semaine 50
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Les Lumières discréditées

Le 12 novembre 2019

Jeudi 7 novembre

 La parole des États-Unis a perdu toute crédibilité. L’art de prendre des décisions importantes est ballotté d’un jour à l’autre. Les exemples ne manquent pas qui pourraient donner lieu à une belle narration. Le titre ? « En attendant le prochain tweet ». Donald Godot le héros des fausses nouvelles et des revirements, serait le personnage parfait pour le premier roman picaresque de l’ère informatique.

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 L’INSEE, institut français des statistiques, révèle que le degré de pauvreté qui avait été au plus bas entre 2012 et 2017, est occupé à remonter. De la même manière, l’indice qui exprime l’inégalité des revenus s’est lui aussi dégradé alors que la croissance est meilleure durant ce quinquennat que pendant le précédent. Ente 2012 et 2017, c’est François Hollande qui était président de la République. Un commentateur avisé ajouterait, égrillard : « J’dis ça, j’dis rien… »

Vendredi 8 novembre

 Un sujet d’analyses apparemment simple – et cependant… - pour une école de journalisme.

 La Belgique se cherche. Ce n’est pas nouveau après une chute de gouvernement et des élections législatives.

 Après avoir consulté, après avoir épuisé cinq mois de missions exploratoires, le Roi en confie une autre, d’une petite douzaine de jours, à Paul Magnette, président du Parti socialiste. L’impétrant se livre à une conférence de presse dans laquelle il déclare : « Sur une échelle de 1 à 10, j’évalue mes chances de réussite entre 2 et 3. »

Toute la presse reprend cette estimation.

Les radios et les télés la retransmettent forcément in extenso.

Le journal Le Soir : Magnette se donne 3 chances sur 10.

Le journal La Libre Belgique : Même Magnette ne croit pas en sa mission.

Samedi 9 novembre

 Voilà donc Berlin à l’heure de la commémoration. Elle est sobre. Angela Merkel évoque l’importance de la démocratie dans une Europe fragile. Les reportages soulignent que trente ans plus tard, on distingue toujours des différences structurelles dans le paysage urbain de l’ancienne Allemagne de l’Est et que ces différences s’observent aussi à Berlin. Eh oui ! Quoi de plus normal ? Les deux territoires ont évolué selon des critères et des paramètres fort éloignés les uns des autres pendant près d’un demi-siècle… Certains commentaires vont même jusqu’à parler de « mur invisible ». Derrière la figure de style, un oubli se dégage à propos de la manière de vivre lequel se confinerait bien au dédain. Il y a sans doute des immeubles plus maussades d’un côté que de l’autre mais les gens qui y habitent vivent sous un même régime de libertés démocratiques.

 Ce qui est en revanche essentiel de souligner, c’est que depuis la chute du Mur de Berlin, on n’a jamais construit autant de murs renforçant des frontières de séparation partout dans le monde. Si les paradoxes font partie de la marche de l’Histoire, ils nous enseignent que rien n’est jamais acquis et qu’au-delà de l’enthousiasme d’un grand soir surgit parfois la gueule de bois du petit matin.

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 La Cour suprême du Brésil a libéré l’ex-président Lulu da Silva. Il avait passé 18 mois en prison. On ne sait pas très bien pourquoi il a été libéré. On ne savait pas très bien non plus pourquoi il avait été emprisonné. On le savait trop bien en vérité… Mais en tout cas, s’il fut incarcéré sur les ordres du dictateur Bolsonaro, ce n’est pas à ce triste sire qu’il doit sa libération puisque des menaces et des intimidations du pouvoir ont déjà été lancées à la population. Lula va bouger, beaucoup bouger, malgré ses 74 ans. Il est libre mais il reste inéligible. Qu’il fasse quand même attention à son intégrité physique. 

