semaine 44
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

L’Europe en vert… et en anglais

Le 26 septembre 2020

Jeudi 17 septembre

 Pour son premier rapport annuel sur l’état de l’Union, Ursula von der Leyen s’est montrée volontariste, très volontaire au point presque de se lancer dans une vision optimiste, en partant du principe que cela finira bien par arrêter un jour. Un défi, donc. « Cela », c’est évidemment le Covid, cette bébête qui contrarie la marche du monde et donc aussi celle de l’Europe. La présidente de la Commission développe un programme ambitieux, novateur et progressiste, très axé sur des mesures écologiques (tout de go : - 55 % d’émission de CO² en 2030) On serait tenté de lui signaler - à l’instar de plusieurs parlementaires – que l’on espère la juste coordination entre les actes et les paroles. Mais à quoi bon ? Tant que le Covid est installé, actif et inextinguible, aucune prospective d’avenir ne peut s’échafauder sans tenir compte de sa présence.

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 L’empire britannique existe toujours. Si, en 2021, La Barbade, petite île des Antilles, deviendra une république, Elisabeth II règne encore néanmoins sur 15 nations, dont la plus importante est évidemment l’Australie. Et comme, en avril 2018, réunis au château de Windsor, tous les dirigeants de ces pays ont accepté que le prince Charles soit à la tête du Commonwealth quand sa mère décédera, l’honneur est sauf et l’avenir assuré… Sauf si un coup du sort l’envoyait au Ciel avant elle… 

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« Antoinette dans les Cévennes ». Une toute petite comédie divertissante de Caroline Vignal dont on retiendra les belles images des paysages de Lozère er le jeu agréable à savourer de la comédienne Laure Calamy qui pourrait devenir une bonne actrice si on lui propose des rôles où son allure décontractée ainsi que son sourire enjôleur sont bien mis en évidence.

Vendredi 18 septembre

(Au calendrier républicain, c’était le « Jour du génie ».)

 Donald Trump a eu beau user souvent de la volte-face, celle qui consiste à bouder l’assemblée générale de l’ONU est quand même très embêtante. Que la principale puissance du monde néglige cette si indispensable institution, malgré ses faiblesses et ses manques, est un geste qui, espérons-le, ne déclenchera pas un recul de la part d’autres nations. Car celui qui suivrait son exemple dans un an dans dix ans pourrait toujours s’appuyer sur le mauvais exemple donné par ce triste individu. Organiser le rendez-vous annuel des tous les chefs d’État et de gouvernement et ne pas pouvoir compter sur le président des États-Unis d’Amérique, c’est un handicap majeur, une atteinte à la confrontation multilatérale dont le monde a bien besoin. Il faudra qu’Antonio Guterres, le secrétaire général de l’ONU, le clame haut et fort. 

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 Plus d’un bouquineur hésitera. Faut-il acquérir « Histoire de la fatigue, du Moyen Âge à nos jours », le livre sûrement dense et bien documenté de l’historien Georges Vigarello (éd. du Seuil) en cette période énigmatique, enténébrée, parfois funèbre ? Cette époque où une lassitude inexprimable vire à la fatigue mentale est peut-être propice à des lectures plus égayantes. Une chose est sûre : l’auteur n’a pas rédigé un ouvrage de circonstance. C’est une étude de longue haleine, entamée bien avant la crise sanitaire. Raconter la fatigue dans l’histoire de l’humanité, c’est évoquer le labeur au fil des siècles pour aboutir au dernier, où le stress et les déprimes transforment le phénomène, plus encore cette année où la fatigue psychique domine.

Samedi 19 septembre

 La pratique est devenue tellement commune que l’on n’avait même plus envie de l’évoquer. Charles Michel, président du Conseil européen, et Ursula von der Leyen, présidente de la Commission, utilisent la plupart du temps la langue anglaise pour s’exprimer. On n’avait, lassés, craignant lasser, plus envie de le souligner. Mais voilà que Jean Quatremer, le correspondant de Libération à Bruxelles, développe une analyse vinaigrée à propos du récent discours sur l’état de l’Union présenté par la présidente. Celui-ci fut exposé en anglais pendant 87 % du temps imparti. Autant dire que le français et l’allemand, langues maternelles de l’oratrice, se sont partagés les miettes du propos. L’année oµ le Royaume-Uni quitte l’Union, c’est un peu vexant. Hélas ! Il n’y a plus, comme autrefois, un de Gaulle ou un Mitterrand pour contester, désapprouver. Oui, ces protestations apparaissent à présent dérisoires, déplacées. On n’a plus envie de le faire remarquer. Mais on écrit quand même : Chapeau monsieur Quatremer !

