semaine 46
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Nous n’avons jamais trop de Jaurès

Le 08 septembre 2019

Dimanche 1er septembre

En Amazonie, ça chauffe aussi dans les prisons. Celle d’Altamira, commune de Para, isolée, entourée de réserves naturelles, a été le théâtre du deuxième plus grand massacre carcéral dans l’histoire du Brésil. 62 prisonniers périrent. Ce sont les conditions de détention qui en sont la cause. La drogue, la promiscuité, l’hygiène suscitent des révoltes. Par ailleurs, depuis l’accession de Bolsonaro à la présidence, la population carcérale ne cesse d’augmenter. Elle atteindra bientôt le million. Les détenus ne parviennent plus à trouver des avocats pour les défendre. Le ministre de la Justice, Sérgio Moro, ce juge qui envoya l’ancien président Lula derrière les barreaux sans un procès correct, est chargé de remettre de l’ordre dans les établissements pénitentiaires. Des sambas endiablées, il ne reste que le diable.

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 Piotr Smolar présente son livre « Mauvais jui »f, à paraître cette semaine aux éditions des Équateurs dans l’émission de Patrick Cohen (« C’est arrivé demain », Europe 1) : « Jérusalem est une ville totalement dépourvue d’humour ! »

Lundi 2 septembre

 Victor Hugo ne dit pas « Je vais mourir », il écrit :

« Ce dur faucheur avec sa large lame avance   

Pensif et pas à pas vers le reste du blé »

Car comme le dit Paul Valéry :

« L’expression directe ne peut être en poésie qu’une singularité. »

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 Dans son film « Nous nous sommes tant aimé »s (1974), Ettore Scola laissa cette affirmation : « Nous voulions changer le monde et c’est le monde qui nous a changés. » Quarante-cinq ans plus tard, cette phrase est devenue rengaine. Mais ceux qui la prononcent avaient-ils envie de changer le monde, vraiment ? Jusqu’à présent, on a surtout changé de millénaire.

Mardi 3 septembre

 Les vents mauvais de l’Équinoxe seraient-ils déjà en train de souffler sur les crânes des démocraturiens ? En Italie, Matteo Salvini semble écarté des projecteurs. Un gouvernement est en train de se former qui le contraindra aux coulisses. Au Royaume-Uni, Boris Johnson a été mis en minorité dans le Parlement qu’il voulait museler. Des membres de sa famille politique l’ont désavoué.  Le voilà contraint d’organiser des élections anticipées. En Turquie, Recep Erdogan est contraint d’écrouer encore de nouveaux opposants et de pénaliser des municipalités qui ne lui conviennent guère. Au Brésil, Bolsonaro n’est plus seulement contesté par ses concitoyens ; les pays voisins le contraignent à revoir sa politique agricole en Amazonie. Que de contraintes pour des hommes qui aiment tellement en user voire en abuser ! Reste Donald Trump évidemment, contraint quant à lui de rester tel qu’en lui-même.   

Mercredi 4 septembre

 La presse occidentale s’émeut parce que Jair Bolsonaro a fait l’apologie de Pinochet. Quoi ? Pensait-on qu’il allait faire l’apologie de Victor Hugo ou de Jean Jaurès ?

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 De même qu’il n’y a jamais trop d’Hugo, il n’y a jamais trop de Jaurès. Les éditions D’ores et déjà viennent de publier un opuscule remarquablement introduit par l’historien Gilles Candar où l’on découvre en intégralité deux discours majeurs qui démontreront notamment les relations de Jaurès avec la franc-maçonnerie (dont il ne fait pas partie) par le biais d’une mise en évidence de l’engagement laïque ; et d’autre part sa grande culture hellénique lui permettant d’y faire référence dans les sujets qu’il aborde et les convictions qu’il invite à partager (« Entraînons l’humanité dans des voies nouvelles ») : « Dans un des derniers chants de l’admirable poème d’Homère, Ulysse, rentré en son palais d’Ithaque, est encore déguisé sous des haillons de mendiant (…) Eh bien à l’heure où je suis, il y a le travail (…) il se traîne avec des haillons de mendiant dans ce palais de la civilisation humaine (…) »

 Invité aux amphis d’été de La France insoumise à Toulouse, Henri Pena-Ruiz, penseur de la Laïcité (auteur d’un « Dictionnaire amoureux de la laïcité » aux éditions Plon) s’est fait chahuter, accusé d’encourager l’islamophobie. Dans Marianne, Jack Dion décrit ce « procès en sorcellerie » et termine son article en citant Jaurès : « La démocratie ne peut réaliser son essence, qui est d’assurer l’égalité des droits, que dans la laïcité. »

 Nous n’avons jamais trop de Jaurès.

