semaine 14
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Nationalité : milliardaire !

Le 07 janvier 2020

Mercredi 1er janvier

 L’an dernier, les éditions Gallimard ont ajouté deux nouveaux coffrets à sa prestigieuse collection Pléiade ; l’un consacré aux œuvres de Romain Gary, l’autre à celles de George Sand. Chaque coffret contient deux albums grâce auxquels on pourra découvrir des ensembles bibliographiques beaucoup plus impressionnants qu’on ne le supposait. Il est d’ailleurs étonnant que Sand se trouvait déjà en Pléiade depuis longtemps à travers deux autres volumes consacrés à de l’autobiographie, des récits de voyage et de la correspondance tandis que ses romans restaient jusqu’ici négligés.

 Comme toujours, si l’on achète deux albums de la Pléiade, on reçoit en prime un agenda identifié à la collection. Avant que n’apparaissent les tableaux des semaines augmentés d’une citation, leurs premières pages décrivent la vie littéraire à travers la maison Gallimard. Illustrée de dessins de Milan Kundera, c’est l’année 1960 qui est proposée. Á peine a-t-on quitté le titre « Il y a soixante ans… » que la lecture aborde déjà un drame : le 4 janvier, au retour de Lourmarin, la voiture conduite par Michel Gallimard s’écrase contre un platane à Villeblevin, dans l’Yonne. Il mourra cinq jours plus tard. Albert Camus, à ses côtés, sera tué sur le coup.  

 En Pléiade, on trouve désormais des albums et des Albums. Ces derniers donnent leur nom à une collection qui accompagne certaines nouveautés. Ils ne sont pas non plus à vendre et, comme l’agenda, ils s’acquièrent à l’achat de plusieurs volumes (trois, ici, en l’occurrence…) Le dernier-né est consacré à Romain Gary. C’est le 58e. Il n’a rien à envier aux précédents. Remarquablement illustré (la recherche iconographique est signée Isabelle de Latour – les critiques ne citent pas assez cette fonction-là, primordiale dans ce type d’ouvrage), il offre un parcours biographique finement élaboré par Maxime Decout. Celui-ci met bien en évidence le souci de Romain Kacew de s’inventer plusieurs vies, entretenu dès son adolescence où il avait notamment choisi comme pseudonyme Lucien Brûlard (en référence à la « Vie de Henry Brulard » de Stendhal) avant d’opter pour Gary (en hommage à Cooper), un désir existentiel qui connaîtra son apogée à la fin de sa vie par l’obtention du prix Goncourt au nom d’Émile Ajar, son neveu. Decout emploie une formule appropriée pour définir ce souci permanent : « le travestissement de l’imposture ». Il l’appuie par une autre, « cette insatisfaction de n’être que soi » lorsque l’heure est venue pour l’écrivain de constater que ses dédoublements le ramènent à lui-même plutôt que l’en éloigner.

 Et puis, le biographe parsème son récit de quelques phrases puisées dans les romans de Gary, lesquelles démontrent pourquoi tant de personnes, et non des moindres, avouent regretter de ne pas avoir rencontré Romain Gary. Il est vrai que l’on évoquera cette année déjà le quarantième anniversaire de son suicide. Le 2 décembre. Un jour de coup d’État.

 Petite sélection :

 Il y a la belle tournure de « La promesse de l’aube », d’abord : « Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu’à la fin de ses jours. Après cela, chaque fois qu’une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son cœur, ce ne sont plus que des condoléances. » et : « Vous êtes passé à la source très tôt et vous avez tout bu. » Il y a aussi, en leçon du « Caligula » de Camus, cette affirmation dans « La nuit sera calme » : « L’homme sans la mythologie de l’homme, c’est de la barbaque. Tu ne peux pas démythifier l’homme sans arriver au néant, et le néant est toujours fasciste, parce que, étant donné le néant, il n’y a plus aucune raison de se gêner. » Et dans « Chien Blanc », la fin de « l’Américain tranquille sûr de lui et de son droit.. », Lenny, qui se réfugie en Suisse « à deux mille mètres au-dessus de la merde. »

 Maxime Decout insiste aussi sur la fidélité inconditionnelle au gaullisme témoignée par Gary, malgré le fameux portrait lâché par le Général dans sa conférence de presse du 27 novembre 1967, « ce peuple juif de plus en plus sûr de lui et dominateur » On se souvient de Gary au cimetière de Colombey, arborant ses décorations, le jour des funérailles du grand homme ; on connaît moins ses élans de tristesse lors de l’hommage rendu à Malraux dans la Cour carrée du Louvre, ou du chagrin qu’il éprouva au décès de Joseph KesseL. Le tourment qui le raidit à la mort de Jean Seberg se transforma en colère, comme se souviennent encore les journalistes qu’il avait convoqués dans une salle des éditions Gallimard.       

Jeudi 2 janvier

 « Sortez-moi de là ! » Après 126 jours d’incarcération, l’ancien patron de Renault-Nissan était toujours maintenu en résidence surveillée à Tokyo. Il ne pouvait même plus voir son épouse. Il venait d’apprendre que pour des raisons administratives, son procès, qui devait avoir lieu en septembre, serait sûrement reporté. Il en a eu marre. Il s’est évadé. Le voici à Beyrouth. La France vient d’annoncer que s’il revenait sur son sol, elle ne l’extraderait pas, car la République n’extrade jamais ses nationaux. Carlos Ghosn possède en effet trois nationalités : il est Brésilien, Français et Libanais. En fait, il en a une quatrième : il est milliardaire.