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 Nicolas Bedos cultive la nostalgie d’un passé proche, celui des années ’70. Méprisant les réseaux sociaux qui pèsent sur la marche de la société, il dégage une savoureuse formule afin de les qualifier, « la partouze intellectuelle ». Et puis il se reprend, arrête son exploration craignant de s’exprimer en « vieux con ». Qu’il se rassure, il est encore loin de George-Bernard Shaw qui remarquait : « Quelle belle chose que la jeunesse ! Quel crime de la laisser gâcher par les jeunes ! »

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 Lucie Almandor est morte hier. Elle avait 107 ans. Elle était la veuve de Louis-Ferdinand Céline. Lorsque l’écrivain décéda en 1961, elle fit graver son nom sur sa tombe à côté de celui de son mari, avec les dates 1912 – 19…. Elle ne pensait donc pas connaître le 21e siècle. Elle est morte dans la maison de Meudon, là où ils avaient élu domicile en 1951. Elle l’avait rencontré en 1936, épousé en 1943, suivi en 1944 dans sa fuite en Allemagne et ensuite au Danemark. Elle se plaisait à déclarer qu’il « était le plus grand écrivain du 20e siècle », ce que les nombreuses personnalités qui lui rendaient visite, parfois inattendues, comme Charles Aznavour ou Carla Bruni, ne manquaient pas de lui confirmer. Et puis, elle disait aussi « C’est par sa bonté, immense, qu’il m’a le plus touchée. »

Dimanche 10 novembre

 Encore une élection législative en Espagne. Parce qu’ « ils » n’ont pas pu trouver solution pour former un gouvernement. « Ils »… Une élection pour rien ?  Pas tout à fait. Le rapport de forces entre les grandes familles n’a pas beaucoup varié mais au sein de la droite, le curseur s’est déplacé un peu plus vers l’extrême droite. Comme en Allemagne, comme en Italie, comme, en fait, un peu partout dans une Europe qui se paye le luxe de se doper au poison qu’il l’a déjà tant meurtrie, et dont les peuples gardent la mémoire courte.

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Lorsqu’il sévissait au Nouvel Observateur, Jacques Julliard donnait l’impression de n’avoir plus rien à dire. Ses chroniques étaient comme certaines huîtres, plates et creuses. Dans les dîners en ville, on le plaçait en duo avec Claude Imbert, éditorialiste du Point (avant Franz-Olivier Giesbert, son opposé en virulence), pour évoquer l’aspect vague de deux voix hebdomadaires importantes. Mais depuis qu’il est passé à Marianne, Julliard, 86 ans, connaît une nouvelle jeunesse. Sa première chronique du mois s’intitulait « Hollande revient… » Et c’était pour saluer positivement le nouveau livre de l’ancien président (« Répondre à la crise démocratique », éd. Terra nova / Fayard), par lequel François Hollande propose une réforme de la Constitution de la Ve République, optant pour un régime présidentiel à l’américaine, c’est-à-dire, en autres, en supprimant le poste de Premier ministre et en retirant au chef de l’État son droit de dissolution de l’Assemblée. Bref, en gros, il suggère de conserver la Constitution gaullienne tout en lui ôtant les oripeaux qui s’y trouvaient tout particulièrement pour le Général. Il y a là matière à bonnes réflexions et à commentaires circonstanciés. Julliard en ouvre les portes pour le lecteur. Mais le titre de son article emmène celui-ci plus loin. Vague hier, serait-il devenu visionnaire aujourd’hui ?

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 Algérie, Bolivie, Catalogne, Égypte, Équateur, Guinée, Haïti, Hong Kong, Irak, Liban, Moscou, Pérou, Venezuela. Dans toutes ces régions et ces pays, le peuple est dans la rue. Beaucoup de gens y laissent leur vie. Leurs revendications ressortissent à la dignité humaine, aux droits élémentaires des être humains. Tous ces gens qui luttent pour vivre avant même d’espérer vivre mieux n’ont pas le temps de s’occuper du climat et de la santé de la planète.

