ernesto Cardenal, prêtre, poète marxiste devenu ministre de la Culture du gouvernement sandiniste, suspendu publiquement en 1983 par Jean-Paul II. Son commentaire commence ainsi : « Au catholique François Fillon, on aimerait rappeler la parole de Christ : ‘ Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent.’ Sans être certain que les révélations récentes bouleverseront les chrétiens. Quand reprendront-ils en masse les chemins de la gauche ? »

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 « Agir selon sa pensée est la chose la plus difficile au monde » professait Goethe. Combien de gens ne devraient-ils pas méditer cette affirmation. Tous ces Belges, par exemple, de plus en plus nombreux à se doter d’une résidence secondaire dans la belle République voisine, et qui s’épanchent si aisément à en dire du mal, de la France et plus encore des Français…

Jeudi 30 mars

 Les pronostics vont bon train à Washington. Trump va-t-il réussir à signer un décret qui sera en application plutôt que d’être rejeté soit par la Justice, soit à l’initiative du Parlement ?

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 Sans Vladimir Poutine, Bachar al-Assad n’est plus rien. Mais sans le président iranien Hassan Rohani, il n’est plus rien non plus. Il faut donc que Poutine et Rohani se parlent et qu’ils s’entendent pour savoir ce qu’ils comptent faire de Bachar. Pour l’heure, pas de problème, ils le soutiennent. Comme la corde soutient le pendu.

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 Comme lors de chaque consultation électorale, l’Europe est le bouc émissaire du monde rural. On attend toujours qu’un candidat ait le courage d’expliquer aux agriculteurs français que sans l’Europe, leur situation serait pire encore !

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 Un clin d’œil à Henri Bartholomeeusen : en ces temps de Brexit, il n’est pas conseillé de filer à l’anglaise.

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 Un autre à Jean-François Kahn : non seulement Victor Hugo savait dire « merde », mais il savait en plus la louer. « … Ami ! Il est, dit-on, un art en toute chose  /  Aussi bien à chier qu’à cultiver les roses… »

Vendredi 31 mars

 Les origines du canular que l’on adresse à la famille ou aux amis sous l’expression « Poisson d’avril » sont multiples, nébuleuses et variées. Mais toutes les tentatives d’explications remontent au Moyen Âge et même à l’Antiquité. Voici la tradition plusieurs fois séculaire mise à mal cette année. En effet, conscients de l’importance que prennent les fausses informations qui alimentent la post-vérité, les journaux norvégiens et suédois ont signalé à leurs lecteurs qu’ils renonceraient demain à publier des sujets dans la tradition de « poisson d’avril ».

 Autrement dit, si nous n’y prenons garde, nous vivrons toute l’année dans le « Poisson d’avril »
 Voilà une lucidité qui marque un vrai virage dans l’art d’informer. Il y a fort à parier que cette initiative scandinave sera bientôt appliquée partout tant les fake news semblent se propager sans limites. (Oui, les fake news, car une fois de plus, l’anglicisme est occupé à supplanter l’expression française « fausses informations »  - pourtant très claire et très explicite -, y compris dans certains pays francophones …)

 

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