Dimanche 20 septembre

 Une icône disparaît aux États-Unis. Ruth Bader Ginsburg, féministe de tendance démocrate, juge à la Cour suprême meurt à l’âge respectable de 87 ans. Á moins de 50 jours de l’élection présidentielle, ce décès crée l’événement quant à sa succession à désigner tandis que les médias sociaux se déchaînent en diffusant des messages les plus erronés qui soient, d’après les amis de la défunte qui passent leurs journées à démentir. Se souvenir de cet épisode au verdict du 3 novembre.

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  Chuck Feeney naquit à Elizabeth (New Jersey) le 23 avril 1931. Inventeur des boutiques Duty Free, il devint vite milliardaire. Dès l’âge de 40 ans, il annonça qu’il disperserait toute sa fortune avant sa mort. Il vient d’exécuter son engagement par des dons et des legs des œuvres et à des universités. Cela représente 8 milliards d’euros, dont 62 millions seront consacrés à une propagande abolitioniste afin que la peine de mort soit rayée de tous les États qui la pratiquent encore dans son pays.

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 La France connaît une recrudescence des Gilets jaunes, elle doit préserver la République du séparatisme (le mot est de Macron), elle se débat difficilement dans la crise sanitaire, elle se prépare à la crise sociale que celle-ci engendrera ; elle doit faire face à de terribles tensions internationales. Mais l’information principale qui l’attrista cette semaine, c’est la décision de Jean-Pierre Pernaut de quitter la présentation du JT de 13 heures sur TF1. Après 33 ans de services à l’antenne, les commentaires et les hommages s’accumulent. Pernaut enchantait la France des terroirs, celle qui n’est reliée à la marche du monde que grâce à la télévision, c’est-à-dire grâce à lui. C’était charmant, même quand c’était désuet. Il y a juste une question qui fait débat : est-ce de cette manière que la principale chaîne de la cinquième puissance mondiale doit présenter les informations à midi ? N’est-ce pas plutôt le rôle de FR 3 de prévoir de pareilles émissions ? Si l’on se doit d’ouvrir une fenêtre sur le monde, il faut pouvoir regarder plus loin que ses propres hameaux.  

Lundi 21 septembre

 (Ils font bien les choses à l’ONU. Cette journée a été décrétée « internationale de la Paix » et simultanément « mondiale de la maladie d’Alzheimer »)

 Jour d’élections en Italie. Aux régionales partielles, la gauche enlève l’Emilie-Romagne, la Toscane, les Pouilles et la Campanie. La droite remporte la Vénétie et la Ligurie. Tous les projecteurs étaient tournés sur la belle région de Florence dirigée par la gauche depuis un demi-siècle, et que Matteo Salvini, grande gueule, annonçait rafler. La Toscane restera aux mains de la gauche et du coup, les autres résultats de la droite paraissent délaissés dans les commentaires. Le fameux référendum sur la réduction du nombre de parlementaires, discuté depuis tant d’années, fut enfin organisé. Comme il fallait s’y attendre, ce fut un succès pour les initiateurs du Mouvement 5 étoiles. Un bon tiers des 945 parlementaires disparaîtra de la composition des Chambres. Le gouvernement Conte peut être satisfait de ces résultats. Voilà donc qu’une certaine stabilité gouvernementale apparaît. Pour une stabilité gouvernementale certaine ?

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 En 1964, Stanley Kubrick réalise l’un de ses chefs-d’œuvre, « Docteur Folamour ». C’est sous ce titre que l’on connaît ce film à l’angoisse drôlissime. Mais en fait, « Docteur Folamour : comment j’ai appris à ne pas m’en faire et à aimer la bombe » est le titre complet. On voudrait qu’un autre Kubrick réalise aujourd’hui un long métrage qui évoquerait … « comment j’ai appris à aimer le Covid »… Cela ferait du bien…

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 Forcer le destin au temps de Covid. Voici l’anagramme de « L’idée de progrès : Le degré d’espoir ».