Jeudi 5 septembre

 La campagne pour les élections municipales de mars ne s’ouvrira vraiment qu’avec l’an neuf mais Le Figaro l’a déjà lancée sur Paris. Pas un jour ne se passe sans que ce grand journal ne relève ce qui, d’après lui, constitue un excès, une carence ou une maladresse d’Anne Hidalgo. La gauche n’est pas morte, elle est au contraire bien vivante. La preuve ? Il faut l’abattre.

Vendredi 6 septembre

 Edgar Morin (98 ans depuis le 8 juillet) est l’invité de la matinale de France Inter. Grâce à Internet, on peut non seulement réécouter l’entretien de 25 minutes mais aussi voir les images des protagonistes. Merveilleux visage de Morin, lucide, clair, parfait dans ses propos et ses réponses, comme au temps où il n’était pas un vieux monsieur. Habitant désormais à Montpellier, il est venu à Paris ainsi qu’un jeune auteur soucieux de présenter son dernier livre, « Les souvenirs viennent à ma rencontre » (éd. Fayard). Le titre exprime vraiment la démarche. Ce n’est pas une biographie (du reste, celle-ci existe depuis 1984 sous le titre « Vidal et les siens », éd. du Seuil) Les souvenirs sont les nerfs de la mémoire. Il les a laissés surgir dans ses pensées. Quand l’un deux poignait, il le creusait, il le développait afin, en l’amplifiant, d’y laisser un témoignage, une trace intéressante pour l’histoire. Les archives de la radio se sont enrichies d’un moment délicieux, où l’homme confie qu’il n’est rien sans la combustion amoureuse et la fraternité ; dresse une comparaison entre les périls des années ’30 et ceux d’aujourd’hui, déclenchant d’autres types d’angoisse mais touchant l’intégralité de la planète et révèle une liaison ratée avec Marguerite Duras, malgré les avances appuyées de la romancière. Non seulement Morin n’est pas gaga, mais de surcroît, il est tonique ! Une ligne de conduite au-dessus d’une vie tellement riche, si chargée, si féconde ? « Ma vie fut réglée autour de cette magnifique question d’Emmanuel Kant : ‘Que puis-je espérer ?’ » proclame-t-il. Rendez-vous le 8 juillet 2021, pour une fête simple, joyeuse, fraternelle, rythmée par quelques chants révolutionnaires.

Samedi 7 septembre

 En Algérie, il n’y a pas de lien, si minime soit-il, apparu entre le régime, impersonnel, et la rue, toujours sans guide ou meneur. L’activité de toute l’économie commence à se faire ressentir. Le sommet de la Francophonie se tiendra l’an prochain à Tunis. Sans véritable pouvoir concret, ce rassemblement biennal permet néanmoins aux chefs d’État et de gouvernement d’échanger autant que de projeter des pistes de coopération. Toujours sous le triste souvenir de la Guerre d’indépendance avec la France, plus d’un demi-siècle passé, l’Algérie ne fait toujours pas partie de l’Organisation internationale de la Francophonie. Puisque Macron aime les coups d’éclat comme il en usa au G7 de Biarritz, une belle avancée serait d’accueillir l’Algérie à Tunis. Nul doute que des perspectives démocratiques neuves en découleraient intra muros.

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 Boris Johnson ne serait pas le premier chef de gouvernement à provoquer des résultats diamétralement opposés à ses plans par sa maladresse et ses attitudes bornées. En tout cas, depuis que la Chambre des Lords a confirmé le vote de la Chambre des Communes, la question qui le taraude est évidemment : « Quand aura lieu le Brexit ?» tandis que chez d’autres, cette interrogation a déjà muté en une autre : « Le Brexit aura-t-il lieu ? » 

 

Image: 
Le dernier livre d’Edgar Morin autour de ces questions : Que puis-je savoir ? Que puis-je croire ? Que puis-je espérer ?

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Commentaires

Portrait de C laude Javeau
En 1966, au Vie Congrès mondial de sociologie, Edgar Morin m'avait annoncé à une séance comme "professeur". Il avait donc un don de pythonisse.

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