Lundi 11 novembre

 Situation caractéristique d’une période réactionnaire, les intellectuels ne créent plus l’opinion, ils la suivent. Ils prennent le sillage d’un courant de plus en plus net qui soutient que l’idéal d’égalité est un leurre et qu’il importe d’inscrire l’évolution de la société dans des dimensions naturellement opposées. Tout ce qui dépendait de près ou de loin du marxisme a été abattu. La cause est entendue. Le socialisme, c’est généreux mais ça ne marche pas. Quand, pendant leur captivité à Buchenwald, Georges Mandel décrivait les dérives soviétiques, Léon Blum lui rétorquait que « les dévoiements d’une idée ne suffisent pas à la disqualifier. » Aujourd’hui, l’argument ne tient plus, car les régimes qui s’inspiraient des idéaux du partage et de la solidarité se sont effondrés par eux-mêmes. Alors le bulldozer de la réaction poursuit son œuvre destructrice. Désormais, ce sont les Lumières qui sont visées. On voit fleurir des livres qui les démolissent sous tous les aspects, en particulier ceux qui touchent à leur vie privée. Diderot, Rousseau et Voltaire seraient bien des dévergondés. Ce qu’ils ont écrit est occulté par les anecdotes, vraies ou fausses, relevant d’une vie libertine. Ce type de description ne meuble plus seulement les journaux à ragots, il est relayé par les organes de presse les plus répandus, à la réputation affirmée, sérieuse. Cette pratique permet, par des effets de miroirs surplombant les siècles, à instiller dans les mentalités du moment présent le doute suffisant pour annihiler l’essentiel. L’exemple le plus récent concerne Roman Polanski. Le célèbre cinéaste vient d’achever « J’accuse », un film puissant et, d’après les premiers témoignages, admirable, dans lequel Jean Dujardin est prodigieux en Piquart mais où, des dires mêmes de Polanski, toute l’équipe, pas seulement les acteurs, fut magnifique de courage, d’inventivité, de précision et d’engagement. Voilà qu’une femme profite de l’actualité pour annoncer qu’elle fut victime d’un viol causé par Polanski en 1975 alors qu’elle avait 18 ans. Elle se serait donc tue à propos d’un drame de sa vie depuis 44 ans. L’excellente actrice prometteuse Adèle Haenel s’érige en défenderesse et d’autres femmes lui emboîtent le pas. Du coup, il n’est plus possible de lire un article concernant « J’accuse » – qui sort cette semaine – sans qu’un ou deux alinéas ne soit consacré à cette déclaration tardive. Et en conséquence, le lecteur sera tout naturellement porté à s’intéresser à cette plainte plutôt qu’à réfléchir à l’antisémitisme, un sujet tellement éculé n’est-ce pas ...   

 Par un mécanisme équivalent, s’en prendre aux Lumières, c’est virer subrepticement vers la remise en cause de la Déclaration des droits de l’Homme. On peut se préparer à cette attaque. Ce sera la prochaine étape, et bien entendu, sans complot, sans imaginer qu’un grand ordonnateur ni un grand ordinateur ne règlent le penchant. D’ailleurs, aujourd’hui, tout le monde est orwellien.  Tout cela est beaucoup plus subtil, aussi astucieux et sournois qu’une fausse information.

Mardi 12 novembre

 Evo Moralès jette l’éponge et n’essaye plus de contrôler la rue. Le peuple bolivien est en fête. Rendez-vous dans quatre ou cinq ans afin de vérifier s’il a gagné au change.

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 La police commence à tirer à balles réelles sur les manifestants de Hong Kong. Il fallait s’y attendre. Trois décennies après Tien An Men, il n’y a plus que là, dans l’enclave qui vécut à l’occidentale jusqu’à la fin du siècle passé, que le pouvoir chinois remarquablement constitué puisse encore être un tant soit peu contesté. Lorsque les Hongkongais seront bien matés, il ne restera plus qu’à envisager l’annexion de Taïwan. En douceur bien entendu. Car au fond, Taïwan est à la Chine ce que la Crimée est à la Russie. Ou presque…

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 Gageons que François Bayrou a raison : le public vibre en recevant « Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous ! » mais à l’origine, ce n’est pas pour le public que cette chanson fut composée.

Du temps de mes premières peines

Lors, j’avais quinze ans, à peine,

Cœur tout blanc, et griffes aux genoux

 Soit.
Mais alors à qui serait-elle dédiée, cette chanson ?

Questionner Gérard Depardieu ou torturer Bayrou ?

 

Image: 

Le « J’accuse » de Roman Polanski, avec Jean Dujardin (Colonel Picquart) et Louis Garrel (capitaine Dreyfus) en face à face. Photo © D.R.

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Commentaires

Portrait de Claude Javeau
Après 44ans, une femme retrouve la mémoire au moment où "J'accuse" sort en salle. J.P. tu as raison de souligner l'incongruité de la chose !

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