Mardi 22 septembre

(« Le 22 septembre constitue une date charnière, pas seulement dans le calendrier, mais aussi dans l’organisation nerveuse et sentimentale de l’homme. L’automne, auquel prélude l’équinoxe, porte à la mélancolie : les nuits se prolongent, la nature se met en veilleuse, les arbres se dépouillent, le moral se fragilise. Les romantiques ont raffolé de ce sentiment indécis que la saison dépose en nous. Chateaubriand, Lamartine et les autres se plaisent à prendre la pose dans le tournoiement des feuilles mortes. Des feuilles mortes qui nous vaudront beaucoup plus tard un chef-d’œuvre signé Prévert et Kosma, dont la jovialité n’est pas la vertu essentielle (…) ». André Tillieu, en préparation du commentaire de la chanson de Georges Brassens, « Le vingt-deux septembre »)

Le Tour de France est à peine terminé que déjà des soupçons de dopage sont évoqués, l’un des directeurs sportifs du vainqueur Tadej Pogacar, un certain Gianetti, étant réputé pour détenir des fioles miraculeuses. Si le brillant maillot jaune aux Champs-Élysées devait être déclassé, cela constituerait un coup dur pour l’épreuve qui fut si remarquablement organisée malgré la crise sanitaire, et qui provoqua comme toujours un engouement populaire immense. De hautes personnalités du parti écolo s’insurgèrent contre cette course, la plus importante du monde, lui trouvant des scories ou des défauts du temps (machisme et plastique faisant bon ménage, mais aussi dopage… quitte à engager le procès d’intention) Yannick Jadot le parlementaire européen, ainsi qu’Éric Piolle le maire de Grenoble, sensibles à l’aspect populaire médiatisé de l’épreuve, ne les suivent pas. Ils ambitionnent l’un et l’autre d’obtenir l’investiture pour l’élection présidentielle… Dès lors, l’engouement populaire ne peut pas être négligé.

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 On savait Isabelle Huppert capable d’interpréter les rôles les plus chargés de perversité. La voici qui excelle en se dédoublant dans la perversion. Elle est supercoquentieuse dans « La Daronne », ce film de Jean-Paul Salomé inspiré du roman éponyme de Hannelore Cayre et son partenaire masculin, Hyppolyte Girardot, n’a plus qu’à suivre son rythme pour tenir sa place dans l’histoire haletante et bien conduite par l’ancien collaborateur de Claude Lelouch (« Les Uns et les Autres »). Feu Claude Chabrol aurait aimé.

Mercredi 23 septembre

(Encore un centenaire oublié, celui de l’élection d’Alexandre Millerand – 1859-1943 -  à la présidence de la République. Il laissa dans l’Histoire cette exhortation qu’il faisait placarder en 1914 lorsqu’il était ministre de la Guerre : « Taisez-vous ! Méfiez-vous ! Les oreilles ennemies vous écoutent ! ... » Le sage aux précautions vaut mieux que l’apprenti guérisseur. « Il a l’air idiot mais il a parfois des lueurs de bon sens » disait de lui Clemenceau)

 Une tribune pour la liberté d’expression. Une centaine de médias signent une tribune en faveur d’une des libertés les plus fondamentales, menacée d’après eux de l’extérieur (Al-Qaïda vient de nouveau, en plein procès, de lancer une fatwa contre Charlie-Hebdo), mais aussi de l’intérieur (le risque de l’autocensure est de plus en plus présent dans les rédactions). C’est à tous les citoyens que cette tribune s’adresse, car en effet, cette liberté-là concerne tous les citoyens…  Qu’une vaste prise de conscience collective émerge de ce geste et que les réseaux sociaux relayent l’initiative avec intelligence, pourquoi pas ?