Vendredi 3 janvier

Au grand jeu de destruction de la planète, l’Australie a pris l’ascendant sur le Brésil. Plus de trois millions d’hectares y ont déjà flambé. Ce score est d’autant plus impressionnant qu’à la différence du Brésil, l’Australie n’est pas gouvernée par un ignare ou un fou. Le Premier ministre, Scott Morrison, est un libéral bon teint de 51 ans attentif à la prospérité de son pays. Et si l’économie fonctionne grâce au charbon, eh bien vive le CO² !, soutient-il ... C’est le bon sens même… Non ?

                                                                        *

 Les détracteurs ne doivent plus parler de « la petite suédoise de 16 ans. » C’est aujourd’hui l’anniversaire de Greta Thunberg . Et comme disait le cher Arthur : « On n’est pas sérieux quand on a 17 ans. »

Samedi 4 janvier

 Si une troisième guerre mondiale éclatait  partir du Moyen-Orient, au jour venu de la raconter, les historiens noteraient (… pour autant qu’il y en ait encore…), dans les prolégomènes, que le président de la Turquie, Recep Erdogan, avait reçu de son parlement l’autorisation d’intervenir militairement en Libye tandis que sur l’ordre de Donald  Trump, l’aviation de guerre étatsunienne avait abattu le général  Soleimani, monstre de froideur meurtrière certes, mais troisième personnage le plus important de l’Iran. Ces deux faits déclencheurs pourraient être narrés sans que l’acronyme Onu ne soit mentionné.

                                                                        *

 Il est probable que Pedro Sanchez continue à gouverner l’Espagne. Mais pour se maintenir dans la fonction de Premier ministre, il aura dû compter sur l’abstention des indépendantistes catalans et l’appoint de l’extrême gauche Podemos. Cela fait beaucoup de soutiens scabreux. Si ce jeune social-démocrate parvient à s’acquitter d’un mandat réussi, on pourra le considérer comme un chef d’État prometteur, l’une des principales figures d’une social-démocratie renaissante. Premier test : son discours-programme devant les Cortès, mardi.

                                                                        * 

 Bill Gates appelle à augmenter la fiscalité des très riches. En lançant : « L’argent est là » [sous-entendu : Venez le chercher], il publie sur son blog : « Je suis conscient que les inégalités massives séparent encore les chanceux des autres, partout sur le globe, et que je bénéficie d’immenses privilèges du fait de ces inégalités. » Il y a trente ans, par l’auto-dissolution des parlements, les gouvernement communistes d’Europe de l’est se sabordaient. Les propos de Gates sonnent comme le glas de l’ultralibéralisme. Mais le capitalisme ne se sabordera pas. Le pouvoir de l’argent, c’est une autre forme de totalitarisme. Plus raffinée.

Dimanche 5 janvier

 Le congrès extraordinaire des écologistes autrichiens a ratifié l’accord de gouvernement négocié avec Sebastian Kurz, dont le parti populiste et nationaliste est membre du groupe d’extrême droite au Parlement européen. Le résultat est sans appel : 93,18 % pour la nouvelle coalition. Dire aujourd’hui que cela pourrait préfigurer d’autres alliances du même type en Europe, c’est sans doute s’exposer à des accusations de procès d’intention. Dire que l’on trouve des germes de la pensée nazie chez certains écolos intégristes, c’est déjà moins violent, car l’analyse objective des paroles et des comportements étançonne la démonstration. Mais toute étincelle de polémique ne peut qu’enflammer inutilement le débat. Ce qui est plus positif, c’est d’observer la manière dont l’Autriche sera gouvernée dès demain.  

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 Dans la presse, ce fut, la semaine dernière, l’heure des bilans. C’est désormais l’heure des constats et des données permettant de mieux comprendre ce qui vient sans verser dans la futurologie à bon marché. Le quotidien allemand Die Welt s’y est livré, comme d’autres confrères, tableaux statistiques à l’appui. C’était mieux avant ? Hum… Le taux d’alphabétisation est en hausse, le nombre de victimes de guerre diminue, la mortalité infantile est un baisse, l’accès à l’eau potable augmente. Ainsi va le monde. Et puis, il est encore un autre graphique, celui qui est sensé mesurer la satisfaction et le bonheur de vivre. Et c’est une bonne nouvelle : le bonheur ressenti est en hausse. Bien sûr, ce sont les personnes les plus riches qui sont les plus nombreuses à déclarer qu’elles sont heureuses. Ah bon ?

 « L’argent ne fait pas le bonheur de ceux qui n’en ont pas ! » (Boris Vian)

« L’argent ne fait pas le bonheur. Rendez-le ! » (Jules Renard)

 

Image: 

Carlos Ghosn et son avocat Takashi Takano, le 25 avril 2019 à Tokyo. Photo © Issei Kato, Reuters

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Portrait de Claude Javeau
"censé" ou "sensé" ?

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