Jeudi 24 septembre

(Á peine se préparait-on, comme chaque année, à se souvenir de Françoise Sagan, décédée à cette date en 2004, que l’on apprenait la mort de son amie Juliette Gréco. François Mauriac, qui avait qualifié la première de « charmant petit monstre de dix-huit ans » à la sortie de « Bonjour Tristesse », avait aussi célébré la seconde dans un article de L’Express, en 1960 : « Voir et entendre Juliette Gréco est un plaisir qui se suffit. Ce beau poisson maigre et noir n’a pas besoin de sauce pour passer. Gréco fournit elle-même les câpres. » Il oubliait de préciser que ce plat devait se déguster avec un vin de son domaine de Malagar…) 

 La Commission européenne adopte un nouveau pacte migratoire. L’objectif est double : d’une part, soulager la Grèce et l’Italie qui recueillent, vu leur situation géographique, la plupart des arrivants de la Méditerranée. Ensuite, renforcer la solidarité entre les États-membres. Celle-ci devrait aller de soi, mais ce n’est pourtant pas l’avis de la Hongrie, de la Pologne et de la Tchéquie le trio de dirigeants principaux se déplace à Bruxelles toute affaire cessante afin de rencontrer Ursula von der Leyen. Ce sont trois pays qui retirent des bénéfices en aide grâce à leur adhésion à l’Union.

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 Marseille bat des records en chiffres de contamination. Les mesures de confinement partiel sont renforcées. Du coup, les commentaires et les protestations chez les commerçants du Vieux Port atteignent parfois une saveur pagnolesque. C’est le moment d’enregistrer des brèves de comptoir.  

Vendredi 25 septembre

  « Vivons à fond, embrassons-nous, abandonnons le masque… Quitte à en mourir ». Nicolas Bedos lance un cri. S’il était ministre de la Santé, ou parlementaire, ou guide d’opinion quelconque, il devrait démissionner. Mais Nicolas Bedos est un humoriste qui aime provoquer, qui trouve son inspiration dans l’outrecuidance raisonnée, qui adore bousculer les convenances et choquer les consciences. La bien-pensance lui tombe dessus et, bien entendu, les médias qui lui servent d’écho – Le Figaro en tête – s’indignent. Il ne s’agit pas de savoir si Nicolas Bedos a raison ou tort, s’il doit être suivi ou non, il s’agit de la liberté d’expression. Il s’agit de savoir si, dans sa situation (il n’a pas encore fait le deuil de son père mais cela ne doit pas entrer en ligne de compte, d’autant qu’il ne le fera peut-être jamais…), tel qu’en lui-même, il a le droit de s’exprimer ainsi. On vit dans une période triste aux restrictions pénibles (difficile de rire avec un masque) où le principe de tout dire est souvent synonyme de dénoncer. Non, tout dire, c’est pouvoir contrarier la bien-pensance. Dans quelques mois, il est possible que Nicolas Bedos lancera un autre conseil, avec des mots qui lacèrent : « Ne votez pas Le Pen ! » Pas sûr que ce jour-là, la bien-pensance prendra son cri au pied de la lettre. Elle le considérera comme un saltimbanque mal luné, tandis que Le Figaro l’ignorera, par mépris.

 Mais par bonheur, Nicolas Bedos sait qu’il y a des poètes, et ceux-là, on ne les fait pas taire… :

« … Laissant le monde à ses problèmes  

 Les gens haineux face à eux-mêmes  

 Avec leurs petites idées                                                                                                  

 Mourir d’aimer… »

(Charles Aznavour)

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 Andrei Poama n’est pas un comique. C’est un universitaire roumain qui enseigne à Leyde, aux Pays-Bas. Il est spécialisé dans l’éthique des politiques publiques et la théorie démocratique. Il est à la base d’une proposition de réforme spectaculaire : la valeur du vote d’un électeur diminuerait avec le nombre des années. Au premier abord, cette idée provoque évidemment le scandale. Mais n’oublions jamais que si le concept de démocratie nous vient de l’Antiquité, celui de suffrage universel (un homme = une voix) ne date que d’un siècle, et celui de suffrage universel intégral (une personne humaine = une voix) d’un peu moins de 75 ans…

 

Image: 

Un souvenir inoubliable de 1968 : « parlez-moi d’amour… »

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